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Dope Lemon : La vie en rose

Interview réalisé par Patrick Baillargeon
Genres et styles : dream-pop / indie pop / pop psychédélique

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Traînant une désinvolture digne d’une Courtney Barnett, d’un Kurt Vile ou d’un Mac DeMarco, mais en moins cynique, Angus Stone (alias Dope Lemon) n’a pas l’air d’un gars trop stressé. Avant de se lancer en solo, Stone a prouvé ses compétences musicales aux côtés de sa sœur au sein du populaire duo de folk onirique Angus & Julia Stone. En parallèle à son travail avec Julia, il concocte depuis 2009 des paysages sonores ondulants, truffés de voix nonchalantes, de mélodies légères et de grooves down-tempo… D’un album à l’autre, Angus Stone a toujours réussi à générer des atmosphères planantes dans lesquelles il est facile de se laisser aller.

Cependant, depuis le début de l’aventure Dope Lemon il n’y a guère plus de 5 ans, le projet d’Angus Stone est devenu un véritable phénomène culturel, particulièrement dans son Australie natale. Ses albums (Smooth Big Cat de 2019, l’EP Hounds Tooth de 2017 et Honey Bones de 2016) ont cumulé plus de 400 millions de streams, et le tout récent Rose Pink Cadillac risque bien de générer le même genre d’enthousiasme puisque les trois premiers extraits ont déjà été diffusés plus de 30 millions de fois.

Sur ce nouvel effort, Stone poursuit tranquillement sa route psychédélique ensoleillée avec des musiques qui donnent envie de ne rien faire d’autre que de regarder l’herbe pousser (et peut-être bien la fumer), des musiques peuplées de gros toutous en peluche et de personnages avec une tête de citron buzzé. Bref, un gars qui porte bien son nom de famille…

En plein été austral, alors qu’on se les gèle ici, nous avons joint le populaire artiste à son ranch situé dans une petite ville de la côte est australienne, endroit magique où il a son propre studio, ses voitures de collection, ses animaux et où ont lieu des fêtes mémorables, paraît-il.

PAN M 360 : Rose Pink Cadillac est ton quatrième album solo. Derrière ce titre se cache une réelle Cadillac rose bonbon, qui fait d’ailleurs l’objet d’un concours, mais c’est aussi le titre d’une chanson. Ça vient d’où ce concept de voiture rose?

Angus Stone : Il vient d’une sorte de rêve. Pour ce qui est de la chanson elle-même, je pense qu’elle parle d’un nouvel amour et de l’admiration pour les petites choses que fait la personne que vous admirez tant. C’est vraiment tomber amoureux d’une personne et l’aimer comme elle est. Je pense que tout l’album est né de mon envie de redonner de l’amour au monde avec tout ce qui se passe, l’anarchie et la consternation dû à la pandémie. La chose que je pouvais faire ici, c’était de raconter des histoires d’amour avec de la musique.

PAN M 360 : Tu es tombé amoureux de quelqu’un et ça t’a inspiré?

Angus Stone : Ça vient d’expériences personnelles et puis ça vient aussi d’observations. Et puis y’a l’histoire qu’on raconte, ça vient aussi de chose qu’on ramasse en cours de route, tu vois? Je pense que c’est un peu universel, c’est comme une tempête parfaite : vous combinez tous les éléments qui composent une histoire. Donc c’est créatif.

PAN M 360 : Il y a deux faces à l’album : l’une est plus diurne et l’autre est plus nocturne. Peux-tu m’en dire plus à ce sujet?

Angus Stone : Créer un disque, tout le processus d’être en studio, c’est beaucoup de travail dans l’ensemble. Quand tu en sors, tu as l’impression d’avoir écrit une sorte de livre. Et ça demande beaucoup d’énergie, et ton cœur et toute ta matière grise sont nécessaires. Et généralement, quand on arrive à la fin d’un disque, on est assez fatigué et on s’en éloigne. Et puis il y a l’art, qui est un autre élément. L’artiste doit créer quelque chose qui fonctionne avec, évidemment, la saveur et l’émotion derrière ce que tu as créé. Et j’ai travaillé avec cet incroyable artiste qui fait essentiellement des vinyles animés. Il avait l’habitude de faire des tapis de DJ. Je l’ai appelé et je lui ai dit : « est-ce possible de faire ça sur un vinyle? ». Et il m’a dit : « je ne l’ai jamais fait avant. Mais regardons ce qu’on peut faire ». Et il a trouvé la solution ! Pour vos lecteurs, un moyen facile d’expliquer comment l’animation fonctionne sur un vinyle serait de comparer quand vous étiez enfant et que vous dessiniez, dans le coin de votre manuel scolaire, des petits personnages en bâton sur chaque page, et puis vous serriez le livre et vous tourniez toutes les pages et puis l’image se déplaçait au fur et à mesure que les pages tournaient. Cela a fonctionné comme ça sur le vinyle. Car en format vinyle, c’est un album double, donc nous avons eu l’opportunité de créer un motif différent pour la musique. La première moitié de l’album commence avec deux chats qui se promènent en Cadillac sur la plage. Et puis sur le deuxième disque, ils se retrouvent dans les montagnes et l’ambiance est un peu plus sombre. Et tu as les montagnes qui bougent et les pins qui se balancent et c’est super cool. C’est un truc vraiment magique.

