MUTEK 2026 | L’univers foisonnant de Chiquita Magic, du Louis Cole Big Band à Hardware Techno

Entrevue réalisée par Alain Brunet
Genres et styles : cumbia / électronique / footwork / jazz / techno

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Une poignée de mélomanes curieux de Montréal connaissaient la Colombienne Isis Paola Giraldo avant qu’elle ne devienne Chiquita Magic. À l’époque, elle étudiait à l’université McGill, elle était aussi très active sur la scène  émergente du jazz – souvenez-vous du Resonance Café sur Avenue du Parc, où elle fut une véritable figure de proue. Native de  Bogotá, la musicienne s’est ensuite installée à Toronto, tout en restant toujours en contact avec la scène montréalaise, alors qu’elle travaillait à Toronto et à Los Angeles.

Très active sur le web en tant que compositrice, productrice, musicienne, interprète et mère, elle déploie un univers artistique qui englobe aujourd’hui toutes sortes de musiques et d’instruments, du piano aux synthés et boîtes à rythmes,  du jazz contemporain à l’électro-cumbia en passant par la techno old school de Détroit.

Plus récemment, Chiquita Magic s’est produite au Festival de jazz de Montréal avec son propre duo aux côtés du batteur américain Justin Brown, ainsi qu’avec ce superbe quartet montréalais nommé George (en hommage à George Floyd) et dirigé par le batteur John Hollenbeck. Depuis quelques années, elle se produit également en tant que chanteuse et claviériste avec le Louis Cole Big Band, originaire de Los Angeles. Aujourd’hui, cette femme très occupée et très inspirée est de retour à Montréal pour un live set en direct à MUTEK – série Expérience 5, Esplanade Tranquille, Samedi 29 août.

Compte tenu de son parcours artistique intense et de son lien plus qu’évident avec Montréal, PAN M 360 vous propose cette interview de Chiquita Magic réalisée par Alain Brunet.

PAN M 360 : On n’a pas eu l’occasion de discuter avec toi lors de tes nombreux concerts à Montréal cette année, ni l’année dernière d’ailleurs ; ta venue au MUTEK est donc une excellente occasion de réaliser enfin cette interview ! Tu fais tellement de choses !

Isis Paola Giraldo : Trop de choses, sans doute. J’ai d’ailleurs fait une petite dépression parce que j’avais l’impression d’en faire un peu trop.

PAN M 360 : Eh bien, tu as beaucoup d’énergie ! Ce coup de mou a été de courte durée, puisque tu es de retour à Montréal pour une contribution électronique cette fois-ci.

Isis Paola Giraldo : Oui, probablement. Pour MUTEK, je vais présenter un nouveau projet intitulé Hardware Techno. Et c’est exactement ça : un set entièrement sur matériel. Je joue donc sur toutes les boîtes à rythmes et tous les synthétiseurs.

PAN M 360 : Quel genre de sons recherches-tu cette fois-ci ?

Isis Paola Giraldo : Je m’inspire beaucoup des anciens morceaux de Jeff Mills, de Terrence Dixon et de la techno underground de Détroit des années 90 et du début des années 2000. C’est un projet né d’une rencontre avec des amis à Los Angeles, quand j’ai vu des jeunes fans de techno, âgés d’une vingtaine d’années, organiser des raves et des soirées underground. Je n’avais jamais vu ça. Je n’avais jamais vu des gens jouer de la boîte à rythmes et animer une soirée dansante. Je me suis dit : « Mais qu’est-ce qui se passe ? » Et je me suis dit : « Il faut que je fasse ça. Il faut que j’explore cet univers. »

 Avant d’avoir mon bébé, j’y suis allée pendant les deux derniers mois de ma grossesse et j’ai fait ça tous les jours. Et j’ai sorti cet EP intitulé Hardware Techno. Et maintenant, ce sera la première fois que je le présenterai sur scène au Canada. Et ensuite, je vais le présenter à Cologne à l’automne prochain. J’ai donc hâte de lancer ce projet au grand public, et d’une certaine manière, tout va commencer à Montréal. Oui, j’ai donné quelques sets dans la scène underground de Los Angeles, mais jamais sur une grande scène.

PAN M 360 : Donc ton « laboratoire » a été présenté dans des espaces plus intimes.

Isis Paola Giraldo : Exactement, exactement. J’ai donc travaillé très dur tout l’été : en quelque sorte, une fois le bébé endormi, j’allais dans mon petit bureau et je m’entraînais tous les soirs pour essayer de monter un set plus long. Et ça a été vraiment amusant, j’ai vraiment hâte de le présenter. Je suis aussi un peu nerveuse parce que j’ai l’impression de n’avoir jamais fait quelque chose comme ça… Mais j’adore ça ! J’adore me lancer dans des choses que je ne sais pas vraiment faire, en quelque sorte.

PAN M 360 : Eh bien, d’une certaine manière, tu es toujours en train d’explorer. On te connaissait comme pianiste de jazz. Puis tu t’es lancée dans des expérimentations électroniques, et tu es devenue Chiquita Magic.

