OSM | Véronique Gens, défense et promotion de la mélodie française

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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La soprano Véronique Gens est la figure centrale d’un programme présenté par l’Orchestre symphonique de Montréal sur la mélodie française, ce mercredi 12 novembre et ce jeudi 13.  La mélodie française est un concept lié au répertoire classique, elle était apparue en France au milieu du XIXe siècle.  Pour voix et piano, parfois pour voix et orchestre comme dans le cas qui nous occupe,  la mélodie française évolua de manière autonome pour voir son aura pâlir au cours du XXe siècle. Aujourd’hui, d’aucuns souhaitent la raviver et lui redonner ses lettres de noblesse à ce corpus imaginé par de grands compositeurs français du 19e siècle, de concert avec les meilleures plumes de leur époque. 

Véronique Gens est de ces artistes se consacrant à cette résurgence. 

Pour faire court, la chanteuse établie à  Nantes a chanté du baroque pendant une bonne quinzaine d’années, elle s’est ensuite penchée sur d’autres répertoires, à commencer par la mélodies française, de concert avec l’organisme Palazzetto Bru Zane, coprésentateur de ce programme montréalais. Elle s’est aussi distinguée par son interprétation de La Voix humaine de Francis Poulenc et Jean Cocteau, que la cheffe et soprano canadienne Barbara Hannigan a magistralement  offerte au public montréalais il n’y a pas si longtemps.

Véronique Gens se produit donc avec l’OSM  sous la direction de la jeune maestra française Lucie Leguay. Également invitée à participer au jury de la finale du Concours OSM se consacrant à la voix cette année, Véronique Gens nous exlique sa relation avec la mélodie française.

PAN M 360 : Au cours de cette conversation, vous allez nous expliquer les choix de Berlioz, de Fauré, de Holmès, de Massenet, de Dukas, bref tous des compositeurs français du 19e siècle. Expliquez-nous la construction de ce programme, votre rôle en tant que chanteuse, parce qu’il y aura aussi la chef Lucie Leguay qui dirigera l’orchestre, au service  de mélodies jadis  écrites par les compositeurs pour orchestre.

Véronique Gens : La plupart du temps, les mélodies sont écrites au piano et c’est vrai qu’on fait toujours un peu les mêmes d’ailleurs, mais là justement grâce à l’intervention du  Palazzetto Bru Zane, ce sont des mélodies qui sont rarement données ou même pratiquement jamais données, à part quelques Fauré, Les Roses d’Ispahan par exemple, ça c’est une mélodie que je chante très régulièrement en récital avec piano. Mais là on a la chance d’avoir trouvé, grâce toujours à Bru Zane, les transcriptions pour orchestre.Et ça, personne ne le fait jamais.  

Alors on donne toujours très rarement des cycles de mélodies avec orchestre, je pense aux Nuits d’été de Berlioz par exemple, c’est à peu près le seul cycle que je connais et qu’on fait à peu près régulièrement et encore dans les grands concerts avec des grands orchestres symphoniques. Donc c’est un programme absolument inédit!  J’ai eu la chance d’enregistrer toutes ces mélodies avec orchestre et voilà, en France personne ne m’a donné l’occasion de les chanter avec orchestre, voilà, merci Montréal et l’orchestre symphonique.

PAN M 360 : Ça ne se fait pas du tout en France, c’est quand même étonnant. 

Véronique Gens :  Mais non, moi ça ne m’étonne plus en fait. Les Français n’aiment pas la mélodie française… En résumé, on va dire ça.

PAN M 360 :  Mais qu’en pensez-vous vous de la mélodie française ? Les avis sont partagés effectivement, pour certains qui ne connaissent pas le répertoire, ça peut faire un peu suranné parce qu’il y a un type de prononciation en vieux français, des mots qui ont peut-être vieilli…

Véronique Gens : Non, non, non! Toute ma vie, j’ai essayé de dépoussiérer tout ça si je puis dire, et je pense que les gens ont peur de la mélodie française à cause de ce que vous dites, avec la bouche un peu serrée, c’est de la musique très intellectuelle, très compliquée et tout ça… Je pense que la façon dont on la présente est un peu comme ça effectivement, en tout cas c’est en train de changer. 

