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La série HausMusique au 9e étage du Centre Eaton recevra le Trio Helios, le mardi 3 novembre 2026 à 17h. L’ensemble français, salué par de nombreux prix et succès critiques, jouera pour l’occasion deux piliers inébranlables du répertoire : le Trio avec piano op. 70, n° 1 « des Esprits » de Beethoven, et le Trio avec piano n° 2 de Chostakovitch. Deux œuvres marquées par la mort et la tragédie. Théâtrales, dans le cas de Beethoven (une partie du matériel de son fabuleux mouvement central marqué Largo assai ed espressivo proviendrait d’esquisses du compositeur pour des musiques associées aux fantômes dans Hamlet et aux sorcières dans Macbeth, deux pièces de Shakespeare), et réelles pour Chostakovitch (son trio a été écrit en 1944, sur un thème juif imprégné des atrocités de la Deuxième Guerre mondiale). J’ai rencontré deux des trois membres du trio, le violoncelliste Raphaël Jouan et le pianiste Alexis Gournel, pour parler avec eux de ce concert.
PanM360 : Bonjour. Parlez-nous d‘abord de vous. Comment avez-vous formé le trio?
Raphaël Jouan : Alexis et moi, ici, on est amis depuis les tous débuts au Conservatoire supérieur à Paris, au CNSM, et on a rapidement eu envie de faire de la musique ensemble. L’idée du Trio avec piano est venue parce que le répertoire est magnifique, et donc ça s’est créé quand on était assez tôt dans nos études, on était en troisième année de licence ou de bachelor, et c’est à ce moment-là, en 2014, que le Trio est né.
PanM360 : Vous avez sorti deux albums sous étiquette Mirare, un consacré au répertoire français (Saint-Saëns, Ravel, Lili Boulanger) et l’autre chez les Tchèques (Smetana, Novak, Fibich). Qu’est-ce qui vous anime dans vos choix de répertoire?
Alexis Gournel : L’idée, c’est de défendre les incontournables du répertoire, les Beethoven, les Brahms, les Schubert, Ravel, les œuvres qu’on attend de nous en tant que trio, mais c’est vrai que dans notre démarche, on a toujours également cherché à mettre en valeur des répertoires un peu plus confidentiels. Très souvent, dans nos récitals, on joint à ces tubes, si je puis dire, des pièces qui sont beaucoup moins connues, mais qui sont souvent très très belles.
Raphaël Jouan : Et là, c’est vrai que pour les deux albums que vous avez cités, nous avons donné une identité très claire et marquée sur la nationalité (française d’abord, puis tchèque). En ce moment, nous sommes en train de travailler au prochain album, qui sera centré sur des compositeurs arméniens. Ce sera enregistré en avril, pour une sortie à l’automne 2027. Pour le coup, nous avons passé une commande au musicien jazz Tigran Hamasyan. Après la sortie, nous ferons une tournée en France, et on reviendra au Canada avec le programme.
PanM360 : Ah oui? Voilà une bien belle nouvelle. Concernant le programme de mardi, commençons d’abord par le Beethoven, le fameux Trio aux Esprits. Que représente-t-il pour vous?
Alexis Gournel : Les trios précédents étaient encore très imprégnés de classicisme viennois. Mais dans ce premier des deux trios de l’op. 70, Beethoven casse vraiment le moule au niveau de la forme, notamment dans le deuxième mouvement, dans ce fameux mouvement des esprits. Là, il brise complètement le langage et l’esthétique viennoise qu’il avait pratiquée jusque-là. Ça coïncide aussi avec l’arrivée des pianos Broadwood, que Beethoven a eu extrêmement de plaisir à jouer.
Ces pianos anglais bénéficiaient d’une grande résonance, notamment avec un système de pédales assez particulier, mais qui conférait une grande amplitude sonore à l’instrument. On sait aussi que Beethoven avait pris un goût immense à explorer toutes les capacités de cet instrument, à mélanger les sons, à mettre des pédales extrêmement longues. Dans ce trio, on se rend compte que ça marche très, très bien, et surtout dans le deuxième mouvement, notamment pour créer davantage de textures au piano, ainsi qu’aux cordes où il expérimente beaucoup la chose.
