Mes attentes pour ce spectacle étaient fondées sur ce que je pouvais lire sur la page web du Taverne Tour: un hommage à Alan Vega et Suicide, un groupe dans lequel je me suis plongé avec plus de sérieux dans les derniers mois. Je m’étais toutefois volontairement abstenu d’aller me renseigner sur le sujet des deux artistes, Lydia Lunch et Marc Hurtado, dans le but de me réserver une surprise, et sur ce dernier point, je fus loin d’être déçu.
J’entre en salle en vivant immédiatement un choc, c’était comme se faire couper le souffle en s’immergeant dans l’eau froide. Pour décrire ma perception initiale de la musique jouée, parler d’abrasif serait m’exprimer en euphémisme. Disons que les premiers sons m’ayant percé les tympans étaient antipodes de la douceur, de la tendresse, de la chaleur et du réconfort. C’était à ce point dissonant avec mon idée préconçue que je me suis momentanément demandé si je me retrouvais bien dans la bonne salle. J’ai ensuite aperçu Lydia Lunch devant ses microphones, sans toutefois rien entendre de sa voix. J’étais plutôt frappé par ces nappes sonores tonitruantes, qui en bien peu de temps ont javellisé mes oreilles et mes attentes. Sans perdre un moment, je me dirige vers l’avant-scène, contournant des dizaines de visages ravis d’être là.
À partir de mon nouveau point d’observation, je parviens à distinguer les sources sonores responsables de ce splendide fracas. Marc Hurtado est placé derrière une table où il déclenche des séquences rythmiques et les annihile aussitôt par une multitude d’effets de désintégration de signal. Il est muni d’un micro dans lequel il lâche des cris sporadiques qui se combinent à merveille avec la décapante trame musicale. Ses cris sont envoyés à travers une chaîne de lents délais qui leur accorde une certaine valeur de claustration, comme si le signal ajouté en temps réel ne pouvait lui-même s’échapper de cette musique de tonnerre. Marc Hurtado est solidement planté, sa veste en cuir et ses verres fumés contribuant à la prestance dans son rôle de DJ industriel.
Devant lui, Lydia Lunch, appuyée sur ses deux microphones. Je constate que l’un d’entre-eux envoie un signal dry, sans effet notable, tandis que l’autre envoie un signal radicalement opposé, une sorte de piscine de réverbération et de modulation, me rappelant le genre d’effets utilisés sur la voix d’Alan Vega avec Suicide. Dans mon imagination, ils furent baptisés microphone narratif (sans effets) et microphone prophétique (avec effets). Le microphone narratif semble être celui qui accueille le plus de mots, une prose plus constante, alors que le microphone prophétique est utilisé pour des effets d’insistance, de répétition ; les effets appliqués à ce dernier parviennent à extirper le signal vocal de la masse sonore opaque, certains mots sont ainsi plus facilement décelables. Quand elle n’est pas aux microphones, Lydia Lunch s’assoit à une table ronde, en bordure de scène, sur laquelle on retrouve une bouteille de Hennesy (qui était consommée au trois-quarts avant même que débute le spectacle), son verre jamais tout à fait vide, des feuilles vierges pêle-mêle qu’elle feuillette frénétiquement, une sacoche ainsi qu’un vaillant éventail qu’elle utilise fréquemment, au grand bonheur de certain/es spectateurs/trices.
Chaque pièce suit une formule similaire: Hurtado débute en déclenchant un capharnaüm industriel pour battre la mesure, Lydia Lunch se lève de table et se dirige vers les microphones pour nous lancer gestes et paroles prophétiques, poésies improvisées et commentaires socio-politiques. Son compagnon ponctue ce narratif de hurlements qui épaississent une trame sonore déjà saturée, jusqu’à ce que Lunch retourne s’asseoir à table et que l’on soit laissé avec le retentissant DJ pour ses derniers élans de violence musicale.
Somme toute, j’ai été charmé par ces propositions musicales et conceptuelles. Les deux artistes, qui sans aucun doute éprouvent un profond respect pour la carrière musicale d’Alan Vega (et de Martin Rev, second génie créatif de Suicide), choisissent d’utiliser la plateforme de « l’hommage » comme tremplin, afin de véhiculer de nouveaux messages, de réactualiser l’art dans un esprit foncièrement punk. En d’autres termes, je comprends qu’en faisant revivre un groupe et sa musique, il faut parfois l’adapter pour éviter une accumulation de poussière et de moisissure, la remanier pour garder la proposition fraîche, exaltante, même près de cinquante ans plus tard.























