Chants libres / Le Vivier | Un millénaire plus tard… matière contemporaine !

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Trois soirs d’affilée cette semaine, Chants Libres présente Fantôme de Roy, théâtre musical inspiré d’une  confrontation médiévale entre le roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt et son chancelier Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry.

Il y a près d’un millénaire, cette confrontation s’était conclue par l’assassinat de l’archevêque en 1170 : quatre chevaliers partisans du roi avaient exécuté Thomas Becket près de l’autel de la fameuse cathédrale anglaise. Le «prêtre turbulent», pour reprendre le qualificatif du roi excédé par les ambitions de son ex-ami, avait été éliminé alors qu’il tentait de renforcer le pouvoir catholique en Angleterre, ce contre quoi s’opposait vertement Henri II.

Évocation artistique de ce conflit mythique entre pouvoir royal et pouvoir clérical, Fantôme de Roy soulève la fureur et la violence intrinsèques du pouvoir humain, «dans une fresque dramatique tissée de textes médiévaux et contemporains».

Grandes orgues, guitare électrique, trame électroacoustique, chœur et voix solistes, voilà la configuration musicale de ce Fantôme de Roy, à laquelle se juxtapose un livret constitué de textes du 12e et du 13e siècle. On a ainsi repris les textes de l’auteur médiéval Guernes de Pont-Sainte-Maxence, adaptés et réécrits par l’auteur autrichien Thomas Ballhausen et le compositeur Thomas Cornelius Desi. Les interprètes de ce théâtre musical seront le guitariste Jonathan Barriault, l’organiste Olivier Saint-Pierre ainsi que la mezzo-soprano Marie-Annick Béliveau.

Cette dernière étant la directrice artistique de Chants libres qui présente cette production avec le soutien du Vivier, elle est l’interlocutrice parfaite pour cette interview.

Fantôme de Roy est présenté du jeudi 23 au samedi 25 octobre à l’Église Sacré-Coeur-de-Jésus. Billets et infos ici.



PAN M 360 : Comment, grosso modo, se dessine  la trame de cette « fresque dramatique tissée de textes médiévaux et contemporains »?

Marie-Annick Béliveau : On a essayé de garder une formule qui pouvait faire référence un petit peu au français moyen, au français de cette époque, parce que le texte essentiel du livret est écrit en français du 12e et 13e. Donc, on a essayé de faire un compromis pour que ça soit quand même lisible et que ça s’adresse au public d’aujourd’hui. Mais c’est une expression qu’on a tirée directement de la langue d’oïl.

PAN M 360 : Quelle était la motivation première?

Marie-Annick Béliveau : Pour moi, c’est principalement cet intérêt que j’ai eu pour cette langue, aussi  parce qu’on y raconte l’histoire de l’assassinat de Saint Thomas Becket qui eut lieu à la fin du 12e siècle. Et on prend des textes qui racontent, qui relatent les événements. Ces textes ont été écrits peu après son meurtre.

Et ce que j’ai trouvé fascinant, c’est de voir que Thomas Becket  était complètement bilingue. Quand il était dans son milieu, il parlait l’anglais, mais quand il était à la cour, il parlait en français. Et j’ai trouvé que c’était très semblable à ma réalité d’aujourd’hui :  dans une journée, j’aurai autant d’activités en anglais qu’en français, j’ai des collaborateurs francophones et anglophones, je travaille et je vis dans les deux langues. Comme Thomas Becket ! En près de 1000 ans, en fait, ça a assez peu changé. On était déjà dans le Bonjour, hi! à l’époque.  

PAN M 360 : Haha! Par rapport à la réalité particulièrement montréalaise, c’est effectivement comparable. Et d’où vient votre propre participation?

Marie-Annick Béliveau :  Ce spectacle a été créé à Vienne en 2023. Le compositeur Thomas Desi a fait appel à moi pour créer ici ce spectacle qui était au départ donné à l’occasion d’un anniversaire de la Chapelle du Palais Impérial à Vienne. Et donc, c’était dans le contexte de ces festivités que le spectacle a été créé à Vienne et que le compositeur Thomas Desi en a composé cette partition. 

Ce que j’ai trouvé assez suave, c’est que Thomas m’ a contactée en me disant « J’ai pensé à toi pour créer le rôle de la narratrice –  et qui chante un petit bout –  parce que c’est en français du XIIe siècle et  c’est assez proche de la langue que vous parlez au Québec. J’avais bien ri de cette observation, puis je m’étais dit « Bon, quand même, il faut le faire!” Je ne dirais pas que j’étais  insultée mais…

Et  lorsque j’ai entrepris de travailler ce vieux français avec un professeur de littérature médiévale  à l’Université de Montréal en, avec qui je me suis penchée sur les textes en question et leur prononciation, j’ai dû reconnaître qu’en effet, cette langue nous est étonnamment familière.Tu réécoutes la Sagouine, puis tu lis le texte tel qu’on peut imaginer qu’il était prononcé à l’époque, et franchement, les similarités sont étonnantes. 

PAN M 360: Alors oui, il y a une part de vérité dans cette composante médiévale du français d’Amérique.

Marie-Annick Béliveau: Et ça veut dire que Thomas Desi n’avait pas tout à fait tort. Mais en plus, ce qui est très étonnant, c’est que dans le français qu’on parle ici, la façon d’utiliser les anglicismes, en fait, ce n’est pas comme en France où on dira « parking » et « week-end »; les anglicismes sont ici plus détournés, intrinsèquement liés à notre  vocabulaire. En fait, on partage ça avec la langue d’oïl, ce qui est très particulier et vraiment très amusant. 

Et donc, le spectacle comporte tout ce volet qui est chanté ou narré, récité en langue d’oïl. