La vague québécoise des extraterrestres à pois a déferlé, mesdames et messieurs, pour employer un euphémisme. Les festivaliers lambda et les auditeurs occasionnels entendront sans aucun doute de plus en plus souvent le nom d’Angine de Poitrine, à mesure que leur carrière, tout comme leur vaisseau-mère, poursuit son ascension stratosphérique.
Le math rock aux accents prog, qui a toujours été un genre à prédominance masculine (et, dans le pire des cas, snob et méfiant envers les outsiders), a désormais une figure de proue grand public au Québec, voire dans le monde entier. C’est une affirmation audacieuse, mais j’estime que leur attrait auprès du grand public s’est manifesté par le nombre impressionnant de personnes qui attendaient leur concert avec impatience ; une foule absolument gigantesque, serrée comme des sardines, s’était formée devant la scène TD deux bonnes heures avant le début de leur prestation. J’avais entendu dire que certains fans inconditionnels avaient attendu toute la journée pour s’assurer une bonne place, et avaient donc assisté à tous les autres concerts programmés sur cette même scène ce jour-là.
Et quand Angine s’est enfin produit, j’ai entendu certaines estimations situer le nombre total de spectateurs à cent mille. Honnêtement, je ne pouvais pas voir la fin de la foule depuis l’endroit où je me trouvais, mais on m’a dit qu’elle s’étendait jusqu’au boulevard René-Lévesque. En la contemplant, j’ai vu des hommes, des femmes et des enfants de tous âges, dont beaucoup portaient les mêmes hauts à pois et le même maquillage que leurs héros microtonaux. De plus, des drapeaux québécois revisités flottaient dans la nuit ; un éclair stroboscopique faisait ressortir leur fleur de lys dorée et leurs pois noirs et blancs. Une illustration de l’immense joyau culturel que ce duo atypique originaire du Saguenay est devenu en très peu de temps.
La musique était aussi puissante qu’on pouvait s’y attendre. Sur la plupart des morceaux, Khn de Poitrine superposait trois parties de guitare en boucle et une partie de basse, créant ainsi une base pour ses solos et permettant à Klek de Poitrine de jouer de la batterie en suivant linéairement le rythme des lignes mélodiques, note pour note, avant de faire monter l’intensité avec un groove percutant. Cela semble être la formule gagnante d’Angine sur le plan logistique, puisque le duo parvient à produire un son percutant sans avoir besoin de l’aide d’autres extraterrestres ou d’humains. De nombreux riffs microtonaux seront familiers à ceux qui ont dévoré les enregistrements du groupe, et les incontournables mouvements de balancement de haut en bas accompagnés de symboles triangulaires ont fait leur apparition. C’était en effet un spectacle impressionnant de voir des milliers de personnes joindre leurs mains pour former un triangle et le lever au-dessus de leur tête à l’invitation du groupe, tout en se balançant au rythme de morceaux aux mesures irrégulières.
Vraiment, toute la soirée, entre la maîtrise technique des musiciens, le volume sonore et l’enthousiasme de la foule, on n’a pas pu s’empêcher de s’exclamer « Yeah mec ! » tout au long du spectacle ; et au bout de soixante-quinze minutes environ, les cent mille personnes présentes se sont dispersées, replongeant brusquement dans leurs réalités extraterrestres sans pois. Elles se souviendront sans doute où elles se trouvaient ce soir-là, cependant. Des cris de « Olé, olé, olé » ont retenti après le dernier accord ; ce chant, habituellement réservé aux équipes sportives emblématiques de la ville et à la Fête nationale, servait désormais à rendre hommage à Angine de Poitrine. On peut affirmer sans risque que la province accueille à bras ouverts ses fils extraterrestres nés sur son sol.
Photo credit: Benoît Rousseau





