Raphaël Jouan : On commence à ce moment à sortir du paradigme de la pure beauté en musique. Pour nous, ça rapproche ce trio de celui de Chostakovitch, avec sa matière un peu brute. On aime aller chercher des sons très froids, par exemple, aussi bien dans le mouvement lent de Beethoven que dans le Chostakovich.
Alexis Gournel : Finalement, l’un contre l’autre, ça questionne beaucoup l’esthétique de la laideur. Beethoven, dans son mouvement lent, il y a des dissonances qui sont hallucinantes pour l’époque, il y a des textures sonores qui sont complètement osées, c’est-à-dire qui vont à l’encontre de toute bienséance viennoise de l’époque. Chostakovich aussi, dans son langage, explore la laideur.
Après Montréal (et avant cela, Toronto et Halifax), le Trio Helios sera à Chelsea (Qc) le 6 novembre et ensuite à Regina (Sask) le 8 novembre
PanM360 : Vous avez déjà essayé de jouer ce trio de Beethoven sur des instruments d’époque, comme un Broadwood, pour voir?
Alexis Gournel : On ne l’a fait pas sur un Broadwood parce qu’on n’en avait pas sous la main au Conservatoire de Paris, mais on l’a fait notamment sur un Graf, alors qu’ils sont des instruments un tout petit peu ultérieurs. Il y a des sonorités qui ne sont pas du tout celles de nos Steinway modernes, en termes de volume, de résonance, et c’est vrai qu’au niveau du mélange des timbres, déjà, ça se fait beaucoup mieux avec ces pianos, avec une plus grande longueur vibrante, une résonance beaucoup plus naturelle, mais beaucoup moins de volume, par contre.
PanM360 : Comment dessinez-vous les voix internes du dialogue beethovénien de cette œuvre?
Raphaël Jouan : Dans ce trio, disons que la polyphonie, il faut qu’elle soit claire dans notre tête. Mais le but n’est pas qu’on en fasse quelque chose de pédagogique, parce que, dans le mouvement lent qui est volontairement assez flou, les différents éléments vont un peu se noyer ensemble. C’est ça qui est magique et qui rend la texture intéressante. On essaye de les caractériser chacun de notre côté le plus possible.
PanM360 : Le Trio de Chostakovitch a été écrit en 1944. Il y a de nombreuses références aux Juifs, à la Guerre, etc. Qu’avez-vous à en dire?
Raphaël Jouan : En général, on fait toujours une présentation de plusieurs minutes avant la pièce, parce qu’il y a tellement de symboles dans ce trio qu’on ne l’écoute pas du tout de la même manière quand on est au courant de tout ça. On ne le joue pas de la même manière non plus. C’est vrai que c’est une musique sans concession, parce que c’est marqué par la guerre, par le décès d’un de ses amis très proches, par la découverte des horreurs des camps, aussi par la résistance du peuple face à l’oppression. C’est un trio qui transmet beaucoup, beaucoup de messages très forts.
Notre interprétation, elle a été modelée par ça, c’est-à-dire qu’on veut faire quelque chose qui est sans concession. On n’essaie pas, justement, de faire quelque chose avec des mélodies qui se veulent jolies, un peu mignonnes, parce que selon nous, chez Chostakovitch, il y a toujours une ironie, il y a toujours un côté grinçant. Aussi, nous, on a eu la chance, quand on était étudiant, de travailler cette musique avec le trio Wanderer qui l’avaient travaillée eux-mêmes avec des proches de Chostakovitch.
Ils avaient les indications de Chostakovitch lui-même. Nous, on avait noté que dans le deuxième mouvement, par exemple, il avait mis un tempo métronomique qui était rapide pour passer à la censure, mais qu’en vérité, il voulait un tempo plus lent.
PanM360 : Merci pour ces réflexions, et bienvenue à Montréal!






















