Si vous me demandez mon avis sur la clarinette basse, je vous répondrai qu’il n’y en a jamais assez. Vous devinez d’emblée mon biais favorable envers un album où ce beau gros chat ronronnant tient la vedette! Ajoutez au mix la phénoménale musicalité d’André Moisan, première chaise de l’OSM depuis, oh, très longtemps (rendu là, on ne parle plus d’années, mais presque de générations! Lol. Je me permets car je sais qu’André est capable d’en prendre…), et je suis déjà certain que ce sera bon avant même de lancer la musique.
Chose anticipée, chose due : c’est effectivement très bon. Au programme, huit compositions de huit compositeurs québécois, d’une durée d’environ huit minutes chacune. Venus du jazz (Rémi Bolduc, Yves Léveillé, Beth McKenna, Philippe Côté, Sébastien Champagne et John Roney) comme du classique contemporain (Simon Bertrand, Tim Brady), les compositeurs et la compositrice ont surtout des personnalités musicales reconnues pour être ouvertes au mélange des deux genres savants en présence. L’octophilie du projet se complète idéalement dans le format instrumental choisi : un octuor composé d’un trio jazz (piano-contrebasse-batterie), d’un quatuor à cordes classique, et de la clarinette basse soliste.
Le portrait sonore est conséquemment campé dans une palette mitoyenne entre l’urbanité libertaire du jazz et la suggestivité panoramique, parfois même onirique ou cinématographique, du classique.
Saviez-vous qu’André Moisan a sauvé les vies d’une mère et de sa fille de la marée montante en parcourant 1,5 km en kayak il y a quelques années de cela? Le caractère général de ce Coeur de sauveteur signé par Rémi Bolduc laisse assez peu transparaître le scénario qui en est la source, sinon un épisode plus tourmenté au milieu de la pièce. On dirait plutôt une musique de promenade détendue, ce qui ne lui enlève aucunement son intérêt, particulièrement dans les très belles lignes solistes confiées à la clarinette basse.
Forum, de Yves Léveillée, évoque un espace de discussion, voire de débats entre différentes opinions, illustrées ici par des contrastes assez marqués entre des épisodes revêtus de textures détonnantes. Un motif rythmique initial au cordes s’anime avec l’entrée de la batterie et de la clarinette, auquel succède un passage mystérieux piano/contrebasse, avant le retour du thème initial et de son allure pédestre. Le compositeur continue de s’amuser avec ces matériaux, en les faisant discuter tour à tour, mais de façon de plus en plus entrelacée, chacun empruntant des bribes d’idées à l’autre, jusqu’à un pic de confusion heureusement assez poli. Le dernier droit est fait d’une synthèse souriante, et apaisée. C’est assez brillant, sans jamais laisser la sécheresse apparente de la construction intellectuelle ternir le plaisir esthétique de la musique qui se déploie sous son impulsion. Du grand Yves Léveillée.
Bill’s Heaven de Simon Bertrand est un jeu de mot plutôt habile, et pertinent, sur le nom de l’un des grands musiciens du jazz : Bill Evans. Le pianiste et compositeur de génie, qui a fusionné le jazz avec l’impressionnisme et le romantisme classique, a eu une carrière à la fois fulgurante et torturée. Tragédies personnelles et addictions ont côtoyé un talent exceptionnel pour les arrangements savants et inspirants, profondément mémorables. Simon Bertrand lui rend un très bel hommage, dans une trame d’allure soutenue, qui ne manque pas de complexité (belle fusion entre le jazz et le contemporain ‘’accessible’’), mais qui se conclut dans le calme et l’unité, le paradis de Bill, peut-être enfin atteint par le musicien.
Watching From the Sidelines relate symboliquement un épisode de la vie de la compositrice Beth McKenna où, suite à un accident, elle a dû traverser une période de convalescence qui l’a laissée sur la touche. Watching From the Sidelines, ou ‘’observer comme spectatrice’’ (à l’opposé de participer pleinement au jeu) traite d’une certaine frustration d’être tenue à l’écart, mais aussi d’une détermination à revenir en force. La pièce n’est néanmoins pas tellement troublée, harmoniquement et rythmiquement. On y perçoit plutôt de la résilience, une confiance optimiste et un apaisement final qui laisse deviner un rétablissement total et annonciateur d’une poursuite assurée de ses activités.
