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SMCQ : bientôt le cycle Ana Sokolović

Interview réalisé par Alain Brunet
Genres et styles : musique contemporaine

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Montréalaise depuis 1992, la compositrice Ana Sokolović a acquis une notoriété internationale au fil de trois décennies pour le moins fructueuses, d’où la pertinence de sa nomination à titre de nouvelle directrice artistique de la Société de musique contemporaine du Québec. Elle sera à la barre de la SMCQ à compter de la prochaine saison qui démarrera en septembre.

À Belgrade où elle est née, Ana Sokolović avait d’abord étudié la composition auprès de Dušan Radić à Novi Sad et Zoran Erić, avant de migrer à Montréal et y terminer une maîtrise en composition auprès de José Evangelista à l’Université de Montréal au milieu des années 1990. Rapidement, son grand talent fut accueilli par la communauté montréalaise de la musique contemporaine, dont elle est aujourd’hui parmi les grands leaders conceptuels.

Au fil des trois dernières décennies, ses œuvres furent jouées par la SMCQ, l’Ensemble contemporain de Montréal (ECM+), le Quatuor Molinari, Esprit Orchestra, Turning Point Ensemble, le Quatuor Bozzini, l’Orchestre symphonique de Montréal, l’Orchestre du Centre national des Arts, l’Orchestre philharmonique de Belgrade, le Royal Opera House Covent Garden, l’Opera Philadelphia, le San Francisco Opera, l’Opéra de Perm, on en passe évidemment.

Quatrième compositrice d’opéras la plus jouée au monde au cours de la dernière décennie (2010-19), (selon Operabase), Ana Sokolović est devenue une référence. En 2020, la maison d’édition Boosey & Hawkes l’inscrivait à son prestigieux répertoire. En 2021, elle était nommée compositrice en résidence à l’Orchestre symphonique de Montréal, et ce pour trois saisons. En 2022, elle devenait titulaire de la première Chaire de recherche du Canada en création d’opéra à l’Université de Montréal où elle est professeure de composition. Au sommet de sa carrière, la nouvelle corde à son arc est la direction artistique de la SMCQ, vu le départ annoncé de Walter Boudreau il y a quelques mois.

Est-il besoin d’ajouter qu’Ana Sokolović aura beaucoup à faire pour mener à bien ce nouveau cycle des musiques contemporaines. Morcellement accru de l’offre, multiplication des ensembles et organismes dédiés, difficultés accrues du financement public, enjeux de diffusion sur les réseaux numériques, conquête de nouveaux publics.

PAN M 360 : Vous serez très bientôt à la barre d’une société pionnière dont l’actuelle direction artistique remonte à 1988. Gros mandat! Qu’en pensez-vous?

ANA SOKOLOVIĆ: Je ne remplace pas Walter Boudreau, je lui succède et il est pour moi une véritable inspiration. Si j’aurai une autre vision? Oui. Vous savez, Walter n’a pas exactement la vision qu’il avait lors de son entrée en fonctions, il a changé, je changerai aussi puisque la musique et l’art évoluent comme la société évolue. Si je suis là dans dix ans, j’espère ne pas avoir la même vision car je dois m’inspirer de la société dans la quelle nous sommes en ce moment-là.  

PAN M 360 : La musique contemporaine changera effectivement, comme elle a beaucoup changé pendant le long mandat de Walter Boudreau. 

ANA SOKOLOVIĆ : Exactement. Comme Walter, je me pose les mêmes questions. Nous, compositeurs et compositrices, sommes aussi musiciens , musiciennes et sommes également public. Alors nous voulons partager nos réflexions plus largement. Évidemment, j’aurai mes propres dadas, ma direction aura ses caractéristiques propres mais, de manière générale, on continuera dans les grandes lignes déjà entamées de la SMCQ, qui sont super : série hommage, portraits de compositeurs, le volet jeunesse sans oublier l’importance de Montréal/Nouvelles musiques (MNM). notre festival biennal d’envergure internationale. Pour l’instant, donc, ça reste comme ça et on verra par la suite si la société en veut davantage. On va suivre la tendance.

PAN M 360 : Les forces locales de la musique contemporaine ont changé considérablement depuis la fondation de la SMCQ en 1966, à l’époque des Serge Garant, Jean Papineau-Couture, Pierre Mercure, et autres Gilles Tremblay. Leur espace compositionnel était alors circonscrit dans la même veine que celle de leurs maîtres et collègues européens, on pense notamment à Pierre Boulez, Luciano Berio, Luigi Nono, Karlheinz Stockhausen, Mauricio Kagel. En 2022, la mouvance contemporaine s’est diversifiée considérablement, on l’observe à Montréal avec une diversité d’ensembles, organismes et sociétés de concert qui doivent partager le même marché et les mêmes fonds publics. Comment envisager l’avenir?

