La Création de Haydn est un remarquable oratorio écrit à la fin de la vie du compositeur. La création de La Création (Die Schöpfung en allemand) a eu lieu en 1799. Hier soir, à la Place des Arts de Montréal, une très belle et inspirante vision chorégraphique, signée Uwe Scholz (1958-2004) en 1991, était présentée dans une version enrichie par l’art du peintre Jean-Paul Riopelle, une idée audacieuse mais, au final, payante.
Et la lumière fut…
Très peu d’accessoires scéniques sont requis dans cette production. Aucun en fait, sinon une structure soutenant une armada de spots lumineux, utilisée uniquement pendant quelques minutes au début et à la fin de l’œuvre. Utilisée ostentatoirement, même, quand quelques minutes après le tout début du premier mouvement, Introduction. Die Vorstellung des Chaos. Largo (Prélude : la représentation du Chaos), lesdits spots ont été orientés directement vers les spectateurs, ainsi totalement aveuglés par l’éclairage. ‘’Et la Lumière fut’’, certes, mais affirmé peut-être un peu fort, mettons. Les spectateurs autour de moi riaient. Ça ne doit pas être le but, j’imagine.
Cela dit, c’est un détail qu’on finit par oublier, car de très beaux moments sont offerts dans cette chorégraphie, fréquemment reprise partout dans le monde tellement elle ‘’sonne’’ juste.
Je ne prétendrai pas être un spécialiste de danse, seulement un humble amoureux de cet art, particulièrement en relation avec la musique. Et comme PanM360 se veut un média consacré à la musique, c’est à travers la relation de la chorégraphie à la partition de Joseph Haydn que j’écrirai cette recension de la première du ballet La Création hier soir à la salle Wilfrid-Pelletier.
Symbiose danse-musique
Dans La Création, Haydn construit une narration assez fidèle au récit mythique de la création du monde, en une trentaine de morceaux qui alternent entre petites formations et grands ensembles, passages menés par les solistes (une soprano, un ténor et une basse) et impressionnantes portions chorales. Scholz respecte ces découpes tout en lovant ses constructions sur celles de la musique : solos, pas de deux, et petits ensembles se collent aux passages chambristes de la musique, alors que les choeurs, qui se veulent monumentaux, sont bien appuyés par le corps entier des GBC.
La Création présente le mythe du Chaos faisant place à la Lumière puis au Monde, à la Nature, aux Animaux puis aux Humains (Adam et Ève), sous l’impulsion de Dieu. Bien que l’explicité de la conception de Scholz soit plutôt tournée vers le symbolisme, on comprend assez vite la relation des gestes avec le déroulement du synopsis. Au début, les danseurs sont comme ‘’enfermés’’ par la structure porteuse de l’appareillage lumineux, et enfin ‘’libérés’’ lorsque celle-ci disparaît.
Ensuite, les numéros s’enchaînent en offrant une lecture sensorielle, impressionniste, de l’arrivée des différents éléments de la création divine. Les danseurs et danseuses sont tous vêtus de blanc, ramenant efficacement leurs mouvements à l’idée de lumière et de pureté originelles.
C’est dans les numéros collectifs qu’on est le plus touchés par la vision de Scholz. Le corps complet évolue dans une fluidité collective presque aérienne, dans des entrelacs qui évoquent avec une connexion intuitive le contrepoint des fugues chorales de Haydn. Des moments chaudement applaudis par le public, a raison. À l’opposé, c’est dans les épisodes solistes ou en duo que certaines longueurs se manifestent. On sent moins bien la relation du visuel avec le musical. Une exception à noter : le dernier pas de deux, sur le Holde Gattin… Der tauende Morgen (Chère épouse… La rosée du matin), est d’une merveilleuse tendresse, et habillé d’une douce sensualité.
Riopelle en filigrane
L’ajout de tableaux de Jean-Paul Riopelle en projection au fond de la scène est une belle idée. Ivan Cavallari s’est, on le devine, laissé inspirer par le caractère des différentes œuvres abstraites du peintre québécois. Sans obstruer ou s’imposer sur l’esprit des numéros exécutés par les musicien.ne.s et les danseur-euse.s, les tableaux accompagnent plutôt en filigrane l’essence expressive des différents mouvements. Plus ou moins ‘’lumineux’’ ou ‘’sombres’’, chargés ou dépouillés, les peintures issues de la palette du génial artiste offrent une sorte de commentaire sur l’action scénique, tout en guidant de façon diffuse et subtile les émotions de ceux et celles qui regardent. Jamais on a senti que l’exercice était plaqué artificiellement. C’est déjà une réussite.
Des solistes convaincants
Au niveau purement musical, je souligne la belle prestation des trois solistes, Andréanne Brisson-Paquin, soprano, Philippe Gagné, ténor et Clayton Kennedy, basse, dont la projection est malheureusement atténuée par la salle elle-même. Désormais habitués (et gâtés) par la Maison symphonique, on oublie facilement à quel point Wilfrid-Pelletier est un véhicule imparfait pour ce genre de musique. M’enfin, on est quand même en mesure de reconnaître la beauté interprétative des artistes dans la fosse d’orchestre. Bravo, donc, même si on n’égale pas encore (pour moi), une certaine Gundula Janowitz, avec Walter Berry et Fritz Wunderlich (avec Karajan chez DGG).
L’orchestre des Grands Ballets est très correct, mais souffre d’aigreur dans certains passages de cordes, surtout au début de la soirée. Une fois ou deux, c’était même faux. Ailleurs, quelques décalages rythmiques entre le chœur et l’orchestre ont été entendus. Par contre, le chœur lui-même offre de belles performances. Niveau texture sonore, un peu de minceur est à noter si l’on compare à ce qui se fait de mieux. Il faut dire que cette musique n’est pas le pain et le beurre habituel de l’ensemble.
Malgré ces remarques techniques, l’ensemble est agréable et ne pourra que se raffiner aux cours des prochaines représentations.
Ne fut-ce que pour les inspirants numéros collectifs, mais aussi pour la relation fine, presque ineffable, des peintures de Riopelle avec l’état d’esprit de cette Création Haydn/Scholz, je vous souhaite de pouvoir plonger dans l’expérience. La Création se poursuit jusqu’au 1er mars.


























