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Pays : États-Unis Label : More Is More Genres et styles : expérimental / improvisation libre / jazz contemporain Année : 2020
Peter Evans

Being & Becoming

· par Michel Rondeau

Étonnant, cet album! Je dirais même, ahurissant, déconcertant, tant par la virtuosité du jeu que par l’originalité des compositions et le caractère inouï des territoires qui y sont explorés. 

Depuis qu’il est arrivé sur la scène il y a une quinzaine d’années, Peter Evans a fait preuve d’une polyvalence hors pair. Musique de chambre classique, jazz modal (il a entre autres participé à un enregistrement qui reprend à l’identique le mythique Kind of Blue), free jazz et improvisation libre avec quelques-unes des plus grosses pointures du genre – dont Evan Parker, Barry Guy, Agusti Fernandez pour ne citer que ceux-là –, jazz contemporain pimenté d’électronique, techniques étendues… il a tout fait. Il a ainsi  développé une maîtrise inégalée de son instrument – la trompette et la trompette dite « de poche » (la trompinette chère à Boris Vian) – dont il joue avec une inventivité et une précision d’exécution qui laissent souvent pantois d’admiration tant elles sont confondantes.

Bon, trève de dithyrambes. Si dans le passé certaines de ses productions pouvaient se révéler difficiles d’accès, il n’en est rien avec ce Being & Becoming, d’autant qu’il s’est entouré de musiciens qui ne sont bien entendu pas des deux de pique mais qui en plus swinguent férocement. À commencer par le vibraphoniste Joel Ross, qui s’est notamment illustré dans la formation de Makaya McCraven. La polyrythmique Savannah Harris à la batterie et aux percussions et l’ancre Nick Jowziak à la contrebasse – qui y va à deux reprises de superbes solos à l’archet bien sentis – ne sont pas en reste et assurent leur rôle propulsif avec brio, d’autant que les changements de rythme les obligent parfois à se revirer sur un dix cents. (En concert ce quartet doit d’ailleurs être une vraie bombe.)

Mais celui qui vole la vedette ici, c’est Evans. Même s’il ne cherche jamais à en faire étalage, sa technique, la pureté et la justesse de son intonation et son jeu agile sont éblouissants, et ses compositions novatrices, qui rompent avec tout ce qui est lieux communs et formules de jazz le moindrement conventionnelles et amalmagent toutes sortes d’éléments des genres cités plus haut – et d’autres encore –, tout en restant tonales, lui permettent de révéler la pleine mesure de son immense talent.

Sa musique est exigeante, oui, mais hautement stimulante. Elle est intelligente sans être cérébrale. Cependant, comme tout ce qui est véritablement neuf, elle demande à être apprivoisée. 

Pour sa diffusion, Evans est aussi sans compromis que pour son exécution. Aussi a-t-il pour ses projets personnels, son propre label, More Is More Records dont la signature est « Futuristic music since 2011 ». Seule la première pièce est accessible gratuitement sur Bandcamp et on ne trouve aucune trace de l’album sur les plateformes d’écoute en continu. Pour écouter Being & Becoming, il faut donc allonger les biftons. Mais pour peu qu’on soit intéressé par l’avenir du jazz et de la musique tout court, ça en vaut fichument la peine.

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