Isis Paola Giraldo : Exactement. Je veux dire, je ne me suis pas lancée dans l’univers des logiciels, mais j’aime les machines. J’aime quand c’est physique et qu’on peut toucher. Du coup, je n’ai pas utilisé Ableton, par exemple. Je sais que tout le monde utilise Ableton et peut-être qu’un jour je m’y mettrai, mais j’aime travailler avec la synthèse sonore, j’aime tourner les boutons et tout ça. C’est un peu mon univers. Et cette fois-ci, c’est en quelque sorte un retour aux sources de la musique électronique.

PAN M 360 : Oui, les racines de la musique électronique en tant que culture club.

Isis Paola Giraldo : Exactement. La culture dance, où les gens peuvent simplement venir, se laisser aller, et où tout est très informel. J’adore ça. Et donc, c’est un peu comme si j’essayais de reproduire ça, tout en conservant l’univers harmonique.

Je veux dire, je trouve ce projet vraiment sympa parce que, tu sais, après avoir fait partie du monde du jazz expérimental pendant si longtemps, j’adore cet univers électronique. Et j’adore l’exploration sonore, surtout sur le plan harmonique.

PAN M 360 : Et tu le fais en tant qu’interprète, pas seulement en tant que productrice.

Isis Paola Giraldo : Oui. J’ai toujours mes synthétiseurs et tout ça, mais j’essaie d’intégrer des éléments comme le juke house, le footwork, la jungle, la techno, tous ces rythmes de  cet univers.

PAN M 360 : C’est donc un véritable atout pour toi, car sur le plan harmonique, tu es bien plus avancée que la plupart des artistes électroniques.

Isis Paola Giraldo : Oui, peut-être. Il y a d’ailleurs quelque chose d’intéressant à dire à ce sujet. Sur le plan rythmique, par exemple, ça a été un véritable défi de réfléchir à la façon dont ils conçoivent les choses. Beaucoup d’entre eux ne se considèrent même pas nécessairement comme des musiciens.

Ce sont surtout des DJ, mais quand on discute avec eux de leur conception du temps et de leurs idées, c’est complètement différent. Et c’est tout à fait logique, car ils abordent vraiment les choses en se demandant : « Comment danse-t-on sur ça ? » 

Et au lieu de compter des mesures précises, ils ont une vision plus globale, ils pensent à plus long terme. Ainsi, même s’ils ne partent pas de la même base…

PAN M 360 : Ils possèdent d’autres qualités que beaucoup d’instrumentistes n’ont pas.

Isis Paola Giraldo : Exactement, ils savent quand laisser tomber le charleston, quand faire entrer la grosse caisse,  quand faire entrer la caisse claire,  quand laisser tomber ça… Ils abordent donc les choses d’une manière totalement différente. Pour moi, ça a été tout un apprentissage d’apprendre à rendre le son cohérent, sans qu’il soit saccadé.

Tu sais, créer un set qui ressemble  à de la trance, c’est vraiment difficile.

PAN M 360 : Et votre génération de musiciens de jazz est la première à vraiment les fusionner. Le jazz intègre des synthés et tout ça depuis Miles Davis à la fin des années soixante, mais l’électronique a toujours été un complément, entourant toujours la proposition instrumentale sans occuper une place centrale dans l’esthétique.

Isis Paola Giraldo : Miles Davis est le roi, mais je comprends ce que tu veux dire. C’est simplement la nature même des réseaux sociaux et de la technologie aujourd’hui. C’est tellement plus facile pour nous d’être constamment à l’écoute d’autres univers. J’écoute tout le temps des DJ. J’écoute tout le temps ce que les producteurs sortent chaque jour. Je suis sur Bandcamp Daily, je regarde qui sort quoi, qui est influencé par quoi. C’est quelque chose qui m’inspire vraiment : ne pas me contenter de suivre ce que fait ma communauté de musiciens de jazz, mais aussi ces communautés que je ne connais pas et qui ne me connaissent pas.

PAN M 360 : C’est une énorme différence aujourd’hui. On a accès à tout, mais tout dépend de la manière dont on s’y prend. La plupart des gens ne font pas le vrai travail, ils se contentent de suivre les grands noms, mais les musiciens curieux apprennent différemment aujourd’hui.

Isis Paola Giraldo : Oui, exactement. Mais je trouve ça vraiment sympa de partir à la recherche de ces artistes underground, parce que je pense que c’est toujours l’underground qui fait avancer le courant dominant. Le courant dominant est toujours à la traîne. Être à l’écoute de la scène underground, ça veut dire qu’on est toujours à la pointe de ce qui est réellement provocateur et de ce que font les jeunes. Évidemment, il y a beaucoup de personnes plus âgées qui s’intéressent à ces choses-là, mais dès qu’on se repose sur ses lauriers, on ne voit plus forcément le mérite de ces œuvres et on risque de ne plus évoluer au rythme de ce qu’on écoute.

PAN M 360 : Ce projet présenté à MUTEK  doit être assez différent du travail que tu réalises avec le grand batteur Justin Brown, une autre réalisation brillante.

