Concerts lyriques de l’ICAV| Le chef Julien Proulx nous prépare aux Contes d’Hoffmann

Entrevue réalisée par Chloé Rouffignac
Genres et styles : opéra

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À l’occasion de la présentation des Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach par l’Institut canadien d’art vocal (ICAV) et l’Orchestre de la Francophonie, PAN M 360 s’est entretenu avec le chef Julien Proulx. Entre les contrastes de l’œuvre, la formation de jeunes artistes et la puissance des rencontres humaines, il nous parle d’un opéra aussi drôle que bouleversant — et d’une expérience appelée à n’exister que le temps de deux représentations, soit les 25 et 26 juillet, 15h, au Monument National.

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PAN M 360 : Pour commencer, pourriez-vous nous parler de vos activités actuelles?

Julien Proulx: Mon principal emploi pendant l’année est celui de directeur artistique et chef de l’Orchestre symphonique de Drummondville. Je travaille également comme chef invité et je me promène un peu partout pour différents concerts. Depuis récemment, je suis aussi directeur artistique de l’Orchestre de la Francophonie, qui offre un stage orchestral professionnel à de jeunes musiciens. Pendant plusieurs années, j’ai également été chef de chœur, mais je me suis davantage concentré sur la direction d’orchestre au cours des dernières années, puisque j’avais moins de temps.

PAN M 360: Qu’est-ce qui vous inspire particulièrement dans Les Contes d’Hoffmann?

Julien Proulx : Les Contes d’Hoffmann est un opéra très particulier. C’est la dernière œuvre d’Offenbach, qu’il n’a pas réellement eu le temps de terminer. Il en existe donc toutes sortes de versions.

Au-delà de ces différentes versions, il y a un très beau souffle dans cet opéra. Offenbach ne reste toutefois jamais très loin de l’opérette. Nous sommes constamment à la frontière entre les genres : certains passages sont extrêmement dramatiques, puis la musique bascule soudainement vers quelque chose de beaucoup plus léger ou de plus drôle.

Cela crée des contrastes assez saisissants entre le propos et la musique qui l’accompagne. Parfois, la musique devient très légère alors que la situation demeure profondément dramatique. Il en résulte un effet comique qui n’est pourtant pas uniquement comique. Offenbach joue véritablement avec les sentiments du public, avec ses attentes et avec les codes de l’opéra.

C’est toute cette finesse que nous travaillons en ce moment et que je trouve particulièrement intéressante dans Les Contes d’Hoffmann.

PAN M 360 : Pour une personne qui découvrirait l’œuvre, est-ce principalement à ces contrastes que vous lui conseilleriez de s’attarder?

Julien Proulx: Il y a aussi plusieurs grands succès dans cet opéra, notamment la Barcarolle et l’air d’Olympia, Les Oiseaux dans la charmille. Pour moi, il s’agit d’un opéra extrêmement complet : il y a du drame, de l’humour et de grands airs très connus.

L’œuvre offre également de la place à de nombreuses voix. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous l’avons choisie : elle permet à plusieurs jeunes chanteurs de briller. Il y a beaucoup de personnages et, même si l’histoire peut parfois paraître complexe, elle nous entraîne dans différents univers. Elle contient aussi une importante dimension fantastique.

C’est donc quelque chose de très divertissant, mais également touchant et drôle. Le spectacle parcourt pratiquement toutes les émotions. C’est une sorte de kaléidoscope musical, et c’est ce qui rend l’œuvre à la fois unique et attachante.

PAN M 360: L’opéra passe constamment du drame à la comédie, mais aussi de la réalité à l’imaginaire. Comment l’orchestre peut-il traduire ces changements?

Julien Proulx : Il faut être capable de changer très rapidement d’état d’esprit. Les transformations musicales, les changements de tempo et les changements de couleur surviennent parfois de manière très surprenante. Les musiciens doivent donc pouvoir se retourner rapidement et penser presque immédiatement à autre chose.

Il faut aussi construire une certaine distance entre le propos dramatique et le soutien offert par la musique. Le danger serait de vouloir systématiquement entrer dans le drame et de rendre la musique elle-même dramatique, alors qu’elle est parfois volontairement anti dramatique.

C’est précisément ce qui peut produire quelque chose de comique tout en rendant la situation encore plus bouleversante. Comme si, au moment où l’on ne pouvait plus aller plus loin dans le drame, Offenbach nous faisait soudainement basculer dans la comédie, même si le propos demeure tragique.

Une lumière d’une autre couleur apparaît alors dans l’orchestre et offre une nouvelle dimension à la scène. Nous jouons continuellement sur cette ligne. Les chanteurs comme les musiciens doivent être capables de passer très rapidement d’un univers à l’autre.

PAN M 360 : Le défi consiste donc également à préserver l’unité de l’œuvre malgré tous ces changements?

Julien Proulx: Exactement. Il y a beaucoup de chanteurs sur scène et l’histoire se présente souvent sous la forme de tableaux. Nous entrons dans les contes et dans l’imaginaire, tout en conservant une sorte d’ancrage dans la réalité.

Il faut préserver la cohérence de l’œuvre et son souffle dramatique dans son ensemble. Il y a un travail musical à accomplir, mais la mise en scène joue également un rôle essentiel pour maintenir cette continuité. La metteure en scène Nathalie Deschamps travaille justement à conserver ce fil dramatique, que la musique doit ensuite venir soutenir.

PAN M 360: Y a-t-il un moment de la partition qui vous touche particulièrement lorsque vous le dirigez?