PAN M 360 : J’ai lu quelque part que tu définissais ce disque comme une frontière épique. Pourquoi? Ce fut un album difficile à créer?

Angus Stone : Ça ne nous a pas pris trop de temps. Nous avons commencé avant que le COVID ne chamboule tout. On a été probablement un mois en studio. Et puis on a commencé à réaliser que les choses étaient en train de changer. D’habitude, quand on entre dans un studio, on jette les clés et on ferme la porte. Et c’est en gros ce que tout le monde a fait à cause de la pandémie. Mais nous, en studio, étions déjà dans un genre de confinement. Donc je pense qu’il nous a fallu environ quatre ou cinq mois pour créer ce disque. Le temps qu’il faut pour faire un disque, ça dépend si on est pédant et précis. Je pense que nous sommes un peu des deux. Nous pensons qu’il y a un genre d’écosystème autour de nous et que nous sommes immergés dans une histoire et nous essayons de capturer tout ça autant que nous le pouvons. Et puis après, on s’occupe de tous les aspects plus techniques des choses. Mais chaque chanson est différente, chaque jour est différent tu sais. Certains jours, tu te réveilles et c’est une toute nouvelle chose, et je pense que c’est à ce moment-là qu’on commence à avoir des styles et des genres différents dans la musique et que les histoires changent, selon ce qui se passe dans le monde.

PAN M 360 : Et quand tu dis « nous », à qui fais-tu référence?

Angus Stone : Moi et l’ingénieur, et puis différents musiciens vont et viennent (notamment son compatriote Winston Surfshirt et la Française Louise Verneuil). J’envoie aussi beaucoup de chansons à des gens du monde entier. Mon pianiste est à New York, et le guitariste est en Allemagne. Mon batteur est à Melbourne. Et un autre ami est à Sydney… J’envoie toutes les parties et nous créons comme ça en quelque sorte.

PAN M 360 : Mais la sensation de répéter ou de jouer avec un vrai groupe dans un local ne te manque-t-elle pas? Toute cette énergie que tu peux obtenir avec des musiciens en chair et en os…

Angus Stone : Ouais, tu sais, je pense que ce que cette expérience nous a appris, c’est d’être adaptable. Il est clair que c’est agréable de pouvoir regarder quelqu’un dans les yeux et de sentir cette énergie dans la pièce… c’est magique. Tu sais, y’aura toujours ça, mais là c’est une nouvelle ère et parfois il faut faire des compromis, et dans ces compromis on peut trouver cette nouvelle sorte de magie, et ça c’est cool.

PAN M 360 : Comme pour la plupart de tes disques, Rose Pink Cadillac a-t-il été enregistré dans ton propre studio?

Angus Stone : À mon ranch, j’ai cette magnifique vieille grange et j’ai toujours voulu la transformer en un grand loft à l’étage. Nous l’avons donc entièrement démontée et avons créé un grand espace ouvert avec des sols et des murs en bois dur et nous avons plâtré le toit. Puis j’ai mis toutes ces lumières magiques et j’ai mis un foyer en creux avec du parquet en marbre, un grand mur de pierre de rivière avec du cuivre autour de foyer et des panneaux de verre. Ensuite nous avons construit le studio juste à côté de ce foyer encastré et il donne sur le champ avec tous les chevaux. C’est un endroit vraiment magique. Cet album était le voyage inaugural de cette zone et il y a beaucoup de bonne énergie. La salle elle-même est vraiment magique.

PAN M 360 : Plus groovy et sensuel, j’ai eu l’impression que cet album était plus proche de Honey Bones que de Smooth Big Cat, mais peut-être que je me trompe…

Angus Stone : Comme je l’ai dit, chaque chanson est différente. Chaque disque sera différent. On évolue en fonction des expériences que nous vivons dans le monde et dans notre cœur. Les choses ne seront jamais les mêmes et c’est ce que j’aime dans la musique : être en constante évolution. Et j’ai toujours veillé à ce que mon cœur soit libre et que je sois ouvert à de nouvelles expériences pour pouvoir ultimement inclure cela dans ma musique. Mais je ne sais pas, je laisse aux auditeurs le soin de décider comment ils voient les choses.

PAN M 360 : Howl With Me… le début de la chanson… Je sais que j’ai déjà entendu ça quelque part. Je crois que je l’ai sur un disque, mais je ne me souviens pas d’où ça vient.