Eric Dolphy rencontre Oumou Sangaré. Dolphy in Mali est une rencontre imaginaire qui n’eut jamais lieu, sous forme d’avatar musical pensé et composé par Philippe Côté qui nous offre une création des plus intéressantes de l’album. Ici, le jazz chambriste de Dolphy, teinté de musique contemporaine et surtout attribué aux cordes, se colore subtilement des déambulations rythmiques associées aux caractéristiques de la musique ouest-africaine de la Malienne Sangaré. Hat and Beard de Dolphy sert de matériau initial, auquel se greffent, largements distillés, des éléments des chansons Kun Fe Ko et Worotan de Sangaré. Construite comme un dialogue de plus en plus fusionnel, la pièce permet à la clarinette basse de Moisan de s’exprimer avec des graves veloutés et quelques élans d’impro, rares mais marquants, surtout vers les deux tiers du morceau.
L’excellent Tim Brady poursuit le parcours avec If Not Now, une musique qui, dit-il dans les notes, se déploie dans un équilibre subtil entre précision, risque et présence. Nous sommes ici au plus près de la musique écrite contemporaine. Brady dessine un tableau fait de grande rigueur technique et rythmique, dans lequel l’écriture d’ensemble, très chambriste et savante, sert de cadre à des interventions individuelles qui doivent être précisément contrôlées, malgré l’espace de liberté accordé. Moisan et sa clarinette tiennent la vedette avec une présence soutenue, autant dans les lignes complexes façon musique contemporaine, les impros plus jazz et la régularité répétitive de l’épisode central de type minimaliste. Superbe!
Détente sous le soleil de Sébastien Champagne porte très bien son titre. Cette petite suite en trois parties rend hommage à la douceur du climat brésilien et au style musical du choro (que Villa-Lobos a célébré à plusieurs reprises). Tel un guide de vacances, la clarinette basse initie un parcours suave et doucement groovy, bellement souligné par le trio jazz et habillé de satin moulant par les cordes. Une agréable pause légèreté totalement assumée, mais qui n’est absolument pas dénuée de profondeur narrative (je pense au très touchant mouvement central, Rêver durant la sieste).
John Roney est un pianiste et compositeur qui traverse fréquemment la frontière entre jazz et classique, musique écrite et improvisée. Il était naturel qu’on lui propose d’écrire un titre pour ce projet. Second Thoughts, selon les dires de son créateur, est une composition dont ‘’tout le matériau musical (harmonique, mélodique, rythmique et structurel) est généré à partir du chiffre « 2 ». Tout le reste n’est qu’inspiration’’, conclut Roney. En effet, on sent bien le caractère plus libre, plus près du jazz stylé, proposé ici par le compositeur. Roney nous avait déjà donné de très belles envolées jazzistiques pour cordes dans son Silverbirch de 2008. On retrouve cette inspiration dans Second Thoughts, le même raffinement de l’écriture, la même énergie solaire, mais avec un espace de liberté calculé pour la clarinette basse, ainsi que le piano, avec contrebasse et batterie discrètes. Magnifique.
Ce Projet 8 a de l’élégance et du style, il s’adresse à notre intelligence sans nous assommer, et il sait s’amuser avec finesse. On se plaît à souhaiter vivement une suite. Plein de compositeurs et compositrices capable de chevaucher les croisements stylistiques me viennent en tête pour une future cohorte. Jacques Kuba-Séguin, Marianne Trudel, Guillaume Martineau, François Dompierre, et j’en passe plein d’autres.
Voici un album essentiel pour tous ceux et celles qui aiment la clarinette basse, et aussi les autres qui ne la connaissent pas encore assez bien.