Isis Paola Giraldo : Ouais, je crois que Justin et moi avons joué ensemble pendant environ quatre ans, quelque chose comme ça. La première fois, c’était dans cet espace illégal à Los Angeles, c’était tellement magique, mec. On a juste improvisé, et puis on a poursuivi.

PAN M 360 : Et c’est un batteur hors pair, qui joue notamment avec Thundercat et Vijay Iyer ! Vraiment l’un des meilleurs au monde.

Isis Paola Giraldo : Je ne dirais pas le contraire ! Et je pense que Justin est tout simplement toujours à l’écoute. C’est l’un de ces musiciens qui parvient toujours à faire ressortir le meilleur de ceux avec qui il joue. Il me donne vraiment confiance, car je sais qu’il écoute ce que je fais. Et il y a vraiment beaucoup de confiance entre nous, tu sais, on écoute des trucs similaires, même si ça peut parfois être différent, mais je lui envoie toujours ce que j’écoute. Je lui dis : « Écoute ça. » Et je me dis : « Bon, on va mettre un rythme jungle. Ou du footwork, ou n’importe quoi d’autre. » On se lance, et c’est parti. Il y a donc beaucoup de confiance entre nous, ce qui rend ça vraiment sympa. Et je pense que quand il y a de l’amitié, tout se fait de manière très naturelle.

PAN M 360 : Tu collabores également avec le percussionniste John Hollenbeck et son groupe, le George Project. C’est vraiment cool.

Isis Paola Girado :  John est un compositeur incroyable. Et j’ai l’impression que jouer sa musique m’a vraiment permis de m’améliorer en tant que musicienne, parce que c’est un véritable défi. Pour moi, c’était la première fois que je jouais la musique de quelqu’un d’autre en ayant un rôle aussi précis à y tenir. Dans le son de la composition… Donc, oui, ça a été un véritable apprentissage et ça a été vraiment amusant d’explorer ça avec ce groupe.

PAN M 360 :  Tu fais également partie de l’excellent Louis Cole Big Band. Tu chantes, tu joues un peu du clavier et des machines, mais tu portes aussi des tenues amusantes, comme une armure de chevalier!

 Isis Paola Giraldo : C’est tout Louis ! Louis est un dingue, tu sais, c’est juste un type bizarre. Et il nous a envoyé un SMS (à nous, les chanteuses), du genre : « Ça vous dirait de porter ça ? » Et on a répondu : « Bien sûr ! » Ces armures nous faisaient un peu trop grand  pour nous, il a fallu les faire tenir avec du ruban gommé!  Mais ça a été énorme pour moi. On forme une famille musicale depuis plus de 10 ans maintenant. Ça a donc joué un rôle énorme dans mon évolution musicale, ça a été une véritable source d’inspiration pour moi, c’est très important.

PAN M 360 : Ma dernière question porte sur le concept de « mothership ». Parce qu’on te voit souvent en tant que mère avec ton petit enfant dans tes propres publications vidéo. C’est une prise de position en quelque sorte, n’est-ce pas ?

Isis Paola Giraldo : Oui. C’est tout à fait intentionnel. Tout ce que je publie est assez intentionnel, même si ça n’en a pas forcément l’air. Mais oui, je pense qu’il est important de montrer cette facette de la vie des femmes, parce qu’elle est si souvent cachée. Et j’ai toujours eu le sentiment que si j’avais un bébé, je ne voudrais pas me cacher, tu vois. Tant de femmes n’en parlent même pas parce qu’elles ont peur de perdre des contrats. Elles pensent que personne ne les engagera. Et c’est quelque chose que j’ai vraiment voulu montrer : non, on peut y arriver, c’est difficile mais on peut y arriver.

PAN M 360 : C’est donc important parce que tes publications Instagram ou Facebook avec ton enfant donnent aux autres femmes le sentiment qu’elles peuvent elles aussi y arriver.

Isis Paola Giraldo : Exactement.

PAN M 360 : C’est pour toutes ces raisons que nous adorons ton art et ta personnalité visionnaire ! Depuis que nous te connaissons, tu as beaucoup changé et je sais bien sûr que ce n’est pas fini.

Isis Paola Giraldo : C’est intéressant… Tu sais, j’ai souvent l’impression que c’est fini. Et puis j’en parle à mon compagnon et il me rappelle que c’est toujours comme ça :  j’arrive toujours à un moment où je me dis : « J’en ai fini, là. Je ne sais pas où ça peut encore me mener. » Et là, il me dit : « Ça veut dire que quelque chose d’autre de génial va arriver. »

PAN M 360 : Ton amoureux a tout à fait raison ! Tant que nous sommes en vie, nous pouvons rester créatifs. Alors merci beaucoup, Chiquita Magic, d’être qui tu es !

Isis Paola Giraldo : Merci pour ces questions !

PAN M 360 : J’ai hâte d’assister à ton spectacle à l’Esplanade Tranquille, le samedi 29 août à 19 h.

Isis Paola Giraldo : Oui, on se voit là-bas !

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