Une vraie pépite que cette Cendrillon de Niccolo Isouard, créée en 1810 à l’Opéra-Comique. Après avoir savouré la présentation d’hier soir à la salle Bourgie, par un orchestre Arion dans une belle forme, dirigé vivement par Mathieu Lussier, et soutenant des performances souvent magistrales des solistes en présence, on comprend pourquoi cette oeuvre pleine de vie a séduit le public européen pendant une bonne partie du 19e siècle avant d’être malheureusement reléguée aux ombres de l’histoire par la version de Massenet (1899), et celle de Rossini (La Cenerentola), plus populaires de nos jours sur les scènes lyriques. Il faut dire que cette Cendrillon a une forme qui a elle-même passablement disparue, celle d’une alternance entre chant et dialogues parlés. N’empêche, quand on a entendu un aréopage aussi efficace que celui assemblés par les producteurs de cette itération en grande partie québécoise, on se plaît à imaginer un retour beaucoup plus assidu de ce genre de spectacles. Du moins de notre côté de l’Atlantique, car en Europe, c’est évidemment moins rare. M’enfin, comme dirait Gaston…
Si vous souhaitez en savoir beaucoup plus sur cette Cendrillon d’Isouard, et sur le compositeur lui-même, lisez l’entrevue que j’ai réalisée avec Alexandre Dratwicki, Directeur artistique du Palazzetto Bru Zane – Centre de musique française, qui a étroitement collaboré à cette production.
ENTREVUE AVEC ALEXANDRE DRATWICKI
Cendrillon était présentée dans une mise en espace signée Julien Patenaude, qui jouait également le rôle du Baron Montefiascone, le méchant beau-père de Cendrillon, et père des deux exécrables demie soeurs. Des mouvements simples mais efficaces, et de menus détails scéniques pour camper les lieux : un foyer pour le château du Baron (ou vit Cendrillon) et des fleurs au sol pour l’épisode au Palais du Roi. Mais surtout, quelques projections sur le mur du fond franchement drôlatiques et adaptées au contexte local. Par exemple, à la fin du premier acte, quand le carrosse du Roi transporte les demie soeurs vers le Palais, et que cela mène à l’entracte, une image du centre-ville de Montréal avec un château digne de Walt Disney plus loin derrière, bordé par un bouchon de circulation, nous indique que le convoi aura une vingtaine de minutes de retard car il est pris sur Décarie. J’ai bien ri.
Dès l’Ouverture, le ton était donné : Arion est en forme, en particulier Simon Poirier, le cor solo, qui lance une efficace mélodie qu’on ré-entendra plus tard, accompagné par la harpe en dentelle d’Antoine Malette-Chénier. Une partition redoutable pour un cuivre déjà difficile à contrôler, qui plus est ici dans son format ‘’naturel’’, c’est-à-dire sans valves. Tout se fait avec la bouche et la main dans le pavillon. Poirier s’en est sorti avec panache, même si quelques notes étaient trop ‘’bouchées’’ par ladite main dans le pavillon. N’empêche, respect. On savait donc, dès ce moment, que la qualité musicale (instrumentale) allait être au rendez-vous. On a également compris que l’attitude générale allait être bon enfant, avec les projections amusantes accompagnant ces initiales minutes occupées uniquement par l’orchestre. Une autre bonne idée de Julien Patenaude : les personnages sont présentés de façon ironique. Par exemple : Clorinde, occupation : détestable sœur. Alias : Florie Valiquette. Et ainsi de suite. Réussi.
On est finalement convaincu pour de bon avec l’arrivée des solistes. Ils et elles sont tous bons, vocalement, en plus de jouer avec beaucoup de justesse. Les personnages sont certes caricaturaux, mais pas sur-écrits. Emma Fekete est une Cendrillon adéquatement authentique et bienveillante, Son soprano limpide, léger mais avec assez de chair, lui donne le timbre parfait pour le rôle, celui d’une jeune fille normale, simple et altruiste. Les deux méchantes sœurs sont délicieusement détestables. Elles ont les passages les plus stratosphériques, dans lesquels elles doivent virevolter comme des colibris énervés. Florie Valiquette (Clorinde) et Magali Simard-Galdès (Tisbé) semblent savourer pleinement leurs rôles, en leur imprimant une condescendance méprisable (envers Cendrillon et les ‘’inférieurs’’ en général) autant qu’une obséquiosité dégoulinante de mauvaise foi devant celui qu’elles pensent être le Roi (mais en réalité, un simple valet). Simard-Galdès s’est surpassée dans le Boléro de l’Acte II où elle tente de séduire le (faux) Roi, sur une musique et avec un bagout qui évoque, 65 ans d’avance, une certaine Carmen..
Cyrille Dubois est le grand nom de cette production, et il ne déçoit pas. Son ténor léger mais puissant lui permet d’incarner un Prince Ramir candide mais sincère et aimable. Laurent Deleuil est un efficient Alidor, Ministre et un peu Magicien du Roi, mais, à mon avis, c’est Dominique Côté qui vole la partie côté masculin, même s’il chante peu (et quand il le fait, on apprécie son baryton chaleureux). C’est surtout dans son jeu truculent de Dandini, le valet qui se fait passer pour le Roi, qu’il excelle et épate. Il est aussi le seul à (presque) jouer son rôle sans texte d’appui. Dès sa première apparition, on était attaché. Il se dandine, il fanfaronne, il fait de l’oeil au deux soeurs (qui le prennent pour le Roi) avec une délectation non feinte, et avec sa chemise déboutonnée, fait absolument penser à un mononc quétaine à qui on a donné 24 heures pour réaliser tous ses rêves. Fabuleux.
Les épisodes choraux, de très belle teneur, sont assurés solidement par le Choeur Éphémère.
On notera un détail technique à améliorer : les surtitres, qui sont en vérité des ‘’arrières titres’’ (projetés sur le mur du fond) sont quasiment illisibles si on se trouve dans la moitié avant de la salle, car les chanteurs et leurs lutrins les cachent en bonne partie. On pourrait les monter plus haut…
Cela dit, cette production mérite d’être saluée pour son immense qualité. Les mêmes protagonistes feront d’ailleurs un enregistrement pour ATMA Classique, une initiative qui risque de devenir une version de référence, car il n’existe pas de compétition valable à l’heure actuelle. Un enregistrement de 1998 sous étiquette Olympia, dirigé par Richard Bonynge devant des forces moscovites, est devenu introuvable, en plus de souffrir d’une prise de son bas-de-gamme, typique de productions de l’ère soviétique (même si l’URSS était alors décédée). Une autre version, plus récente (2018), est disponible chez Albany, et menée par la Manhattan School of Music Opera Theater. Je l’ai écoutée, et si les solistes témoignent de belles aptitudes, l’orchestre n’est tout simplement pas à la même hauteur que Arion.
Une autre représentation est donnée dimanche à 14h30. Si vous lisez ceci dimanche matin, il vous reste une chance de déguster ce trésor non seulement caché, mais déterré et ressuscité ici avec brio.
Amenez-en d’autres comme ça. Longue vie à cette collaboration entre Arion et le Palazzetto Bru Zane.























