Fazil Say à Bourgie : entre Bach, jazz et tradition

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin

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Le pianiste turc Fazil Say est l’un des artistes les plus marquants des 30 dernières années. Son style particulier, accroupi sur son clavier, l’embrassant presque et murmurant plus ou moins fort pendant qu’il joue, peut faire penser à Glenn Gould. L’artiste est cependant plus polyvalent que le Canadien. Il ne fuit pas la scène, au contraire. Il donne environ une centaine de concerts par an. De plus, il compose beaucoup. Il est déjà rendu au numéro 120 de son catalogue d’opus. Symphonies, concertos et pièces pour piano bien entendu. En 2022, il a enregistré les Variations Goldberg de Bach, une vingtaine d’années après son précédent album consacré au compositeur. Depuis, il les présente en concert partout dans le monde. Le mardi 17 février, il les donnera à la salle Bourgie à Montréal, dans le cadre de la série ‘’Pianistes d’exception’’ (et croyez-moi, dans le cas de Say, c’est vrai!). En complément, il jouera également plusieurs de ses œuvres pour piano, dont Black Earth et sa Sonate Yeni Hayat (‘’A New Life’’). J’ai discuté avec Fazil Say de Bach et de sa propre musique avant sa visite à Montréal. 

DÉTAILS DU CONCERT (Il n’y a plus de billets disponibles, le concert est à guichets fermés)

PanM360 : Les Variations Goldberg sont arrivées en 2022, une vingtaine d’années après le précédent enregistrement consacré à Bach. Pourquoi un si long hiatus?

Fazil Say : Vous savez, je joue entre 90 et 100 concerts par année, en plus d’écrire beaucoup de musique. Bach est important dans ma vie, mais il faut prendre le temps d’apprendre cette musique, surtout des œuvres majeures comme les Goldberg. Pour les Goldberg, c’est la pandémie qui m’en a donné l’occasion. En confinement, j’ai eu envie de prendre le temps qui m’était soudainement offert de me plonger dans certaines Grandes Oeuvres, telles que les Goldberg et les dernières sonates de Schubert. Pour les Variations, j’ai consacré 3-4 mois à l’analyse, ce qui a été une grande joie pour moi.

PanM360 : En concert, faites-vous toutes les reprises?

Fazil Say : Si on les fait toutes, l’œuvre peut durer presque 90 minutes. J’ai décidé de couper certaines reprises et d’offrir l’ensemble dans un minutage de quelque 55-60 minutes. Je ne pense pas que cela fasse du tort à la pièce, et ça me permet d’offrir une deuxième partie de concert différente. 

PanM360 : Les Variations Goldberg sont un chef-d’œuvre d’architecture musicale. On peut les jouer avec différentes perspectives narratives. Gould 1955 est presque atomiste, avec chaque mouvement comme un univers en soi. On peut être totalement holistique, avec un sommet d’arc pointé, comme en croisement d’ogives, à la variation no 16, une Ouverture à la française qui peut servir de ‘’second départ’’ vers la deuxième moitié. On peut aussi concevoir l’ensemble comme dix groupes de trois variations (une pièce de caractère, un variation virtuose et un canon) auxquels s’ajoutent l’Aria initial et sa reprise finale. Bref, quelle est votre vision narrative de cet édifice?

Fazil Say : Vous avez raison de dire qu’il y a dix groupes de trois variations. Vous avez également raison de parler de la valeur symbolique de la variation no 16, en plein milieu de l’édifice. Pour ma part, je ne joue jamais de cette façon, avec cette idée en tête. Je considère plutôt la longue ligne, du début à la fin. 

PanM360 : Depuis 2022, comment ont évolué les Variations pour vous? Quels changements y avez-vous apporté en les jouant un peu partout, par rapport à l’enregistrement?

Fazil Say : Après plusieurs dizaines d’exécutions, je pense que les idées sont plus claires, l’ensemble est plus mature. C’est normal. C’est un processus qui ressemble à la vie. Je pense que ma façon de jouer maintenant est meilleure que sur le disque.

