punk / rock

Saints Sacrement

par Patrick Baillargeon

Que ce soit du côté punk ou du côté rock and roll, on ne devrait plus avoir à présenter les Saints, et pourtant…  Encore aujourd’hui, le combo de Brisbane demeure généralement inconnu du public lambda. Mais chez les accros aux sensations fortes, le groupe fait figure de légende. C’est pourquoi plusieurs fans de Montréal et d’ailleurs n’ont pas hésité à se rendre à Toronto afin d’assister à ce concert inespéré des Saints au Canada. Enfin, de ce qu’il reste des Saints, c’est à dire le batteur Ivor Hay et le prodigieux guitariste Ed Kuepper, grand manitou du son des Saints.

Le chanteur Chris Bailey et le bassiste Algy Ward canonisés dans l’au-delà, les deux membres restants ont monté une version Saints lave plus blanc imparable en recrutant Mark Arm, de Mudhoney, un chanteur dont le timbre est différent de celui de Bailey mais qui peut interpréter les morceaux avec intensité et une véritable passion. Mick Harvey (Birthday Party, Bad Seeds), était le choix naturel pour aider à reproduire les parties supplémentaires jouées sur les albums, que ce soit à la guitare ou au clavier. Le bassiste Peter Oxley (Sunnyboys) est depuis longtemps le complice de Kuepper dans divers projets. Cette nouvelle version du groupe, baptisée The Saints ’73-’78, est complétée par une section de cuivres : Eamon Dilworth (trompette), Julian Wilson (saxophone ténor) et Mark Spencer (saxophone baryton). Objectif : reprendre là où le groupe original s’était arrêté en 1978, en interprétant les morceaux de leurs trois premiers albums, soit ceux avec Kuepper à la six cordes : (I’m) Stranded (1977), Eternally Yours (1978) et Prehistoric Sounds (1978).

Après une première tournée australienne couronnée de succès en 2024, The Saints ’73-’78 a fait ses débuts aux États-Unis en novembre, en bifurquant au passage par Toronto, seule date canadienne de la tournée. C’est la première fois que les morceaux du groupe original et de leurs trois albums, ainsi que leurs EP et singles respectifs, sont interprétés en Amérique du Nord.

Canonisation

Pour ceux et celles qui se demandent de qui on cause, on récapitule vite fait. Entre 1973 et 1978, The Saints posent les bases de leur légende. En septembre 1976, ils auto-produisent (I’m) Stranded, un single fondateur qui devance les premières salves des Sex Pistols, Damned, Buzzcocks et Clash. Leur premier album paraît en février 1977. Le groupe quitte alors Brisbane pour Sydney, puis gagne Londres où, en guise d’introduction, se produisent au Roundhouse en première partie des Ramones. Le bassiste Kym Bradshaw part peu après rejoindre The Lurkers ; Algy Ward prend sa place.

Dans l’année qui suit, The Saints enchaînent This Perfect Day ainsi que l’EP 1-2-3-4, puis amorcent un virage vers un son plus ample, teinté de R&B et parfois soutenu par une section de cuivres. Eternally Yours et Prehistoric Sounds sortent en 1978. Le groupe se dissout dans la foulée.

Chris Bailey poursuivra l’aventure sous le nom des Saints pendant quatre décennies, glissant vers un mélange de folk et de r’n’b. Ed Kuepper, cerveau sonore de la première époque, retourne en Australie, fonde les Laughing Clowns, multiplie les albums solo, signe des BO, revient au rock avec The Aints/The Aints!, collabore avec Nick Cave & The Bad Seeds, explore le jazz expérimental avec Asteroid Ekosystem et, tout récemment, publie After the Flood avec le batteur Jim White.

Le batteur Ivor Hay effectue de son côté quelques retours ponctuels au sein des Saints de Bailey et monte le groupe Wildlife Documentaries. Quant à Algy Ward, il rejoint ensuite les Damned.

73-78… 2025

S’ il y a eu quelques reformations sporadiques des Saints (en 2001 et 2007), elles se limitèrent toutefois à quelques concerts en Australie. Suite au décès du chanteur Chris Bailey en 2022 (et du bassiste Algy Ward l’année suivante), le guitariste Ed Kuepper et le batteur Ivor Hay ont pris la décision de former un groupe qui pourrait représenter au mieux les chansons interprétées sur les trois premiers albums du groupe de Brisbane.

C’est ce qu’on est allé constater au Phoenix Concert Theater de Toronto le 13 novembre dernier. Précédés de la formation locale Gloin (désolé, arrivé trop tard), les Saints sont tranquillement montés sur scène peu après 21h et se sont immédiatement lancés dans un Swing For The Crime cuivré sans faille, hormis un son mal ajusté. Le tir sera réglé au deuxième morceau, l’incisif No Time, tiré du premier album. This Perfect Day (ou night, en ce qui nous concerne) suit sans attendre, donnant le ton pour ce qu’il reste à venir. En tout, 19 morceaux, dont bien sûr l’inévitable (I’m) Stranded, The Prisoner, No, Your Product et Know Your Product, Brisbane (Security City) et une finale culminant avec les furieuses Demolition Girl et Nights in Venice.

La folie n’est pas tout à fait au rendez-vous cependant. L’ambiance dans cette vénérable salle de concerts, salle qui en a vu défiler plus d’un digne de mention depuis ses premiers shows en 1991 (et qui fermera définitivement ses portes à la fin de l’année), n’était pas aussi folle qu’on l’aurait espéré. Il faut dire que le concert était loin d’être complet… Quant au groupe, on ne le sentait pas franchement excité par ce (seul) show au Canada. Peu loquace (comme pas mal tout le reste du band d’ailleurs), Mark Arm s’est contenté de glisser quelques mots ici et là, bien accroché à son pied de micro durant toute la prestation, ou presque. Comme s’ il ne se sentait pas à sa place, lui qui est capable de toutes sortes d’excentricités scéniques avec ses Mudhoney. Pour les Saints en fait, il n’a pas à jouer ce rôle là. Et il faut dire que le chanteur américain a la difficile tâche d’intégrer les trop grands souliers de Bailey, une mission périlleuse qu’il a mené avec une sorte de respect, d’humilité et de sérénité quand on y pense. Et à chaque prestation c’est pas mal le même scénario, si on s’amuse à regarder certains de leurs shows qui circulent sur le web en ce moment.

Qu’on se le dise, les Saints d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et n’essayent pas de l’être non plus. Le tempo est un peu plus lent, l’énergie est moins intense ou, du moins, canalisée autrement. En fait, la formation actuelle se contente de livrer le plus honnêtement possible certains titres des trois premiers albums, sans fanfare, mais avec trompettes. 

Ces concerts bardés de cuivres qu’ils ont présenté en Océanie, puis en Amérique du Nord et maintenant en Europe, sont ceux qu’ils auraient dû donner à l’époque, s’ ils ne s’étaient pas séparés aussi tôt. Kuepper et Hay ont vieilli, Bailey et Ward ne sont plus, mais ceux qui les remplacent, et ceux qui ont été ajoutés, notamment le polyvalent Mick Harvey qui joue en quelque sorte le chef d’orchestre sans la baguette, donnent une autre couleur à l’ensemble.

Les Saints de 1973 à 1978 oui, mais en 2025. Une autre perspective, une autre énergie, mais les mêmes musiques qui ont jalonnées le parcours bien trop court de ce groupe emblématique.

Live photo de Matthew Ellery

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