L’ensemble vocal The Tallis Scholars, pour un Noël sacré, enveloppant et intime

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Parmi les fleurons du chant choral, une des grandes spécialités de la musique anglaise dans le répertoire classique, The Tallis Scholars fait figure de formation pionnière. Voilà une véritable institution au Royaume-Uni, fondée en 1973 par Peter Phillips, notre interviewé joint aux USA au coeur d’une tournée qu’effectue ce magnifique ensemble vocal qui fait escale à Montréal le samedi 13 décembre à l’Église St.Andrew & St.Paul (3415, rue Redpath, coin Sherbrooke, Montréal, QC, Canada).

Alors pour un programme de Noël intime, spirituel, enveloppant, voilà une proposition qui ne peut décevoir quiconque aime la musique sacrée. Laissons à Peter Phillips le soin de nous expliquer courtoisement le tout !

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PAN M 360 : Vous y  avez consacré votre vie pour ainsi atteindre une grand maîtrise. Vous débarquez très bientôt à Montréal avec votre ensemble. Vous y présenterez un programme très intéressant de musique sacrée anglaise de plusieurs époques, de Benjamin Britten à John Taverner. 

Peter Phillips : Oui, le vieux John Taverner, puisqu’il y en a deux –  Il y a aussi le contemporain, sans r (John Tavener, 1944-2013). 

PAN M 360 : Quel est votre sentiment concernant votre position de directeur musical  aujourd’hui en 2025, soit après 52 ans de travail au sein de ce même ensemble qui a probablement changé beaucoup au cours des années. 

Peter Phillips : Nous avons, comme vous le dites, chanté cette musique depuis 52 ans et moi-même, je pense être devenu un véritable expert de la polyphonie à l’époque de la Renaissance. Je ne prétends pas être un chef d’orchestre, de solistes ou d’énormes chœurs. Je suis un spécialiste d’un corpus très précis, c’est-à-dire un ensemble vocal de chambre avec 10 chanteurs.  Dans la même optique, j’ai eu une carrière en tant que chef pour d’autres ensembles  nous l’avons, mais j’ai aussi une carrière en tant que conducteur d’autres ensembles vocaux de chambre, particulièrement en Europe.

PAN M 360 : Au cours de toutes ces années, comment avez-vous pu rendre cette approche plus parfaite et plus sensible ? 

Peter Phillips : Vous savez, il y a différentes étapes à franchir. Même si c’est de la musique ancienne ou baroque, nous avons atteint certains niveaux d’interprétation et de compréhension de ce répertoire. Nous y sommes parvenus en le faisant inlassablement,  en essayant de comprendre ce que les compositeurs de la musique ancienne avaient fait, plutôt que de tenter de le forcer à porter des vêtements modernes.

On a souvent essayé de faire ressembler ces musiques vocales à ces ensembles  romantiques du XIXe siècle, avec du vibrato, des intonations erronées, bref de mauvais mélanges. On a aussi mis en valeur des solistes alors qu’en fait, avec ce genre de musique, il n’y a pas de lumière  projetée sur une seule personne. C’est une activité collective comme l’est celle d’un quatuor à cordes.

Quand nous sommes sur scène, 10 chanteurs.euses se trouvent devant moi, et nous pouvons incarner un ensemble très sensible, très petit, qui s’adresse à vous. C’est fait à petite échelle, ce n’est pas de la musique énorme. 

PAN M 360 : C’est plus subtil, plus intime et plus spirituel.

Peter Phillips : Oui.

PAN M 360 :  Puisque The Tallis Scholars existent depuis 52 ans, on imagine une équipe multigénérationnelle. Comment la gérez-vous artistiquement?

Peter Phillips :  Je dirais que ma vision n’a pas changé foncièrement. Ce que j’ai voulu de ces chanteurs.euses depuis le début est ce que je désire aujourd’hui, bien que ce style soit beaucoup mieux connu. Alors les plus jeunes interprètes qui chantent avec nous débarquent avec une plus grande connaissance. Ils savent ce qu’ils veulent et ce à quoi on s’attend d’eux.

Quand nous avons commencé, nous étions partis de rien. Aujourd’hui, nos chanteurs les plus âgés sont maintenant très expérimentés et ils continuent. J’ose croire qu’ils sont heureux, qu’ils aiment sincèrement ce répertoire, sinon ils ne passeraient pas tout leur temps à s’y consacrer!

