classique / classique moderne / musique contemporaine

Festival Classica | Camille Claudel, excellent prétexte à la musique aujourd’hui

par Alain Brunet

Force était d’observer par un dimanche après-midi au Théâtre de la Ville dans le contexte du Festival Classica, Stéphanie Pothier a été clairement favorisée par la nature : excellente mezzo-soprano et photographe aguerrie.

Rappelons d’entrée que son projet audiovisuel partait d’une séance de photographie des œuvres de la sculptrice Camille Claudel au Musée Rodin, où un espace considérable est consacré aux œuvres de Camille Claudel. On sait que cette dernière, de son vivant, n’a vraiment pas eu la même notoriété de celui qui fut son célébrissime compagnon et amant pendant une dizaine d’années.

Très malheureusement, Camille Claudel s’est retrouvée dans la misère économique, l’isolement, elle éprouva conséquemment des problèmes de santé mentale vers 1905 et puis fut internée quelques années plus tard dans le Vaucluse jusqu’à la fin de sa vie en 1943. Si cela s’était produit en 2024, elle serait probablement traitée, médicamentée et fonctionnelle… Un siècle trop tôt, donc… histoire comparable à tant de personnes internées alors, notre Émile Nelligan n’est qu’un exemple parmi les autres. Le sujet demeure néanmoins fascinant et Camille Claudel inspire plusieurs artistes et femmes artistes puisque son talent immense a enfin été reconnu au fil du temps, réputation évidemment catalysée par la relation passionnelle avec Auguste Rodin. D’aucuns lui trouvent désormais un talent équivalent au maître qui l’avait pris sous son aile avant de changer de maîtresse.

Stéphanie Pothier ne s’est pas limitée à photographier les œuvres de Camille Claudel, elle en a fait sa propre interprétation à travers divers traitements et prises de vue, assorties d’images biographiques aussi filtrés à sa façon. Ainsi, la chanteuse part de l’image et la transforme en évocation sonore, de concert avec l’excellent Quatuor Molinari. On aura droit d’abord aux Trois Chansons de Bilitis composées par Claude Debussy en 1897 et 1898, nous voilà plongés dans la Belle Époque parisienne, avec ces textes français interprétés sur des mélodies impressionnistes. Stéphanie Pothier ne défaillit pas pendant l’interprétation, elle sait incarner cette esthétique et l’actualiser sans en trahir la facture.

On passe ensuite à un quatuor à cordes de la compositrice Germaine Tailleferre, composé en 1919. L’œuvre s’inscrit dans une esthétique française tout à fait conforme au début de la modernité, on la sent très influencée par ses prédécesseurs à commencer par Debussy à qui a elle a d’ailleurs composé un hommage en 1920. On ne peut conclure à une grande œuvre mais à un travail harmonique imaginé dans l’air du temps, et une rythmique saute-moutons truffée de staccatos et de décalages intéressants. Du beau travail effectué par le Molinari, rigoureux et fluide.

On plonge ensuite dans une œuvre beaucoup de l’Américain Jake Heggie composée en 2012. Notons qu’il a d’ailleurs arrangé le Debussy joué en début de programme – pour quatuor à cordes et voix. Cette fois, avec nous sommes dans une œuvre contemporaine inspirée par Camille Claudel, œuvre dont les harmonies comportent certes des formes typiques du post sérialisme, non sans évoque les musiques françaises composées un siècle et quart avant la période actuelle. Il s’agit ici d’un parcours biographique mis en musique par Jake Heggie, le travail du quatuor à cordes et de la chanteuse comportent beaucoup plus de contrastes et les enjeux techniques de l’interprétation (notamment dans Shakuntala, 3e de 7 parties de l’oeuvre) semblent plus considérables, sorte de crescendo de virtuosité qui conclut bien ce programme immersif d’une heure environ.

Programme

Claude Debussy (1862-1918) arr. Jake Heggie

Trois Chansons de Bilitis (1897-98; texte : Pierre Louÿs)

  1. La Flûte de Pan
  2. La Chevelure
  3. Le Tombeau des Naiades

Germaine Tailleferre (1892-1983)

Quatuor à cordes (1919)

  1. Modéré
  2. Intermède
  3. Final : Vif

Jake Heggie (1961- ) Camille Claudel: Into The Fire (2012)

Prelude: Awakening

  1. Rodin
  2. La Valse
  3. Shakuntala
  4. La Petite Châtelaine
  5. The Gossips
  6. L’Âge mûr
  7. Epilogue: Jessie Lipscomb visits Camille Claude, Montdevergues Asylum, 1929

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