Marianne Trudel, ONJ et les voix des femmes en jazz

Entrevue réalisée par Harry Skinner
Genres et styles : jazz

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La pianiste et compositrice Marianne Trudel est une figure importante de la scène jazz montréalaise et l’une des membres fondatrices de l’Orchestre National de Jazz, actif depuis plus d’une décennie. L’ONJ se produira à la Cinquième Salle de la Place des Arts ce jeudi le 30 octobre, dans le cadre d’un concert qui rendra hommage au travail des compositrices de jazz à travers les époques. PAN M 360 a eu l’occasion de discuter avec Marianne Trudel avant ce concert.

PAN M 360 – Est-ce qu’il y a des plaisirs ou des opportunités uniques qui se présentent en jouant avec l’ONJ ?
Marianne Trudel – Ça fait environ douze ans qu’on a commencé, et ça fonctionne un peu comme un orchestre classique, avec des membres réguliers qui ont une très bonne chimie entre eux. On a aussi d’excellents compositeurs et arrangeurs. On joue de la musique très diversifiée avec des idées et univers très intéressants. La qualité des musiciens et de la musique est extra!

PAN M 360 – Comment avez-vous sélectionné le répertoire pour ce prochain concert ? Vous présentez certaines de vos propres compositions, mais à part cela, y avait-il d’autres compositeurs ou morceaux qui vous semblaient incontournables ?

Marianne Trudel – Pour ce concert, l’objectif était de mettre la lumière sur les femmes compositrices en jazz. Je tenais à présenter une diversité dans les époques et les styles. Il y aura donc des pièces de Mary Lou Williams, une des premières femmes compositrices et arrangeurs, ayant écrit des pièces pour les orchestres de jazz de Count Basie, Benny Goodman, Duke Ellington entre autres.

Elle était une musicienne extraordinaire, pianiste et compositrice ayant aussi joué un rôle de mentor pour plusieurs musiciens de jazz très connus tels que Monk, Gillespie. On présentera également des pièces de Toshiko Akiyoshi, une musicienne japonaise qui avait un orchestre de jazz incroyable avec son mari Lew Tabackin. Évidemment, quelques pièces de Maria Schneider qui a apporté un son très différent, plus orchestral. Sa musique est très riche mélodiquement et sort du style swing à proprement parlé.

Puis, je tenais aussi à présenter des pièces plus contemporaines dont certaines de Satoko Fuji, pianiste et compositrice japonaise des plus prolifiques et excitantes, Anna Webber, qui est canadienne, exilée aux Etats-Unis depuis des années qui présente un langage et une approche très modernes. Je présenterai également une de mes compositions. Ce concert est donc une opportunité unique d’entendre cette musique magnifique qui est trop peu jouée.

PAN M 360 – Y a-t-il des musiciens dans l’ONJ que vous avez particulièrement hâte de mettre de l’avant?

Marianne Trudel – Honnêtement, je suis une très grande « fan » de tous les musiciens de l’orchestre! Ils ont tous leur propre son, leur personnalité, leur couleur. Pour ce concert, Kevin Warren, notre batteur régulier ne pouvait pas être avec nous mais nous avons la chance d’avoir Alain Bourgeois à la batterie qui a une « drive » et une énergie incroyable! J’ai très hâte à ce concert!

PAN M 360 – En tant que compositrice pour des groupes de toutes tailles, comment votre processus d’écriture change-t-il lorsque vous écrivez pour un grand ensemble ? Considérez-vous cela comme une extension d’une œuvre plus petite ou s’agit-il d’un tout autre défi ?

Marianne Trudel – Disons qu’un grand orchestre, c’est un animal bien différent ! L’écriture pour ces ensembles génère beaucoup plus de maux de tête pour moi (rires). C’est un processus d’écriture à la fois super excitant et représentant un défi certain. Je ne pense pas seulement en termes mélodie-accords mais beaucoup en termes d’énergies, de couleurs, de contrastes. Toute la question de l’orchestration, des timbres, devient partie intégrante de l’écriture. 
PAN M 360 – Il est évident que les milieux du jazz ont tendance à être largement dominés par les hommes. Avez-vous remarqué des changements significatifs dans la dynamique entre les sexes dans le monde du jazz au cours de votre carrière jusqu’à présent ? Auriez-vous des conseils à donner aux jeunes femmes ou aux personnes non binaires qui débutent dans ce milieu ?

Marianne Trudel – Je leur dirais « Faites votre truc, avec engagement et détermination. Point final ». Je n’ai jamais trop compris pourquoi il n’y a pas plus de femmes en jazz. Il y a eu du progrès dans ce sens mais on est encore bien loin du 50% – 50%. Petit à petit, les femmes se taillent leurs places. Il y a maintenant plusieurs femmes pianistes qui font du jazz à Montréal – Lorraine Desmarais évidemment, la doyenne, Kate Wyatt, Marie Fatima, Gentiane Michaud-Gagnon, Ariane Racicot, etc.

Il y a aussi Rachel Therrien (trompette) Jennifer Bell (sax), Claire Devlin (sax) qui sont super. Puis, parfois, les excellentes musiciennes ne restent pas à Montréal et partent vers d’autres provinces ou les États-Unis. Christine Jensen a passé plusieurs années à Montréal, elle a dirigé notre orchestre et a récemment quitté pour les États-Unis, Anna Weber est partie aux États-Unis aussi, puis, une jeune tromboniste très talentueuse Margarett Donovan a quitté.

C’est pas si évident donc de faire rencontrer les forces féminines et masculines. Avec l’ONJ, on a régulièrement des invitées femmes : Caity Gyorgy, Virgina MacDonad, Kim Richardson, Malika Tirolien, Miho Hazama, etc. Il reste encore beaucoup de travail à faire, c’est certain. Pour moi, la cohabitation des énergies masculines et féminines reste des plus riches et fructueuses.

PAN M 360 – Y a-t-il des artistes femmes qui ne sont pas appréciées à leur juste valeur dont vous aimeriez attirer l’attention sur le travail ?

Marianne Trudel – Pour être honnête, je trouve que TOUS nos musiciens de jazz, hommes et femmes et non-binaires, à Montréal ne sont pas appréciés à leur juste valeur! Nous vivons dans une société qui privilégie d’autres types de musique.

La place dans les médias pour le jazz est quasi nulle. PAN M fait un travail excellent dans ce sens, Sorties Jazz Night, l’émission radiophonique de Stanley Péan et parfois, rarement, un article dans les journaux ici et là …mais c’est à peu près tout. Ce n’est nettement pas suffisant. C’était d’ailleurs un des buts premiers de l’ONJ, mettre en lumière toute la richesse du jazz à Montréal. Et le public le constate à chaque concert :  l’intensité, l’intégrité et le cœur que ces musiciens, musiciennes, mettent dans leur art est magnifique. Les gens sont touchés et transportés.

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