PAN M 360 : Alors, parlons du programme de cette tournée nord-américaine.D’abord,  Missa Puer natus est nobis  (Une messe : un enfant nous est né ) de Thomas Tallis (1505-1585).

Peter Phillips : Bien évidemment, nous avons choisi cette œuvre pour un concert de Noël. Et c’est aussi l’une des plus belles œuvres de Tallis. Écrite pour sept voix, cette musique est grandiose et conçue pour une occasion grandiose. Elle avait été d’ailleurs interprétée , lors du mariage du roi Philippe II d’Espagne et de Marie Tudor, reine d’Angleterre. C’était une occasion pour le compositeur et Tallis avait composé une musique aussi grande qu’il le pouvait. Parfois, d’ailleurs cette œuvre est accompagnée d’instruments, ce qui n’est pas notre cas.

PAN M 360 :  Oui. Maintenant, parlons de cette œuvre de  William Byrd (1540-1623), Messe votive de la Vierge, composée de 5 parties.

Peter Phillips :  C’est une liste un peu dépareillée car la première partie (Ave maris stella) ne fait pas partie de cette messe, en fait. Je l’ai intégrée à ce programme parce qu’elle est très belle et soutient le reste des œuvres. Ave maris stella est évidemment une référence à Marie, et tous les morceaux qui suivent , comme le titre le suggère,  sont des antiennes votives pour la Vierge.  Cette musique de Byrd, qui excellait dans la composition pour petits ensembles, s’installe comme un puzzle dont les petits motifs s’assemblent progressivement. Et si vous comprenez bien ce qui se passe pendant l’exécution, vous réalisez qu’il est très satisfaisant de chanter cela et aussi, bien sûr, d’écouter.

PAN M 360 :  Enchaînons avec l’œuvre contemporaine de Matthew Martin  (1976-), Salve Regina.

Peter Phillips :  C’est un projet excitant, une commande de  l’Université Columbia. C’est selon moi une grande œuvre de Matthew Martin, un jeune compositeur britannique qui nous connaît bien.  Ce qui est super chez lui, c’est qu’il connaît cette esthétique pour petit ensemble vocal. Et le truc avec lui, c’est qu’il sait comment écrire pour un tel ensemble mais ce n’est pas ordinaire ou normal.  Il fournit une partition inhabituelle, qui consiste en quatre  parties de soprano, et ensuite deux parties d’alto sous les sopranos, ce qui  génère une sonorité très spéciale. Un compositeur qui souhaite écrire pour nous doit comprendre cet usage des voix, et Matthew est capable de le faire.

PAN M 360 :  Comment inscrire cette œuvre dans le corpus contemporain?

Peter Phillips : Oui, c’est merveilleusement tonal mais cela peut aussi être très dissonant! L’idée ici n’est pas d’avoir l’air simplement intelligent et encore moins de proposer une œuvre qui n’a rien à voir avec les autres. 

PAN M 360 : La dissonance est ici un outil, un moyen et non une finalité.

Peter Phillips : Je crois que oui! Je trouve ce style contemporain très convaincant. J’aime l’entendre en tout temps. On ne veut pas exclure les morceaux difficiles et ne s’en tenir qu’aux harmonies « normales »  que nous aimons également. On aime aussi les contributions récentes et nous les mêlons au reste. Nous présentons ces musiques anciennes et contemporaines comme un tout.

PAN M 360 : Passons à la deuxième œuvre de Thomas Tallis au programme : Missa Puer natus est nobis – Sanctus et Agnus Dei. 

Peter Phillips :  À l’écoute de cette pièce, vous vous demanderez peut-être où est le credo. Eh bien, il n’y a pas de credo, parce qu’il a été perdu. Les autres mouvements ont été retrouvés mais la partition du crédo ne l’a jamais été. Nous n’y pouvons rien, j’en ai bien peur, à moins qu’un miracle se produise et que ce bout de partition soit bien caché dans d’autres manuscrits anciens qui n’ont pas été analysés en profondeur ou pas encore été retrouvés.  Donc, c’est un défi pour l’ensemble que de jouer cette œuvre sans le credo.

PAN M 360 : Très intéressant! Les spécialistes de la musique ancienne comme vous sont aussi des historiens, des archéologues, aussi des enquêteurs!