Enfin… c’est difficile de bouger tout ça, mais il y a beaucoup de mélodies qui sont très abordables, tous les Reynaldo Hahn, tous les  Gabriel Fauré, alors effectivement si on fait une intégrale des mélodies de Debussy, là, c’est vraiment insupportable et c’est trop compliqué et c’est trop intellectuel… Bon, j’aime beaucoup Debussy, c’est un grand compositeur, mais des mélodies de Debussy, c’est quand même assez indigeste. Donc voilà, il faut, je pense, varier un peu les plaisirs et ce programme nous montre une espèce de panorama de tout ce que peut être la mélodie française.

Ça peut être des choses beaucoup plus légères, ça peut être des choses drôles, des choses très sérieuses, des choses tristes, évidemment, mais en plus là, encore une fois, ce qui est très spécial, c’est de les faire avec orchestre et je pense que ça, j’espère que ça va rassurer les gens, que ça va leur donner envie de venir. C’est moins austère, peut-être quelque part , qu’une chanteuse et un pianiste où c’est très sérieux. Voilà, avec un orchestre, les gens sont peut-être plus habitués à voir un orchestre… On essaie de varier le tir, en tout cas.

Il y aura des extraits des Nuits d’été, mais il y a aussi Théodore Dubois, honnêtement, avant de le chanter avec Bru Zane , je n’en avais jamais entendu parler. Voilà, alors, Fauré, oui, encore une fois,Les Roses d’Ispahan, la Chanson du Pêcheur, mais tout ça avec un éclairage très différent parce que c’est fait avec orchestre.  C’est vraiment autre chose.

PAN M 360 : Des adaptations, donc. Elles ont été écrites, enfin, au départ, elles étaient écrites, la plupart, au départ, elles étaient écrites pour piano et voix, et ensuite, les compositeurs les ont écrites. Ils les ont fait systématiquement dans tout le programme auquel on a droit.

Véronique Gens : Oui , mais il faudrait questionner le directeur artistique de Bru Zane pour en savoir davantage.

PAN M 360 :  Puisque nous ne pourrons le faire cette semaine, parlez-nous de Palazetto Bru Zane. 

Véronique Gens : Voilà, ça fait à peu près 15 ans qu’on s’est rencontrés et j’ai découvert un continent artistique. La musique romantique française a été complètement négligée en France et le travail de Bru Zane est de  faire ressortir toute cette musique avec des compositeurs dont je n’avais jamais entendu parler, qui sont passionnants pour la plupart. J’ai fait plusieurs enregistrements avec Bru Zane, peut-être bien une bonne vingtaine avec des œuvres complètement inédites. Benjamin Godard, par exemple, je n’en avais jamais entendu parler et c’est de la musique merveilleuse, très romantique, aussi très film hollywoodien.

Et voilà, et donc, il faut ressortir toutes ces œuvres, c’est un travail énorme de se remettre à apprendre toute cette musique. Mais avec Bru Zane, on fait un ou deux concerts maximum, un enregistrement et hop, terminé, on passe à autre chose. Donc, c’est vraiment un travail énorme, c’est assez frustrant parce que c’est beaucoup de temps. Mais c’est comme ça que ça fonctionne avec Bru Zane et ma foi, j’y ai découvert des choses absolument inédites et passionnantes.

PAN M 360 : Super. Parlez-nous de Lucie Leguay, maintenant, parlez-nous de cette direction d’orchestre, nous ne la connaissons pas. 

Véronique Gens : Elle est très jeune et très prometteuse que j’ai eu l’occasion de rencontrer quand j’ai enregistré La Voix Humaine avec l’Orchestre de Lille.

Elle était l’assistante du chef Alexandre Bloch, elle entendait tellement bien ma voix, elle entendait tellement tout ce qu’il fallait, ce que le chef n’avait pas le temps d’entendre puisqu’il était très occupé avec son orchestre. Et c’était vraiment passionnant de travailler avec elle. Elle est très musicienne et très passionnée et elle aime les voix – et ça, ce n’est pas le cas de tous les chefs!

Voilà, et donc elle était là surtout pour m’aider moi, pour s’occuper de moi. Et c’était une collaboration. J’ai d’ailleurs appris beaucoup de choses en travaillant avec elle.  

PAN M 360 : Ainsi, vous avez développé une relation professionnelle et artistique avec elle et  vous lui donnez l’occasion de briller à Montréal. 

Véronique Gens : Exactement!  Et là, elle a été nommée il y a quelques jours directrice artistique de l’orchestre de Lausanne, de l’orchestre de chambre de Lausanne. Je pense qu’un grand avenir l’attend, c’est vraiment une jeune femme très intéressante et passionnante à mon avis.  

