Festival Vibrations | Une experte explore la diplomatie musicale américaine

par Michel Labrecque

Du 16 au 18 octobre, la Faculté de Musique de l’Université de Montréal tenait un colloque appelé Musique, diplomatie, propagande. Curieux de nature et journaliste de profession, notre collaborateur Michel Labrecque s’y est rendu. Ici, il nous présente une discussion avec Danielle Fosler-Lussier, une musicologue spécialiste de la propagande musicale américaine à l’époque de la Guerre Froide.

Discuter avec Danielle Fosler-Lussier pendant trente minutes vous donne juste envie de creuser davantage. Cette musicologue est un puits sans fond de connaissances sur les liens entre musique, diplomatie et propagande aux États-Unis.

En 1970, en pleine guerre du Vietnam et en pleine Guerre Froide, le Département d’État américain envoie le groupe rock Blood Sweat & Tears tourner derrière le rideau de fer. Le groupe va jouer en Pologne, en Roumanie et en Yougoslavie (aujourd’hui démantelée en Croatie, Slovénie, etc).

C’était un étrange pari: les membres du groupe étaient plutôt anti-guerre et très critiques du gouvernement républicain de Richard Nixon. Celui-ci détestait ce genre de groupe mais l’idée était de démontrer que les États-Unis sont un pays bien plus libre que leurs adversaires communistes.

Les jeunes des pays communistes étaient exaltés par ces concerts. En Roumanie, la police est intervenue et ça s’est terminé par des emprisonnements.

« Blood Sweat and Tears a beaucoup souffert de cette tournée », nous dit Danielle Fosler-Lussier. « Les progressistes américains leur ont reproché d’avoir collaboré avec le gouvernement. » En retour, la droite américaine ne les aimait pas davantage. 

Les États-Unis ont utilisé beaucoup de diplomatie ou de propagande musicale pendant la guerre froide, entre 1945 et 1991. Ça comporte beaucoup de paradoxes. Des musiciens de jazz comme Louis Armstrong ou Duke Ellington, ont été envoyés dans plusieurs pays d’Afrique et d’Europe, pour promouvoir les valeurs américaines, alors qu’ils étaient eux-mêmes victimes de ségrégation rampante dans leur pays. 

Madame Fosler-Lussier explique que les musiciens jazz formaient un important contingent, mais il y avait aussi des musiciens folk et classique. Parfois, ces musiciens étaient très critiques face aux États-Unis. « En même temps beaucoup de musiciens ont compris la réalité totalitaire de certains pays et sont revenus davantage pro-américains », a appris la musicologue en écrivant son livre Music in America’s Cold War Diplomacy (University Of California Press, 2015).

« Les USA ont commencé ces opérations de propagande durant la 2ème guerre mondiale. Ça a débuté en Amérique latine, où l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste faisaient une propagande très intense », raconte Mme Fosler-Lussier.

Après la guerre, la propagande musicale s’est intensifiée contre l’URSS et ses pays satellites, notamment à travers des radios comme Voice of America, que l’administration Trump vient de démanteler. Est-ce que cette diplomatie-propagande a eu un véritable impact ? « Si vous demandez aux diplomates ils disent oui. À partir d’une performance musicale, la musique rassemble des gens et peuvent démarrer une conversation sur d’autres sujets », explique Danielle Fosler-Lussier.

À partir des années 70, ces initiatives ont ralenti. Mais la musique étant une des grandes forces culturelles des États-Unis, cette diplomatie-propagande s’est poursuivie au-delà des efforts gouvernementaux. Il y a eu des programmes d’échanges, notamment au niveau du rap ou hip-hop, sous les gouvernements de Barack Obama et de Joe Biden.

Anthony Blinken, Secrétaire d’État sous Joe Biden, est un cas à part: lui-même guitariste amateur de rock, il a inauguré le Global Music Diplomacy Initiative, en 2023, en chantant un morceau de Maddy Waters.  En 2024, il a aussi joué Rockin’in the Free World, du Canadien Neil Young, dans un bar de Kyiv en pleine guerre d’Ukraine. Une idée qui a fait jaser, mais n’a pas fait l’unanimité sur place.

Ce qui ressort du travail de Danielle Fosler-Lussier, c’est un portrait nuancé. Certes, les États-Unis faisaient ces efforts musicaux pour promouvoir leurs intérêts et leur vision du monde, mais cette « propagande » était diversifiée et contenait des éléments critiques, ce qui n’était pas envisageable du côté nazi ou soviétique. Ou aujourd’hui Russe ou Chinois, pourrait-on extrapoler.

Pour la musicologue, faire une différence en propagande et diplomatie n’est pas simple. « Pendant ce colloque, nous essayons de faire ce travail, mais ce n’est vraiment pas simple. Pour certains, le mot « propagande » est diabolique , pour d’autres, ça signifie faire bouger des idées, c’est plus positif ».

Et aujourd’hui reste-t-il quelque chose de ces efforts musicaux, sous l’administration Trump. Danielle Fosler-Lussier reste prudente, puisque s’exprimer en tant qu’universitaire est devenu beaucoup plus compliqué qu’auparavant. « À ma connaissance, il ne se passe rien, la radio Voice Of America n’existe plus et le département d’état américain semble s’être éloigné de l’idées des échanges culturels avec le reste du monde. »

Danielle Fosler-Lussier a aussi écrit un livre sur Béla Bartok et la Guerre Froide et Music on the Move, sur comment la musique traverse les frontières à travers les âges, disponible gratuitement aux University of Michigan Press.

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