Peter Phillips : Oui, vous avez raison. C’est une sorte de merveilleux travail d’inspecteur! Quand vous faites de la musique ancienne ou baroque, si vous n’aimez pas l’Histoire, vous ne devriez pas travailler sur ce corpus. Mais la première des choses qui comptent, c’est l’amour de cette musique. 

PAN M 360 : Bien sûr. Mais la connaissance historique est une partie du plaisir et de la passion qui mène à une compréhension profonde de la période de laquelle cette musique a été composée. 

Peter Phillips : C’est tout à fait vrai. Aussi, un des aspects les plus excitants de cette œuvre est , en fait,  c’est que certaines parties comportent une structure de sept voix. C’est la manière dont la partition a été écrite, même s’il nous en manque un bout. Donc, c’est le travail d’une personne moderne comme vous ou moi, de compléter ces notes manquantes.

PAN M 360 : Absolument!  Maintenant Benjamin Britten(1913-1976), le second compositeur moderne au programme, et mon compositeur anglais préféré, dont vous jouerez l’œuvre  A Hymn to the Virgin .

Peter Phillips : C’est un thème central de ce programme.  Et aussi, c’est extrêmement beau. Apparemment, Britten avait écrit cette musique quand il avait 16 ans. Comme Mozart, il était déjà excellent à ce jeune âge! Vous savez, l’Angleterre  et le Royaume-Uni ne comptent pas tant de grands compositeurs.

PAN M 360 : En revanche, la période actuelle est très prolifique, et vous pouvez compter sur une tradition fantastique en musique chorale. Et The Tallis Scholars est au coeur de cette tradition.

Peter Phillips : Oui, c’est excitant, c’est vrai. 

PAN m 360 : Alors passons à John Taverner (1490–1545) et l’œuvre Mater Christi.

Peter Phillips : Eh bien, c’est une antiphonie et aussi une prière pour la Vierge. L’antiphonie est une technique musicale où deux sous-groupes vocaux se répondent en alternance et se retrouvent au chorus. Aussi, Mater Christi est un thème central du concert et une pièce inhabituelle pour l’Angleterre car l’œuvre  avait été amorcée lorsque le catholicisme était très présent. Cette œuvre sacrée est très élaborée, chargée, et Taverner était particulièrement bon dans ce style qu’il dut ensuite adapter à réformation protestante. C’est à mon sens l’un de ses morceaux les plus concis. Son génie y est très audible. Alors interprétons la partition d’avant la réforme protestante, que Taverner avait conservée. Autre aspect intéressant, cette pièce avait été composée pour de jeunes garçons ou castrats, avec des parties très aiguës, et aussi des parties basses. Cette technique de composition s’est perdue avec le temps mais nous parvenons à  la garder vivante d’une certaine façon. Pour les parties hautes, d’ailleurs, nous avons dû développer des techniques appropriées pour bien rendre la partition. Ce fut un défi difficile à relever.

PAN M 360 : Comme nous le disions précédemment, le retour en force du baroque remonte à un demi-siècle aujourd’hui. Il y a un grand savoir beaucoup plus profond, plus avancé, je dirais. C’est toute votre vie. Vous avez découvert des choses!

Peter Phillips : Oui. L’expertise est très différente de celle des années 70. Il y a plus de gens qui pratiquent cet art, plus de talent, plus d’intérêt. Au début, il y avait des gens passionnés par ça, mais pas nécessairement les meilleurs chanteurs. Maintenant cette passion s’ajoute à l’éducation, l’entraînement et le perfectionnement des techniques. Nous avons les deux : la passion et la virtuosité. Et les chanteurs.euses peuvent travailler davantage, au lieu de faire carrière dans l’opéra.

PAN M 360 : Concluons avec avec le Magnificat de John Nesbett (?- 1488)

Peter Phillips : C’est un morceau difficile à décrire, mais il est très plaisant à interpréter.  C’est pourquoi nous l’avons choisi! À noter que cette œuvre apparaît très tôt dans The Eton Choirbook, qui réunit un nombre important d’œuvres écrites à cette époque précise.  Je ne sais pas comment décrire cette œuvre sans que vous ne l’entendiez, mais elle porte ce genre de musique très proche des cuivres avec des coupures assez sèches. Vraiment amusant à chanter! C’est aussi une belle conclusion pour ce programme.

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