ANA SOKOLOVIĆ : Tant mieux s’il y a autre chose! Il y a plus de monde, plus d’artistes et plus de public, et c’est super que ce soit comme ça. Dans ce contexte, la SMCQ n’est pas seulement une maison de production, c’est une société qui ne s’affaire pas exclusivement à produire et présenter des concerts. Chacun, chaque groupe ou organisme a une particularité dans le milieu de la musique et la SMCQ doit partager avec ce milieu constitué de ces collègues et amis avec qui nous voulons travailler. Cela dit, nous aurons évidemment nos caractéristiques avec nos projets dont une grosse partie se fondera sur la recherche reliée à mon enseignement et ma chaire de recherche en création de musique contemporaine et opéra. Tout ça va ensemble et non en opposition. Nous pouvons compter sur un beau milieu de création artistique en général, au-delà de la musique qui y occupe une place énorme. Alors je compte maintenir d’excellentes relations avec le milieu de la musique contemporaine et le milieu artistique en général.

PAN M 360 : Comment situer la SMCQ dans l’écosystème de la musique contemporaine pour les années à venir? 

ANA SOKOLOVIĆ : Avant, il y eut l’école de Darmstadt après la Seconde Guerre mondiale, et la composition se positionnait esthétiquement autour de trois ou quatre grands noms. Maintenant, ce n’est plus comme ça. Partout dans le monde, il y a plusieurs tendances autour desquelles la création en musique contemporaine évolue. Je dirais même que Montréal est un de ces nouveaux Darmstadt de la musique contemporaine! On y observe l’interdisciplinarité, la pluridisciplinarité, une explosion de styles où chacun doit se trouver une niche pour exprimer par l’art ses amours, frustrations, préoccupations, enfin tout ce qui se vit. Bien sûr, il y a un morcellement et plus de choix esthétiques s’offrent à nous.

Les informations voyagent beaucoup plus facilement dans le monde, les styles se mélangent, il y a un grand apport des nouvelles technologies. Aujourd’hui, les instruments acoustiques continuent aussi de s’améliorer pendant que les nouvelles technologies s’ajoutent aux possibilités d’aujourd’hui. En composition, plusieurs techniques nouvelles sont désormais admises et adaptées au contexte contemporain. Des techniques d’ailleurs le sont aussi, certaines techniques vocales traditionnelles des Balkans, par exemple. Aujourd’hui, donc, on inclut plusieurs choses que l’on n’aurait pas permises autrefois dans la tradition classique occidentale. Alors nous sommes déjà dans cette ouverture et ce pluralisme pour nous exprimer avec les moyens d’aujourd’hui.

PAN M 360 : Il y a plus d’offre aujourd’hui : plus de bon.ne.s compositeurs,trices, plus de bons interprètes…

ANA SOKOLOVIĆ : C’est difficile à dire… Aujourd’hui, il y a beaucoup d’offres mais on ne sait pas qui va rester dans les répertoires de l’avenir. C’est comme ça, c’est une sorte de sélection naturelle et on n’a aucune idée de quelles œuvres passeront l’épreuve du temps. Il faut rappeler que J.S. Bach fut redécouvert presque par hasard, plusieurs décennies après sa mort. Peut-être que d’autres Bach ont existé et n’ont jamais été découverts. Mais aujourd’hui, l’accès est différent, beaucoup plus facile et plus global. 

PAN M 360 : Cette offre accrue implique forcément moins d’argent public pour chacun. 

ANA SOKOLOVIĆ : Vous savez ce que ça veut dire? S’il y a plus de demande en musique nouvelle, il faut faire tout en son pouvoir pour obtenir plus d’argent. Il faut trouver la place pour que tous les artistes puissent en bénéficier et donc faire en sorte que la tarte à partager soit plus grande. Il y a un besoin. Oui, on connaît le retrait progressif de la radio publique, le plafonnement et le déclin des subventions à la création. C’est un phénomène mondial, fort malheureusement. Alors on espère montrer que nous sommes importants, surtout pertinents, et obtenir la place qui nous revient. C’est mon souhait.

PAN M 360 : Le public sera-t-il au rendez-vous?

ANA SOKOLOVIĆ : Mon plus grand défi sera de rejoindre le public qui aime la musique classique et qui n’a pas accès à la musique contemporaine. En étant mieux en contact avec la musique d’aujourd’hui, le public pourra comprendre que la musique du passé demeure magnifique, mais que l’on peut explorer les parties contemporaines d’un musée, bien au-delà des œuvres connues des époques antérieures. Les compositeurs.trices d’aujourd’hui respirent le même air, mangent la même nourriture que les autres humains, et donc partagent la même réalité pour ensuite l’exprimer à travers la musique. Mon désir profond est donc de joindre le plus de monde possible. 

PAN M 360 : L’éducation du public ne sera-t-elle pas cruciale dans votre mandat?

ANA SOKOLOVIĆ : À ce titre, la formation du jeune public est super importante. Une des plus belles expériences de ma vie, d’ailleurs, fut de partager ma musique dans les écoles, la rencontre avec les jeunes culminait avec un grand concert à la Salle Pierre-Mercure complètement pleine. J’avais été accueillie par les jeunes comme une rock star! C’est un des plus beaux sentiments vécus au cours de ma carrière. Les jeunes étaient tous capables de comprendre ma musique, ils m’ont formulé les meilleures critiques que je n’ai jamais eues. Alors l’ouverture à la créativité, ça se cultive et c’est ce qui nous ennoblit et nous conduit à faire mieux ce qu’on fait. 

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