Au premier abord, The Mountain de Gorillaz n’a rien d’excitant : juste un musicien de fin de carrière qui s’est procuré un exemplaire de Siddhartha d’Herman Hesse et a décidé de faire de la musique du monde en Inde. Imaginez l’ingénieur du son baissant les aigus alors que des chèvres entrent dans la cabine d’enregistrement. Difficile de ne pas ricaner quand on a encore des siècles d’homogénéité musicale à rattraper, issue de l’appropriation culturelle.
J’étais sur le point de classer The Mountain de Gorillaz comme une rupture intrigante par rapport à leurs anciens morceaux quand je me suis rendu compte que bon nombre de ces collaborations figuraient déjà sur des titres de Gorillaz : Dave Jolicoeur (De La Soul), Bobby Womack (guitariste accompagnateur de Sam Cooke), Tony Allen (l’un des fondateurs de l’afrobeat), Dennis Hopper (acteur, voir Blue Velvet) et Mark E. Smith (The Fall). Chacun de ces artistes est récemment décédé, tout comme les papas des créateurs de Gorillaz, Damon Albarn et Jamie Hewlett, pendant la réalisation de l’album.
L’album est sorti moins de deux mois après le début de la nouvelle année, mais il est d’une telle richesse que je n’hésite pas à affirmer, au risque de paraître présomptueux, que The Mountain sera pour moi l’un des meilleurs albums de l’année. Oubliez le titre d’« album de l’année » : n’est-ce pas là l’un de ces albums qui marquent une décennie ? Feel Good Inc. figurait parmi les morceaux qui ont défini la musique métissée des années 2000 ; ils l’ont déjà fait auparavant. Il va sans dire que les Gorillaz sont des vétérans lorsqu’il s’agit de créer une musique qui reflète non seulement le monde, mais aussi la façon dont il a changé.
The Mountain n’est pas simplement un autre Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. On a vraiment l’impression qu’il s’agit d’une tentative de créer une musique durable. La discographie de Gorillaz aborde des thèmes de durabilité environnementale et sociale (Plastic Beach porte bien son titre), mais la musique durable n’est pas faite pour plaire aux yeux des amateurs de strass. Elle grandit avec vous au fil du temps.
Dans une interview accordée à Rolling Stone en 2026, Albarn avait déclaré que The Mountain traitait de la réincarnation et du fait que dire adieu ne devait pas nécessairement être une expérience douloureuse. À la lecture de ces propos, il devient difficile d’ignorer que la musique elle-même comporte une dimension de réincarnation. Même les instruments ont eux-mêmes un passé. Dans le morceau titre, on entend le son grave et sourd du tabla, tandis que dans d’autres chansons comme The Shadowy Light , la partie de basse est confiée au Moog Voyager (l’un des synthés recyclés de Plastic Beach). Les auditeurs.trices de The Mountain pourraient même commencer à soupçonner que le tabla (surnommé « le tambour qui parle ») a dû être la basse originale à l’époque. Johnny Marr (The Smiths) joue également des parties de guitare très subtiles tout au long de The Mountain. Dans Casablanca, The Sweet Prince et The Plastic Guru, il joue aux côtés de la fille du célèbre virutose du sitar feu Ravi Shankar, Anoushka Shankar. Je serais bien surpris si le jeu de guitare cristallin de Marr ne présentait pas une ressemblance sonore passagère avec le sitar d’Anoushka Shankar et les clochettes ghungroo.
N’est-ce pas là un autre élément essentiel d’une musique durable ? Faire revivre les artistes du passé avec leurs instruments et créer de la musique avec eux ? Réaliser un album capable de replacer ces musiciens dans un nouveau contexte, de telle sorte qu’on ait l’impression de les écouter pour la première fois ? Des morceaux comme « The Mountain », « The Sad God » et « The Plastic Guru » m’ont donné l’impression de n’avoir jamais vraiment entendu le sitar ou la flûte bansuri auparavant, même s’ils sont omniprésents dans les paysages sonores de la musique, du cinéma et de la télévision.
La dernière chose à noter ici est la façon dont Damon Albarn s’est maintenu en retrait de son propre groupe depuis les débuts de Gorillaz. Même quand Albarn intervient dans les morceaux, sa voix est, la plupart du temps, chantée à travers un micro d’amateur, ce qui donne l’impression qu’il est lui-même samplé. Il évite le centre de la chanson, mais en réalité, la chanson n’a pas de centre. Personne ne peut s’attribuer tout le mérite, ni même la majeure partie, de la création de cet album. Les influences d’Albarn et les influences de ses influences sont toutes là, jouant ensemble au sommet de The Mountain, là où la Terre rencontre l’au-delà.






