Julien Proulx: Ce qui me touche le plus, ce sont justement les moments où nous demeurons sur cette frontière. Lorsque le drame semble vouloir aller encore plus loin et que, tout à coup, la musique bascule, cela crée pour moi une forme de liberté et d’ouverture.

C’est difficile à décrire, mais ce sont probablement les moments les plus satisfaisants de l’opéra. Lorsque le drame devient trop intense, nous passons soudainement à la légèreté. On retrouve cette idée du rire au cœur du drame dans toutes les cultures.

Pour moi, c’est comme un grand souffle de liberté. Cela apporte aussi quelque chose de profondément humain.

PAN M  360: Les aventures amoureuses d’Hoffmann permettent-elles surtout d’explorer la création artistique, ou sont-elles le véritable cœur du récit?

Julien Proulx: Voilà une analyse presque philosophique de l’œuvre! Je pense que les portes restent ouvertes, et c’est ce qui est intéressant.

Pour moi, il s’agit d’abord d’une recherche. Hoffmann est à la recherche de quelque chose à travers l’amour et à travers toutes ses expériences. Il est porté par un désir profond, mais il possède également un côté autodestructeur.

Nous assistons donc à une quête qui n’est jamais parfaitement définie, mais dans laquelle chacun peut se reconnaître. Hoffmann cherche quelque chose sans être certain de savoir exactement ce qu’il cherche, et il tente de le trouver un peu partout.

À la fin du spectacle, chaque personne pourra probablement en avoir une vision différente et y trouver ses propres réponses. C’est la quête de l’artiste, mais aussi celle de tout être humain.

PAN M 360: Cette production réunit à la fois de jeunes chanteurs et de jeunes instrumentistes. Qu’est-ce que cette rencontre apporte au projet?

Julien Proulx: C’est l’un des aspects qui me plaisent le plus. De jeunes chanteurs venus de partout dans le monde rencontrent de jeunes musiciens qui viennent eux aussi de différents endroits. Ils se réunissent à Montréal pour faire de la musique, mais également pour se rencontrer, partager et échanger.

Ce sont ces moments de rencontre qui me passionnent. Chaque édition est différente, puisque les artistes ne sont jamais exactement les mêmes. Certains se retrouvent d’une année à l’autre, tandis que d’autres découvrent entièrement l’expérience.

Tout se déroule dans une très grande intensité. Que ce soit à l’Institut canadien d’art vocal ou à l’Orchestre de la Francophonie, il y a énormément de musique à apprendre et de concerts à préparer. Les jeunes artistes doivent se mettre en danger, essayer des choses et demeurer constamment en recherche.

À cet âge si important, il s’agit de découvrir et de partager la musique, mais aussi de partager tout court. Les musiciens européens découvrent les festivals d’ici; nous leur demandons comment les choses se passent chez eux. Les chanteurs viennent eux aussi d’un peu partout, avec des parcours très différents et à des étapes différentes de leur vie.

Cela ajoute énormément de richesse à l’expérience. Personnellement, je ne fais pas de la musique uniquement pour la musique. Je la fais pour la rencontre et pour le partage. Il n’y a rien de plus fort que cela.

PAN M 360: Ces stages arrivent également à une période charnière, entre les études et le milieu professionnel.

Julien Proulx: C’est une étape à la fois très importante et très difficile. Pendant les études, nous cherchons souvent à répondre aux attentes : il faut jouer de telle manière ou suivre tel modèle. Puis, progressivement, les jeunes artistes doivent commencer à se nourrir eux-mêmes, à développer leur personnalité et à s’affirmer.

Ce sont les années où tout semble possible, mais où tout est difficile en même temps.

C’est avec beaucoup d’humilité que j’essaie de jouer un rôle auprès d’eux, de les aiguiller et de les accompagner. J’essaie de leur donner des ressources, de les encourager et de leur offrir de l’énergie et de l’amour afin qu’ils puissent continuer à se développer comme artistes.

À l’ICAV comme à l’Orchestre de la Francophonie, les missions sont très proches de mon cœur.

PAN M 360: L’œuvre semble particulièrement bien choisie pour ce contexte, notamment parce qu’il en existe plusieurs versions et qu’elle permet une certaine liberté.

Julien Proulx: Oui, même si elle comporte aussi des contraintes. L’opéra est extrêmement long, alors nous avons effectué plusieurs coupures afin de conserver l’essentiel tout en nous assurant que les jeunes artistes puissent apprendre leurs rôles dans le temps dont nous disposons.

Il existe effectivement beaucoup de liberté dans cette œuvre. Mais ce n’est pas un opéra où chacun arrive, interprète son air, puis quitte la scène. Il contient énormément de musique d’ensemble et de cohabitation entre les personnages.

Les artistes doivent apprendre à fonctionner avec les autres et à voir la structure dans son ensemble. Il faut parvenir à percevoir le « macro », et cela représente aussi un apprentissage très important.

PAN M 360 : Que souhaitez-vous que le public retienne de ces représentations?

Julien Proulx: J’aimerais encourager les gens à venir, parce qu’ils verront non seulement un très bon spectacle et les talents de demain, mais aussi le résultat d’un travail et d’une rencontre.

Ce qui sera présenté pendant ces deux journées est le fruit de la réunion entre de jeunes instrumentistes et de jeunes chanteurs venus de partout dans le monde, qui se sont retrouvés à Montréal et ont travaillé ensemble.

Le public découvrira donc l’œuvre, bien sûr, mais également le résultat de ce stage et de cette expérience humaine. C’est quelque chose d’unique, d’éphémère et de fantastique.

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