Par un mardi soir d’automne, des musiciennes et musiciens de l’Orchestre métropolitain présentait au Théâtre Outremont le premier concert de sa série de Musique de chambre mettant à l’honneur des œuvres pour petit ensemble, des joyaux du répertoire tout comme des trésors méconnus ou oubliés. C’est exactement sous ce dernier élément qu’était placé ce concert qui invitait le public à découvrir des œuvres de Mel Bonis.
Compositrice française du début du XXe siècle, Mélanie Bonis (1858-1937) naît au sein d’une modeste famille ouvrière de Paris. Elle commence par se former de manière autodidacte au piano, instrument qui s’imposait à l’époque pour un large pan de la société. Sa facilité à l’instrument est vite remarquée et à 18 ans elle intègre le Conservatoire de Paris dans la classe de César Franck. C’est également à cette époque qu’elle décide d’employer ce surnom de « Mel » pour brouiller les cartes de son genre, une condition qui affectait encore la reconnaissance des femmes dans le milieu de la composition. Elle a laissé un catalogue important, de plus de 200 œuvres, comprenant essentiellement, pianistique, de la musique de chambre, mais aussi de la musique orchestrale, de la musique sacrée et de la musique vocale.
Dans la sélection des quatre pièces de la compositrice que Jennifer Bourdages (piano), Nancy Ricard (violon), Agnès Langlois (violoncelle), Caroline Séguin (flûte), et Thierry Lavoie-Ladouceur (alto) ont effectué, on retrouve autant des œuvres au caractère plus léger, que des œuvres de maturité, permettant d’offrir au public une fenêtre sur la variété de son langage musical. Le diptyque Soir! Matin! constitue une miniature pour piano, violon et violoncelle mâtiné d’une esthétique post-romantique. « Soir » comporte des sonorités très debussystes, notamment dans son mouvement de la main gauche au piano, alors que « Matin » propose une harmonie plus particulière, proche de Fauré, un autre de ses mentors. La Suite orientale, œuvre datée de 1900, reprend dans son traitement musical les idiomes de l’orientalisme qui avait cours à l’époque pour représenter cet ailleurs non européen. On peut ainsi entendre dans le « Prélude » lyrique et méditatif, un traitement mélodique pentatonique énoncé par le violoncelle avant d’enchaîner avec le caractère sautillant et énergique de la « Danse d’Almées » qui représente ses danseuses égyptiennes qui devaient divertir les femmes des riches seigneurs lors des fêtes. La « Ronde de Nuit » quant à elle surprend par son caractère plus dramatique, caractérisé et sa ligne descendante chromatique au piano qui accentue ce côté sombre et mystérieux de la nuit.
La Suite en trio qui introduit dans la mêlée instrumentale la flûte est une œuvre de caractère qui présente trois mouvements dans une atmosphère légère et texturée. La « Sérénade » met en valeur un dialogue ou les lignes du violon et de la flûte se répondent en imitation. La « Pastorale » s’ouvre de manière épurée avec une mélodie où la flûte se déploie, soutenue par de longs accords au piano et au violon avant que celui ne prenne le relais de la ligne mélodique dans un autre jeu d’imitation. Le « Scherzo » met quant à lui de l’avant un rythme dansé et lumineux, exempt des lignes souvent véloces et excessivement virtuoses que ce type de mouvement appelle.
Après avoir présenté essentiellement des œuvres aux caractères plus légers, les musiciens de l’OM ont conclu la soirée en interprétant le Quatuor pour piano no 1. La facture musicale et l’écriture y sont plus étoffées et riches en texture harmonique complexe, par moment dense, par moment aérien. La ligne chromatique qui est jouée par l’alto en ouverture, soutenu par le piano, laisse planer une couleur harmonique ambiguë et changeante qui traversa et caractérisera tous les autres mouvements qui rivalisent d’audace et d’originalité. Bonis s’amuse avec les textures aigu et graves des instruments, un peu comme dans le quatuor de Fauré, et joue avec les lignes musicales et leur caractère lyrique et dramatique pour former une œuvre pleine de rebondissements.
De Mel Bonis, Camille Saint-Saëns aurait dit, lors de la création de l’œuvre : « Je n’aurai jamais cru qu’une femme puisse écrire cela. Elle connaît toutes les roueries du métier. » Au-delà du caractère vieillot aujourd’hui de cette remarque d’époque, nous pouvons dire au sortir de ce court concert qui nous a donné à entendre un concentré d’une partie de son œuvre, que Mel Bonis, connaissait bien plus que les roueries du métier. Elle y a contribué de manière importante en y apportant son style et son esthétique avec personnalité et distinction. C’est un corpus qui mérite d’être entendu et redécouvert.























