La soirée a la douceur d’un rêve ancien. Dans la pénombre de l’Espace SAT, une langueur flotte, une mélancolie presque tangible. On chuchote, on attend, comme si quelque chose de rare allait se produire. Les soirées de EAF ont cette qualité-là : elles rassemblent les curieux, les mélomanes, les rêveurs, autour d’une même promesse, celle d’écouter autrement.
Sur scène, une harpe repose seule, posée dans la lumière tamisée. Sa présence intrigue : quel dialogue peut naître entre cet instrument ancestral et l’électronique expérimentale? C’est alors que Nadah El Shazly entre en scène. Figure incontournable de la scène alternative du Caire, elle est connue pour mêler la tradition vocale arabe à des textures électroniques audacieuses. Son album Ahwar (2017), acclamé par la critique, avait déjà révélé cette capacité rare à faire cohabiter la lamentation et la transe, la mémoire et la rupture. Ce soir, elle nous plonge dans une nouvelle dimension plus intime, plus viscérale : celle de son nouvel album الشاذلي, Laini Tani (2025).
Elle arrive accompagnée d’une harpiste. Deux présences en miroir : l’une droite, immobile; l’autre mouvante, habitée. Avant même qu’un son ne s’élève, on sent que la soirée s’annonce comme un rituel. La voix de Nadah fend l’air de manière profonde, vibrante, chargée d’histoire. Elle porte en elle la nostalgie de la chanson arabe, tout en s’en échappant, pour y injecter l’étrangeté du présent.
Les synthétiseurs et la basse s’entrelacent à la harpe dans un dialogue sensuel. La lumière les unit, les fait éclore comme deux fleurs d’un même jardin sonore. Nadah ondule, se déplace, respire la musique. Mais derrière ses lamentations, on devine un sourire discret, une espièglerie assumée. Par instants, elle joue avec la tension dramatique qu’elle installe, presque moqueuse. Elle sait exactement ce qu’elle fait : sa voix devient à la fois tragédie et comédie, gravité et plaisanterie. On apprendra plus tard que certaines paroles étaient effrontées, pleines d’humour et d’ironie, un contraste délicieux avec la solennité du ton.
Un moment suspendu survient lorsqu’elle annonce une partie improvisée. Elle s’avance vers son contrôleur, et soudain, le son se déforme. Le noise surgit, brut, incandescent. Nadah baisse la tête, perdue dans la transe. Les pulsations électroniques s’entrechoquent avec des motifs traditionnels égyptiens, comme si le passé et le futur se rencontraient dans un même souffle.
Ce passage résume toute la force de sa performance : la tension entre la maîtrise et l’abandon, entre le mythe et la machine. Quand tout s’achève, un silence ému envahit la salle. On applaudit fort, mais doucement aussi, comme pour ne pas rompre le charme.
Je me suis laissée porter par la voix de Nadah El Shazly, sans en comprendre les mots. Peut-être que c’est mieux ainsi : la musique parlait dans une autre langue, celle des corps, des échos et du souffle.. Grâce à Nadah El Shazly, on a tous eu l’impression de vivre, l’espace d’une heure, un moment lucide, sensuel et plein d’esprit.