PanM360 : Vous avez envie de jouer et, peut-être, d’enregistrer plus de Bach?

Fazil Say : J’aimerais faire le Clavier bien tempéré, prochainement. Mais prochainement ne veut pas dire demain (rires). À travers tous mes concerts, les commandes d’œuvres, la musique de chambre, etc., je dois trouver le temps. Mes deux prochaines années sont déjà toutes remplies. Et le Clavier, c’est encore plus exigeant que les Variations. Alors peut-être que dans deux ans, un peu plus, je pourrai faire le Premier livre. Ensuite le Deuxième, mais je n’ai pas inséré cela à mon agenda encore…

PanM360 : En deuxième partie de concert, le 17 février, vous jouerez vos compositions pour piano, dont plusieurs sont influencées par le jazz. Quelle place a cette musique dans votre vie?

Fazil Say : J’ai aimé le jazz toute ma vie. Le jazz et le classique ne sont pas très différents. Je vois le jazz comme un développement contemporain de l’harmonie et du jeu rythmique. Un compositeur aujourd’hui se doit d’être intéressé par toutes les musiques. Également les musiques traditionnelles de son pays, ou d’autres pays, ce que je fais souvent avec mes compositions.

PanM360 : Parlons-en, Vous jouerez entre autres Black Earth, une de vos premières compositions et l’une des plus jouées dans le monde. À un moment, vous assourdissez les cordes du piano avec une main pendant que vous jouez de l’autre. Ça donne un son qui ressemble à un saz, un instrument traditionnel turc. Comment vous est venue cette idée?

Fazil Say : En faisant des essais, des expérimentations. Je me suis aperçu que ça donnait ce son, très intéressant, très particulier. Cela dit, je n’ai rien inventé. Le piano préparé est une invention du 20e siècle de John Cage. Lui, il mettait des morceaux de bois, ou de métal, ou de plastique entre certaines cordes pour créer des sons percussifs étranges. Je ne fais pas ça mais je m’en inspire. 

PanM360 : Il y a également au programme la Sonate Yeni Hayat, (Nouvelle vie), op.99. Que pouvez-vous nous en dire. Pourquoi ce titre?

Fazil Say : Je l’ai écrite à la fin du confinement de la période pandémique. J’avais en mémoire cette terrible épreuve et tous ces morts. J’ai eu envie de célébrer un nouveau départ. D’où le titre. C’est une pièce assez expressive, pleine de drame mais aussi d’espoir. 

Je suis également content de pouvoir jouer certaines de mes pièces au Canada. Elles sont reprises assez souvent ailleurs dans le monde, mais, à ma connaissance, pas tellement dans votre pays. J’espère que les gens apprécieront et auront envie d’en entendre d’autres. 

PanM360 : Qu’êtes-vous en train d’écrire en ce moment?

Fazil Say : Parmi d’autres, un concerto pour piano à quatre mains. Et d’autres pièces pour orchestre.

PanM360 : Il n’y a pas d’opéras encore dans votre catalogue. Ça vous intéresse?

Fazil Say : On m’a demandé quelques fois de le faire. Le problème c’est de trouver un sujet et surtout un livret qui me convienne. De plus, je suis une personne plus familière avec la musique instrumentale. Je devrais aussi apprendre comment écrire un opéra, un défi en soi, car il s’agit d’un art avec ses propres exigences, ses codes, etc. Disons que ce n’est pas dans mon agenda pour le moment.

PanM360 : Mais ce n’est pas impossible…

Fazil Say : Il ne faut jamais dire impossible.

PROGRAMME

J. S. BACH Variations Goldberg, BWV 988
Fazıl SAY
Sonate pour piano, op. 99 « Yeni hayat » [Nouvelle vie]
Nazim, op. 12 no 1
Ses, op. 40b
Kumru, op. 12 no 2  
Black Earth, op. 8
Claros: Temple of Prophecies, op. 112
Summertime Variations, op. 20
Paganini Jazz, op. 5c

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