Lamia Yared : entre le Minho et l’Euphrate, les époques et les traditions

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin
Genres et styles : arabe / classique arabe

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Du Minho à l’Euphrate, deux fleuves éloignés de plusieurs milliers de kilomètres, l’un au Portugal et l’autre en Irak actuel, plus d’un millénaire de tissages inter culturels, religieux et artistiques nous contemplent. C’est un peu la prémisse de l’album From Minho to Euphrates de la chanteuse et oudiste québécoise d’origine libanaise Lamia Yared, son troisième après les deux précédents, très réussis :  Chants des Trois Cours (2019), soutenu par Songlines Magazine, et Lumières ottomanes, encensé ici-même. Avec son collègue espagnol Efrén López et plusieurs excellents artistes d’ailleurs dans le monde, elle visite un répertoire très riche fait de chants syriaques du IVᵉ siècle, les Cantigas de Santa Maria du XIIᵉ siècle issues de la cour d’Alphonse X, les Muwashahāt d’Alep, ainsi qu’une rare composition du XIIIᵉ siècle signée Safi al-Din al-Urmawi, l’un des grands théoriciens de la musique du Moyen-Orient. Le Christianisme côtoie l’Islam avec sérénité, les maqams musulmans dialoguent avec les hymnes à la vierge Marie. J’ai rencontré Lamia Yared pour en parler. 

LISEZ LA CRITIQUE DE L’ALBUM 

DÉTAILS ET BILLETS pour le lancement de l’album From Minho to Euphrates, le 24 avril 2026 à la Chapelle Notre-Dame-du-Bon-Secours dans le Vieux Montréal

PANM360 : Bonjour Lamia. Parlez-nous du répertoire de cet album. De quoi s’agit-il?

Lamia Yared : C’est un répertoire qui couvre à peu près 1500 ans d’histoire de la région qui va de la péninsule ibérique à la Mésopotamie (Irak). J’avais envie de faire dialoguer des chants syriaques du 4e siècle, ceux que chantaient les premiers chrétiens d’Orient, avec des chants chrétiens médiévaux tels que les cantigas de Santa Maria et du répertoire musulmam comme les Muwashahāt d’Alep. Ces traditions ne se sont jamais rencontrées, si bien que nous avons eu à cœur de proposer des choix et de joindre tout ça sous un même album. On va même jusqu’à l’influence persane car celle-ci était forte dans la musique syriaque (les Syriaques ont été envahis par les Persans au IVe siècle). On y perçoit l’influence des maqams. Nous avons réunis une belle équipe, moi et le multi-instrumentiste espagnol Efrén López, soit Omran Adrah (qanun), Miriam Encinas Laffitte (viole de gambe), Behnam Masoumi (tombak) et Tammam Ramadan (nay).

PANM360 : Que sont les maqams et les Muwashahāt ?

Lamia Yared : Oui c’est vrai que je sors beaucoup de mots qui ne sont pas connus. Le Muwashahāt, c’est une forme vocale complexe qui a été développée en Syrie au 18e siècle, autant dans les rituels des confréries soufis que dans le chant séculaire. Toute cette région a été influencée par l’héritage hellénistique et syriaque. Autant dans les églises que dans les confréries soufis, on entendait un même esprit musical. Donc c’est la musique de la région. Et cette musique de la région, c’est l’école du maqam. Et c’est quoi l’école du maqam ? C’est donc cette musique qui a une certaine microtonalité. Ce n’est pas quelque chose qu’on joue sur un piano, évidemment. On chante ces modes pour pouvoir interpréter quelque chose pour le défunt ou quelque chose pour célébrer la vie. Ce sont des quarts de tons.

PANM360 : Est-ce que ça a été difficile de faire côtoyer ces traditions, d’assurer la cohérence de l’ensemble?

Lamia Yared : On a utilisé la microtonalité dans les chants des Cantigas pour se rapprocher du reste et pour montrer leur proximité à plusieurs niveaux, dont le niveau religieux bien sûr. Toutes ces traditions, du 4e siècle au 12e siècle, puis jusqu’au Muwashahāt plus tard, en passant par la musique de Safi al-Din al-Urmawi, elles étaient toutes réunies dans ces textes, dans ces approches, par la microtonalité. C’est le lien. 

PANM360 : Les Cantigas de Santa Maria ont été joués par Jordi Savall, entre autres. C’est une référence absolue de laquelle il vous a fallu vous démarquer…

Lamia Yared : Oui et c’est à travers le recours à la microtonalité, du moins mise de l’avant de façon plus évidente, qu’on l’a fait. De plus j’utilise la voix que j’utilise quand je chante la musique arabe et les chants syriaques, pas la technique classique médiévale. C’est donc un peu plus ma version personnelle. 

PANM360 : Que représente cette musique pour vous, personnellement?

Lamia Yared : Vous savez, j’ai grandi au Québec, j’avais six ans quand je suis arrivée ici. Je suis née au Liban, et j’y suis retournée ensuite, entre 2009-2013. Je me suis alors immergée dans les musiques que j’aurais aimé connaître beaucoup plus tôt dans ma vie. En vérité je les connaissais, inconsciemment, car avant six ans, je suis allé à la messe avec ma famille là-bas. J’ai entendu ces chants, ces mélodies. Elles étaient ancrées en moi. Mais j’ai dû réapprendre leur langage quand je suis retournée au Liban. C’est venu me toucher profondément. Ce sont les musiques des premiers chrétiens d’Orient. J’aime beaucoup l’archéologie derrière tout ça, le fait d’aller puiser dans quelque chose de si ancien, et dans une tradition orale qui est transmise depuis très longtemps. Je trouve que c’est d’une grande sincérité, c’est quelque chose de, comment vous dire, très épuré. J’aime aller puiser dans des musiques qui n’ont pas d’esthétique ‘’flash’’, et aller chercher dans l’âme de la pièce quelque chose qui m’interpelle, que j’ai envie de vivre et de transmettre. Chaque musique que je joue, que je chante, autant un Muwashahāt qu’un cantigas ou un chat syriaque, ça m’habite. Je sens que j’appartiens à ces terres, même si je suis ici et que j’habite à Montréal. Je transmets quelque chose de très personnel.

PANM360 : Pourra-t-on entendre le résultat en concert?

Lamia Yared : Nous ferons un lancement le 24 avril 2026, dans la très belle chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours, dans le Vieux-Montréal. C’est un endroit très approprié, chargé d’histoire et de spiritualité, avec une magnifique acoustique. J’ai invité Efrén López, et de merveilleux musiciens d’ici comme Marie-Laurence Primeau à la viole de gambe, Didem Bachar au kanun, et Hamin Honari aux percussions. Nous ferons également un lancement en Australie, parce que le label World Within Worlds est australien. Nous avons aussi une tournée prévue en novembre 2026. 

PANM360 : Quelle impression souhaitez-vous laisser chez les auditeurs et spectateurs?

Lamia Yared : Rapprocher deux traditions qui se sont épanouies à la même époque, mais qui ne se sont jamais rencontrées. On chantait d’une manière rapprochée autant dans la communauté chrétienne que musulmane. On a chanté pour la Vierge Marie dans la langue syriaque, en araméen et dans la langue galicienne, maintenant disparue. C’est un appel au dialogue qui est à la base de cette démarche. Il y a moyen de se parler à travers l’art. C’est aussi un dialogue avec le public d’aujourd’hui, pour qu’il ressentent quelque chose au-delà de l’histoire religieuse car ce type de sacré n’est plus actualisé, mais on peut y trouver des motifs de rapprochement écuméniques et laïcs.

 

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