Angus Stone : Ah ouais ! Sur l’un des EP que nous avons faits il y a quelque temps, j’ai fait une chanson intitulée Home Soon. C’est intéressant cette histoire… Il y a peut-être cinq ans, je jouais à Grand Theft Auto. Et quand tu sautes dans différentes voitures dans le jeu, la station de radio s’allume et tu peux passer d’une chaîne à l’autre. J’étais donc en train de zapper les stations et cette chanson est passée, je crois qu’elle s’appelle Stories des Chakachas. J’ai instantanément fait un Shazam et découvert le nom du groupe. Et puis j’ai téléchargé la chanson. Et je l’ai adorée. Je me suis assis là et j’ai commencé à chanter dessus parce que c’est une pièce instrumentale, c’est un groupe instrumental. Et j’ai commencé à chanter dessus, et ça correspondait parfaitement à ce que je fais. J’ai appelé le directeur de Sony, il a appelé quelqu’un à Paris, et puis ils ont appelé quelqu’un en Allemagne, et ils ont essayé de trouver ces gars. Mais tous les membres du groupe, je pense, étaient décédés, parce que c’était une vieille chanson (1972) tu vois? Mais ils ont retrouvé ce type et ils lui ont montré ce que j’avais enregistré sur sa chanson et il a dit, « Oui, j’adore ça. Faisons-le ! » Et puis je l’ai refait, sur ce nouvel album, avec ce groupe, mais j’ai changé le titre et les paroles.

PAN M 360 : Tu as également sorti un album avec ta sœur cette année (Life Is Strange). Comment gères-tu tes différentes entités?

Angus Stone : Je me pose parfois la question (rigole). Je fais des pauses entre deux enregistrements. Et je fais en sorte de prendre soin de moi et de mon bien-être. Mais quand il s’agit de faire des disques, c’est quelque chose que j’aime faire. Pour moi, il s’agit de peaufiner mon art. C’est quelque chose que je crois vraiment être en moi, je sens que c’est ce que je suis censé faire. Et quand je le fais, je me sens heureux. Et je reçois beaucoup de vie, le renouvellement de soi… c’est une sorte de réapprovisionnement de mon âme. Créer quelque chose à partir de rien, à partir d’une pensée qui flotte au fond de ta tête, et puis tout d’un coup il y a cette chose tangible, qui est la musique. Je pense que c’est juste différent avec Julia, c’est une chose cool. Nous travaillons ensemble depuis si longtemps que nous avons une relation vraiment spéciale et une énergie qui circule librement quand il s’agit de s’asseoir dans le studio et de faire des disques. C’est cette sagesse et cette confiance. Et évidemment, nous sommes de la même famille; ça aide beaucoup quand il s’agit de faire avancer les choses. Et, oui, j’ai l’impression que tout est à sa place.

PAN M 360 : La maison de disques offrait cette magnifique Cadillac Fleetwood rose de 1960 à un heureux gagnant en Australie qui aurait précommandé l’album. Alors je me demandais, es-tu un amateur de voitures anciennes?

Angus Stone : Ouais ! Je collectionne les voitures. J’ai peut-être 10 vieilles voitures. C’est un passe-temps amusant. Lorsque Julia et moi avons enregistré un disque avec Rick Rubin à Los Angeles en 2014, j’ai acheté cette vieille Morris Mini de 1959 avec laquelle je me baladais. Lorsque nous avons terminé l’enregistrement, je l’ai mise sur un bateau et l’ai ramenée à mon ranch. J’ai une Cadillac Limo de 71, une Coccinelle de 69, une Valiant de 67… qu’est-ce que nous avons d’autre… un Land Rover militaire des années 70, un pick-up Ford F 100… il y en a d’autres… En ce qui concerne la chanson Rose Pink Cadillac, un jour le patron de BMG m’appelle et il me dit : « Achetons une Cadillac rose et faisons-la tirer ». J’ai dit : « D’accord, je vais y réfléchir ». Je l’ai appelé le lendemain matin et je lui ai dit : « C’est vraiment cool, quelque chose à donner en retour après toutes ces années de loyauté de la part de nos fans et de nos auditeurs ». C’est vraiment un mouvement cool, tu sais… Et nous avons pensé que ce serait une bonne chose de rendre la pareille.

PAN M 360 : Tu parles. Hey, peut-être que tu aurais voulu le garder pour toi?

Angus Stone : Ouais (rigole). Ça va être dur de lâcher prise. Ça, c’est sûr.

PAN M 360 : Alors tu l’as conduite un peu?

Angus Stone : Oui, je l’ai enregistrée à mon nom pour pouvoir la conduire en attendant. Donc ouais, c’est une de mes voitures avec laquelle je descends la route et vais prendre un café.

PAN M 360 : C’est sa couleur d’origine ou elle a été repeinte?

Angus Stone : Oui, c’est la couleur d’origine. Je pense qu’elle a eu deux propriétaires avant. C’est une de ces voitures qui ont été laissées dans la remise, sous une couverture. J’aimerais bien pouvoir faire ce genre de concours dans chaque pays, faire tirer une voiture emblématique. Quelle voiture du Canada est cool?

PAN M 360 : Et bien une Cadillac comme celle-ci, ça le ferait ! On fabrique des voitures ici, mais ce sont des marques américaines. Et avoir une voiture de collection ici c’est plus compliqué à cause de l’hiver; la voiture doit être remisée la moitié de l’année.

Angus Stone : En effet… Alors je dirais aussi bien faire tirer un truc solide et passe-partout comme un vieux Jeep Willys, ce serait cool ça non?

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