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C’est la 26e édition du Festival du monde arabe de Montréal, le FMA se déploie dans un contexte plus difficile que jamais. Les débats toxiques sur l’immigration peuvent se déplacer sur le territoire pacifique de la culture, parlez-en à Joseph Nakhlé, directeur artistique et fondateur du FMA. Le climat de plus en plus toxique sur l’immgration a mené son équipe à suspendre les éditions thématiques, dont l’objet était de construire des ponts entre la culture arabe et des autres cultures où elle évolue aujourd’hui.
Raison de plus pour trouver refuge dans l’Andalousie mythique, celle de la convivencia qui désigne la coexistence pacifique et harmonieuse de différentes communautés (souvent religieuses) au sein d’une même société, comme ce fut le cas en Andalousie à l’époque de sa domination mauresque et de ses régimes tolérants face aux juifs et aux chrétiens qui y résidaient pendant près 8 siècles dans la péninsule ibérique. Cette culture andalouse existe toujours et ses actualisations émaillent le 26e FMA. En toute convivencia.
PAN M 360: Dans un contexte interculturel de plus en plus difficile, le FMA poursuit quand même sa mission. Comment donc, Joseph?
Joseph Nakhlé : Le contexte mondial est extrêmement trouble en ce moment, mais on persiste et signe, c’est-à-dire qu’on poursuit la diffusion de la culture arabe internationalement et localement.
PAN M 360 : C’est ce que vous faites depuis la fin des années 90 et ça se poursuit, bon gré, mal gré.
Joseph Nakhlé : Oui, comme tu le sais puisque tu l’as accompagné depuis sa première édition. C’est un espace qui ne veut pas faire la promotion de la culture arabe, c’est un festival qui veut célébrer le monde arabe dans ses connexions avec le monde entier.
PAN M 360 : Nuance très importante, effectivement.
Joseph Nakhlé : Le FMA n’est pas un festival identitaire. On n’est pas là pour célébrer un nationalisme arabe ou un monde arabe politique. Au contraire, notre monde arabe, c’est un monde de connexions avec les Perses, avec les Espagnols, avec les Indiens, avec les Asiatiques, avec les Québécois, les Français… C’est le monde arabe dans ses connexions avec le monde. C’est-à-dire partout où le monde arabe est passé, où il passe aujourd’hui, où il passera demain.
Nous vivons toi et moi en Occident et il y a toujours eu encore des influences arabes dans tout l’Occident depuis très longtemps.. Donc, c’est un monde arabe culturellement connecté au monde. Et c’est une culture arabe aussi qui souffre, qui souffre d’une modernité ratée, mais d’une modernité qui est toujours désirée. Le monde arabe était au contact de cet idéal des Lumières, il a vu une certaine renaissance commencer à surgir.
Mais cette renaissance a été étouffée par l’Occident. En tout cas, l’Occident a contribué énormément à cet étouffement. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, l’Occident a été très négatif par rapport au développement démocratique et civilisationnel arabe.
PAN M 360 : Aujourd’hui, plusieurs gardent cette impression que le monde arabe, c’est l’islam rigoriste, ce qui est complètement faux.
Joseph Nakhlé : On a refusé l’OLP il y a 30 ans, puis on a financé le Hamas… et là on se retrouve avec un Hamas qu’on ne peut accepter. Et il y a eu un mouvement laïc palestinien de résistance qui, à un certain moment, a accepté l’existence d’Israël. Il y a eu l’espoir d’une paix possible. Tout ça est tombé à l’eau parce que la politique ou la géopolitique du monde occidental était bâtie sur d’autres objectifs que celui de la paix et l’équité.
PAN M 360 : En bref, le FMA n’est pas un festival pour célébrer le monde arabe politique.
Joseph Nakhlé : Le FMA est là pour dire que le monde arabe, et la culture arabe particulièrement, est une culture diversifiée. Il y a beaucoup de scènes artistiques, de groupes d’artistes qui essayent, qui font, qui produisent, etc. Mais là-bas, on est toujours dans des structures archaïques, on est toujours loin d’accéder à une modernité de laquelle on peut profiter. Donc, c’est un monde arabe décalé par rapport au monde occidental, mais il est aussi étouffé par ce monde occidental.
PAN M 360 : Mais les choses se passent différemment ici avec le FMA.
Joseph Nakhlé : Depuis le début, on a promu cette idée d’un espace dédié à la rencontre des cultures, d’un espace dédié à l’échange, donc à la possibilité de proposer, d’être écouté et d’écouter. L’existence même du FMA est venue de ce besoin identitaire de concilier les deux appartenance : une culture de laquelle on est originaire et une culture à laquelle on appartient, qui est la culture québécoise occidentale. Donc, le FMA se voulait ce lieu de dialogue, ce lieu d’échange.
