Orchestroll m’évoque un univers à part, un territoire où le sonore et le visuel ne sont pas deux couches superposées, mais une seule expérience pensée en relief. Je les ai découverts en 2024 lors du premier événement d’EAF, avec Heith comme invité. Ce soir-là, j’ai ressenti cette impression rare d’assister à quelque chose qui n’avait pas encore de précédent dans ma mémoire. Le noise ne m’était pas étranger, je connaissais déjà sa rugosité, son énergie brute, son côté frontal. Mais je n’avais jamais vu cette intensité se combiner avec autant de subtilité, comme si chaque décharge avait été limée, équilibrée, puis replacée dans un circuit plus vaste. C’est là que réside la force du duo montréalais car ils ne polissent pas le chaos, ils lui donnent une forme.
Ce qui me touche le plus dans leur musique, c’est leur manière d’expérimenter sans hésitation. Ils patchent, testent, poussent les effets jusqu’à ce qu’ils trouvent un point où l’accident devient intéressant, où la distorsion cesse d’être une rupture pour devenir un passage. Cette liberté dans le processus s’entend clairement dans le résultat : les intensités ne font pas que monter ou descendre, elles dialoguent, se contredisent, puis se résolvent. Cela crée une musique engageante parce qu’elle ne nous impose jamais un seul angle d’écoute trop longtemps.
Dans Corrosiv, les instruments électroniques dominent le paysage, mais les percussions en dirigent la dramaturgie. Elles sont le moteur principal de la dynamique, celles qui font basculer l’écoute vers le corps. Je me rappelle encore la première fois où j’ai entendu un extrait, à l’Halloween dernier, pendant Akousma à l’Usine C. C’était si court que je suis restée avec l’impression d’être interrompue au milieu d’une phrase fascinante. L’album, lui, prend son temps. Il nous fait entrer dans son écosystème par degrés, comme si l’on traversait un sas avant d’atteindre la salle principale. On sent qu’il a été composé pour un espace, pas seulement pour des écouteurs.
Le mix évoque une acoustique, un lieu imaginaire mais concret, une pièce qu’on pourrait presque arpenter dans le noir avant qu’un stroboscope ne la révèle. Et même si le duo travaille souvent derrière les synthétiseurs, ce sont les moments où leur geste devient visible qui me marquent le plus. Quand Asaël Richard-Robitaille passe à la guitare, ou quand Jesse Osborne-Lanthier prend les percussions, la musique cesse d’être un climat pour devenir un impact. Ces transitions donnent un sens à l’album : elles montrent que la performance n’est pas un supplément, mais une direction.
Ce que fait Orchestroll n’est pas seulement un mélange de textures ou de genres. C’est une façon de raconter un monde en train de se construire, de nous inviter à le suivre dans sa logique plutôt que dans des repères connus. Et c’est précisément ce qui rend l’expérience si difficile à quitter : on ne sort pas de cet album comme on tourne la page d’un livre, mais comme on revient d’un endroit où l’atmosphère a changé quelque chose en nous.























