période romantique

Classica 2026 – Trop chaud et humide pour Schubert, et les instruments

par Frédéric Cardin

Il faisait chaud et humide mercredi soir dernier à l’église Sainte-Famille de Boucherville. Remarquez, j’ai déjà vu pire, mais n’empêche… Le concert qui y était donné nous promettait de beaux moments de musique, avec de jeunes interprètes de premier plan : le violoncelliste Cameron Crozman, la violoniste Chloe Kim et la pianiste Meagan Milatz. Crozman et Milatz, je vous en ai déjà parlé. Il et elle sont excellents. Chloe Kim, je ne l’avais jamais entendu auparavant. 

Au programme, les deux merveilleux Trios pour piano de Schubert. Pour l’occasion, on nous les présentait sur instruments d’époque : un pianoforte de 1826 (contemporain de Schubert, donc) et un violon périodiste. Seul le violoncelle de Crozman demeurait moderne, mais avec des cordes en boyaux plutôt qu’en métal. Un son plus feutré, donc. 

Il faut comprendre quelque chose sur ces instruments (et les cordes en boyaux) : ce sont des petites bêtes très fragiles. Bien plus que leurs descendants modernes. Ces choses se désaccordent à rien, en plus d’avoir moins de puissance de projection. Et quand il fait chaud et humide, devinez-quoi, c’est pire. 

Résultat : le concert a fini par ressembler à un combat de tous les instants des interprètes pour donner de l’ampleur à leurs phrases et, surtout, à conserver leur justesse tonale. C’est moins vrai du pianoforte, dont la mécanique est plus résistante, mais pour le violon et le violoncelle, c’est autre chose. Ne connaissant pas Chloe Kim, je ne peux témoigner de ses aptitudes habituelles, en termes d’intonation. Elle est réputée excellente, et a joué avec Rachel Podger, Monica Huggett, Masaaki Suzuki, William Christie and Les Arts Florissants, et d’autres de ce calibre. Ces gens ne peuvent se tromper dans leur évaluation de partenaires de jeu. 

Ce que je peux dire, uniquement, c’est que les problèmes de justesse du violon hier soir étaient récurrents. Quelle part de la faute au violon et à l’interprète? Je refuse de me prononcer. Si je compare avec le violoncelle, ce dernier est apparu beaucoup moins fautif. En vérité, presque jamais. Il faut dire que, connaissant Cameron, je sais que c’est un musicien d’une exceptionnelle qualité. A-t-il eu plus d’aisance à compenser les conditions atmosphériques? Ses cordes étaient en boyau, mais son instrument demeure moderne, plus résilient. 

J’ai pris beaucoup de temps pour cette explication introductive, mais je pense que la mise en contexte était importante, car je devine que les musiciens en présence ont offert le meilleur d’eux et elles-mêmes. 

Ainsi, en faisant abstraction de la question d’intonation, les trois artistes ont démontré un jeu d’ensemble très solide, avec des constructions narratives vibrantes de naturel et de conviction. Crozman nous a offert de superbes lignes solaires dans les expositions des premiers mouvements des deux trios. Il a aussi chanté avec énormément de force émotive la fameuse mélodie de l’Andante du Trio no 2 en mi bémol, reprise avec une attention délicate et très expressive dans l’Allegro moderato final. 

Chloé Kim a démontré d’heureuses aptitudes techniques, s’exprimant avec beaucoup de clarté, même si je m’ennuyais un peu de l’éclat enveloppant d’un instrument moderne (je pense par exemple à Isabelle Faust, dans un magnifique enregistrement live). 

Cela dit, c’est Megan Milatz qui m’a particulièrement ravi. Ceux et celles qui l’ont déjà entendue ailleurs à Montréal (comme dans un concert HausMusique au 9e étage du Centre Eaton, par exemple), savent à quel point son jeu est d’une précision remarquable, tout en conservant une aisance plastique qui lui permet de faire danser n’importe quelle ligne chirurgicalement organisée. La jeune dame était en grandes dispositions hier, et nous a donné des passages précieux, sur un instrument particulier, un pianoforte anglais de marque Boradwood. 

Ouvrons ici une parenthèse sur cet instrument. Au début du 19e siècle, il y avait différents facteurs de pianofortes (ancêtres du piano moderne). Chacun avait son style de fabrication. On distingue principalement deux modèles : Anglais et Austro-allemand. Les Anglais (dont Broadwood) avaient une architecture plus robuste et des détails de construction (cordes, types de coussinets sur les marteaux, etc.) qui donnent encore aujourd’hui des machines sonores avec un son plus rond, moins lumineux, que leurs cousins germaniques. 

L’utilisation d’un modèle Broadwood était une expérience ‘’intéressante’’, selon les mots mêmes de Cameron Crozman en introduction de concert. Surtout parce que ce n’est pas le type d’instrument que Schubert aurait utilisé. 

L’expérience a été en effet intéressante, et j’imagine peu d’artistes qui auraient pu faire aussi bien que Meagan Milatz dans l’apport de couleurs et d’expressivité à cette musique qui résonne habituellement d’une manière plus radieuse avec un instrument d’époque austro-allemand ou carrément moderne. L’instrument lui-même, une propriété du mécène Jacques Marchand, si j’ai bien compris, est de toute évidence excellent. 

Cela dit, je ne suis pas convaincu que j’ai envie de réentendre cette musique avec ce genre de modèle sonore. La ‘’brume’’ entourant le discours pianistique (expression de Meagan Milatz elle-même) finit par créer un manque. On s’attend à une présence plus affirmative de l’instrument dans le récit complexe et étoffé construit par Schubert. Elle n’est pas là. L’instrument s’efface trop facilement. 

Conclusion : je suis sorti en me disant que j’avais très envie d’entendre ces artistes jouer le même programme soit dans une salle climatisée, soit sur instruments modernes, soit les deux. 

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