PAN M 360 : Vous aviez toujours des éditions thématiques afin de souligner cette double appartenance.
Joseph Nakhlé : Oui mais cette année, nous avons annoncé la suspension des thématiques. Depuis Gaza, il ne faut pas aller par mille chemins pour le dire, l’idéal des Lumières auquel le FMA aspire depuis ses débuts s’est effondré devant nos yeux. Et comment le monde occidental a traité cette tragédie de Gaza ? Ce manque de volonté de faire face à quelque chose qu’on le voit se dérouler devant nos yeux et qui est absolument incompatible avec nos valeurs. On voit que ces valeurs s’effondrent devant nos yeux ! On s’est donc dit, à quoi bon, s’il n’y a plus d’échange, s’il n’y a plus d’écoute, à quoi bon tenir des thématiques qui proposent le dialogue ?
PAN M 360 : Que veux-tu dire par « il n’y a plus d’échange »?
Joseph Nakhlé : Je ne sais pas si tu as eu le temps de parcourir les pages des réseaux sociaux du FMA: ça regorge de haine, de racisme, de menaces. C’est la première fois qu’on observe une aussi grande quantité de messages haineux. Vraiment, on parle de centaines sinon de milliers de messages agressifs et menaçants. Donc, on s’est dit, on a bien fait finalement de ne pas proposer une thématique parce que ça se voit que le dialogue est rompu, qu’il n’y a plus de place.
PAN M 360 : Mais ce sont des gens d’extrême droite, des ultraconservateurs qui interviennent là où ils peuvent être visibles et qui vous ont probablement ciblés. Vous êtes parmi les victimes de ce phénomène.
Joseph Nakhlé : Possiblement, mais avant…
PAN M 360 : Qu’est-ce qui a changé ?
Joseph Nakhlé : Quand il y avait des commentaires du genre, les Québécois de souche leur répondaient sur nos réseaux pour nous défendre. Là, on observe qu’il n’y a plus cette voix. La réalité est que ce dialogue est devenu très, très, très pénible et difficile. Et on n’est pas capable de l’assumer. C’est pour cela qu’on s’est dit, on arrête les thématiques, on fait ce qu’on sait faire, c’est-à-dire présenter les arts de la scène. Encore une fois, on peut espérer quelque chose parce que je pense que l’art, la culture, la musique, vraiment là, ce n’est pas des slogans. Je pense que la culture est le dernier abri contre l’intolérance, contre ces notions débiles et non fondées.
Donc pour nous, voilà, on est en pause, on n’est plus en mode réflexion, on est en mode soutien à une scène qu’on aime parce que ce qu’on propose et tout ce qui vient de cette culture arabe peut être, on l’a vu au fil de ces 26 éditions, peut être une matière pour une réflexion, une matière pour une création, une matière pour produire quelque chose de nouveau. Je pense que la culture arabe est toujours une culture très riche, capable de nous inspirer, nous qui vivons ici à Montréal.
PAN M 360 : Historiquement, vous avez toujours attiré un mélange de communautés orientales diverses, non seulement les Libanais, mais aussi les Égyptiens, les Maghrébins, les Kurdes, les Iraniens, les Turcs. etc. Et vous aviez aussi une forte proportion de Québécois de souche curieux de se plonger dans d’autres cultures. Avec la montée de l’intolérance face à l’immigration, êtes-vous contraints de servir un marché encore plus communautaire?
Joseph Nakhlé : Oui, et c’est malheureux. En 2006, c’était l’année pic au niveau de la billetterie où on a eu 425 000 $ d’entrées de billetterie; pour un festival comme le nôtre, c’était immense. Notre public était alors surtout Québécois de souche. En 2007, les choses ont changé avec la crise des accommodements raisonnables; on a vu cette proportion chuter à 10%. Le FMA a écopé. Aujourd’hui nous sommes très vulnérables.
PAN M 360 : Vous êtes donc victimes de ce changement de perception.
Joseph Nakhlé : Effectivement. Après 2007, on avait réussi à remonter la pente mais pas autant qu’auparavant. Aujourd ‘hui, on observe que notre public de l’an dernier était constitué d’environ 40 % de Québécois de souche.
PAN M 360 :C’est quand même 40 %!
Joseph Nakhlé : Notre inquiétude est de voir ce qui suivra. On n’a pas fait notre sondage maison cette année, on espère qu’on n’observera pas le même phénomène qu’en 2007, c’est-à-dire une autre chute dramatique de la participation québécoise de souche. En tout cas, on sent cette montée de l’islamophobie, de l’arabophobie, appelle-la comme tu veux. Et donc, l’arabitude devient un peu comme les autres formes d’intolérance raciale ou culturelle.
