« Nous sommes le groupe de jazz le plus bizarre de la planète », a déclaré le batteur Antonio Sanchez, sur la scène d’un Théâtre Maisonneuve très plein un 1er juillet, pour parler de lui et de ses deux complices, Edmar Castañeda et Bela Fleck. Un banjo, une harpe colombienne et une batterie, c’est effectivement un peu weird.
J’ai déjà énoncé tout le bien que je pense de ce groupe, choisissant leur album unique dans mes cinq coups de cœur de 2025 pour PAN M 360. Après un concert de près de deux heures, je suis sorti ébloui, comme la majorité des spectateurs.
D’autant plus que le Mexicain Antonio Sanchez nous a dit: « s’il vous plaît, ne devenez pas le cinquante et unième état des Etats-Unis, vous méritez mieux », sous un tonnerre d’applaudissements.
Ce trio improbable illustre l’ouverture musicale et la musique américaine à son meilleur. Entendez ici Amérique comme territoire qui va de la terre de Baffin au sud de l’Argentine. Un Colombien, un Mexicain et un New-yorkais qui se sont rencontrés à New-York, où ils ont tous vécu.
Nous avons affaire à trois virtuoses de leur instrument, ouverts à des tas de styles. Bela Fleck a joué du Bach au banjo, a improvisé avec le grand pianiste de jazz Chick Corea, a joué avec des musiciens indiens et africains, en plus de faire des albums de bluegrass avec son épouse, Abigail Washington.
Antonio Sanchez a joué plusieurs années avec le guitariste Pat Metheny et vient de participer au Trio Elipsis, en compagnie du Cubain Pedrito Sanchez et du multi-instrumentiste Michael League, qui dirige plusieurs groupes, dont Snarky Puppy.
Et Edmar Castañeda a joué sa harpe latino américaine avec des tas d’artistes, de la mexicaine Lila Downs à la piniaste japonaise Hiromi.
En ce 1er juillet, Edmar Castañeda semblait particulièrement en forme. Je vous avoue: parfois, je m’inquiétais pour sa harpe Llanera, plus petite que la harpe occidentale et au son très particulier. Il la triturait, la frappait, l’étirait pour faire sonner les cordes différemment, mais toujours avec un immense sourire. Cet instrument est parfois réverbéré par des pédales d’effets. C’était particulièrement la cas sur Whisper of Resilience, un morceau qu’il a composé à un moment où sa vie allait mal, une composition qui nous fait pénétrer des des états d’âmes différents, du malheur à l’espoir. Un grand moment.
Bela Fleck nous a démontré tout ce qu’on peut arriver à faire avec un banjo, en reprenant la pièce orchestrale de George Gershwin, Rhapsody In Blue, à laquelle il a consacré un album en 2024, pour souligner son centième anniversaire. On entend une complexité d’harmonies et d’accords étonnants.
Sur sa batterie, Antonio Sanchez peut taper très fort, pour ensuite gratter sa cymbale pour en faire sortir des sons étranges. Ou jouer en subtilité.
Toutefois, au-delà des énormes capacités musicales de chacun, ce qui émerge avant tout est la connivence et la synergie entre les trois. Le banjo et la harpe se fondent, les percussions également.
« Nous sommes un groupe démocratique et nous n’aimons pas les discours autoritaires », a dit Antonio Sanchez. Il n’a pas nommé le président américain, mais nous avons tous compris.
Le BEATrio-ce nom vient des initiales des prénoms de chacun, incarne les États-Unis de l’ouverture à l’immigration, à la diversité, à l’imagination. Tout le contraire de ce que prône l’homme dont nous nous abstiendrons de prononcer le nom.
Photo: Victor Diaz Lamich





