PAN M 360 : OK! Essayons de survoler très brièvement  le répertoire, quand même plusieurs œuvres  au programme.

Véronique Gens : Oui mais comme vous savez, les mélodies sont assez courtes, sauf exceptions – comme les Berlioz, par exemple.  C’est comme quand vous allez écouter un récital de chant avec piano, les programmes sont gros parce que les mélodies sont très courtes, tout simplement. Les pièces conçues pour voix et orchestre, je ne les connais pas toutes. Honnêtement, je ne les ai pas toutes entendues, mais ce sont des pièces qui ont été redécouvertes par Bru Zane et qui font partie de leurs enregistrements. Et en fait, la plupart de ces mélodies que je chante dans ce programme, je les ai enregistrées avec Bru Zane dans un programme intitulé Paysage. Et on a fait une intégrale des mélodies de Massenet avec orchestre dans un autre enregistrement. 

PAN M 360 : Quant au textes de ce répertoire,  comment les abordez-vous? 

Véronique Gens : Je pense que la première chose, la plus importante quand on chante ce genre de mélodies, c’est se faire comprendre. Si les gens ne comprennent pas ce que vous racontez, ils décrochent tout de suite. Et c’est complètement naturel et normal.

Pour moi, vous savez, il y a ce grand débat concernant la mélodie française : qu’est-ce qui est le plus important? La musique ou le texte? Tout ça a été écrit par des grands poètes français, des Théophiles Gauthier, des Guillaume Apollinaire, tout ça. Personnellement, je pense qu’ici, la poésie nourrit la musique et la musique nourrit la poésie. Et ça fait quelque chose d’absolument exceptionnel par rapport à un air d’opéra qui n’a pas été écrit forcément par un grand auteur français.

PAN M 360 : Les livrets d’opéras ne manquent pas de textes ampoulés qui ont mal vieilli…

Véronique Gens :  Oui. Et puis, on y répète un peu la même chose. Là, ce sont des poésies magnifiques. Et si on ne comprend pas ce qu’on y raconte, on passe à côté de tout. Et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles les gens décrochent aussi avec ce genre de répertoire.  Alors si on est convaincu par ce qu’on raconte, on peut emmener tout le monde et on peut convaincre tout le monde. Si on fait avec un air un petit peu coincé, ça ne marche pas. Il faut juste être honnête et sincère. Et c’est comme ça que j’essaie d’aborder tout ça.

PAN M 360: Mais… La mélodie française serait mal aimée, là où elle est née.

Véronique Gens:  En France, personne ne veut se lancer à programmer ce genre de musique, et c’est très dommage. Je chante des récitals de mélodies françaises partout, à Tokyo, en Angleterre. Les Anglais adorent ça. En France, il n’y a pas moyen de ne programmer que de la mélodie française. C’est comme ça…

PAN M 360: Comment l’expliquez-vous?  Les Français ont peur de la mélodie française, ils aiment quand même la musique impressionniste, non?

Véronique Gens: Oui, mais là, il y a un autre paramètre, c’est  le paramètre économique. C’est difficile de remplir une salle, aujourd’hui, avec un récital de mélodies françaises. C’est quand même un peu niche, si je puis dire. Et c’est quelque chose, encore une fois, qu’on ne fait pas assez souvent. Et les gens ne sont pas assez habitués. C’est un travail de pédagogie à faire et à refaire. C’est un travail, c’est un souci de tous les instants.  

PAN M 360: Parlons enfin de vos autres activités prévues à  Montréal ?Véronique Gens: Puisque je suis là  en ce moment,  je vais donner des master classes au Conservatoire de Montréal.  Et puis on m’a demandé d’être dans le jury de la fin.  Je n’y suis pas les deux premiers jours.  Je vais bien m’occuper ! Je suis ravie qu’on m’ait demandé, je fais de plus en plus de jury. Je donne de plus en plus de cours. C’est passionnant de voir le niveau de tous ces jeunes chanteurs qui montent et qui montent. Ils sont tous prêts. Et c’est d’autant plus difficile qu’il faut faire un choix alors qu’ils sont tous très bons et très forts.  Et… c’est très, très difficile maintenant de démarrer une jeune carrière. C’est un phénomène mondial. Que vous soyez en Asie, que vous soyez en Amérique du Nord ou en Europe, vous voyez des gens de très haut niveau mais… il n’y a pas de place pour tout le monde.

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