PAN M 360 : Vous avez décidé quand même de continuer, de poursuivre. Et PAN M 360 contiuera à vous accompagner ! Alors où allons-nous cette année?
Joseph Nakhlé : On va vers l’Andalousie mythique. Pour les Arabes, c’est un refuge. L’Andalousie, pour nous, c’est la convivencia. C’est le lieu où la culture arabe avait réussi à proposer un modèle viable de vivre ensemble. Bien sûr, l’Andalousie qu’on a dans nos rêves n’est pas ce que fut l’Andalousie réelle. Mais quand même, la puissance du mythe ici est significative. Si l’Andalousie fut une terre de convivencia, si cette culture arabe a réussi à proposer au monde un modèle de vivre ensemble entre juifs, chrétiens et musulmans, dans une volonté commune, ça, pour nous, c’est aujourd’hui peut-être ce lieu symbolique qui va nous sauver de nous-mêmes.
PAN M 360 : De quelle manière ça se manifeste ?
Joseph Nakhlé : Ça se voit dans la programmation. Par exemple, Olé Persia, le concert d’ouverture, c’’est le flamenco qui remonte à ses racines gitanes mais un peu iraniennes, un peu arabes. Dans Olé Persia, cette connexion est célébrée. Après, on a d’autres spectacles abordant L’Andalousie au féminin, où des femmes célèbrent et perpétuent cette tradition musicale réservée traditionnellement aux hommes, mais à laquelle les femmes ont beaucoup participé à travers l’histoire.
Et donc, là, on a cinq femmes, cinq projets qui célèbrent cette Andalousie au féminin. La Mia Aït Amara, Lila Borsali. Dans le même esprit de l’Andalousie mythique, nous avons les soirées thématiques Y Una Noche et Songe d’une nuit andalouse.
PAN M 360 : Ce qui est un choix progressiste en soi. Et, comme par les années précédentes, vous cherchez à faire découvrir l’émergence.
Joseph Nakhlé : Exactement. On a dans la programmation des nouveaux noms, comme le chanteur libanais Moeen Shreif présenté en clôture, un grand artiste et qui est un peu dans la pop libanaise de qualité, un peu l’héritier d’un grand nom au Liban, Wadih El Safi.
PAN M 360 : Alors on se voit plusieurs fois jusqu’au 16 novembre!
Alors où allons-nous cette année?
Joseph Nakhlé : On va vers l’Andalousie mythique. Pour les Arabes, c’est un refuge. L’Andalousie, pour nous, c’est la convivencia, qui désigne la coexistence pacifique et harmonieuse de différentes communautés (souvent religieuses) au sein d’une même société. C’est le lieu où la civilisation et la culture arabe avaienr réussi à proposer un modèle de vivre ensemble. Bien sûr, l’Andalousie qu’on a dans nos rêves n’est pas l’Andalousie réelle. Mais quand même, la puissance du mythe ici est significative. Si l’Andalousie fut une terre de convivencia, si cette culture arabe a réussi à proposer au monde un modèle de vivre ensemble entre juifs, chrétiens et musulmans, dans une volonté commune, ça, pour nous, c’est aujourd’hui peut-être ce lieu symbolique qui va nous sauver de nous-mêmes.
PAN M 360 : De quelle manière ça se manifeste ?
Joseph Nakhlé : Ça se voit dans la programmation. Par exemple, l’ouverture, c’est Olé Persia. C’est le flamenco qui remonte à ses racines gitanes mais un peu iraniennes, un peu arabes. Dans Olé Persia, il y a cette connexion qui est célébrée. Après, on a cinq spectacles dans la série L’Andalousie au féminin, où ce sont des femmes qui célèbrent et perpétuent cette tradition musicale réservée traditionnellement aux hommes, mais à laquelle les femmes ont beaucoup participé à travers l’histoire. Et donc, là, on a cinq femmes, cinq projets qui célèbrent cette Andalousie au féminin. La Mia Aït Amara, Lila Borsali, les soirées thématiques Y Una Noche et Songe d’une nuit andalouse. Donc, on a cinq spectacles, je pense, autour de l’Andalousie. Et ce avec une place de choix donnée à la femme chanteuse ou musicienne qui a contribué énormément à ce legs.
PAN M 360 : Ce qui est un choix progressiste en soi. Et vous cherchez à faire découvrir l’émergence.
Joseph Nakhlé : Exactement. On a dans la programmation des nouveaux noms, comme le chanteur libanais Moeen Shreif présenté en clôture, un grand artiste et qui est un peu dans la pop libanaise de qualité, un peu l’héritier d’un grand nom au Liban, Wadih El Safi.
Parfait. Excellent, mon ami. Merci, mon chef.
PAN M 360 : Alors on se voit plusieurs fois jusqu’au 16 novembre!























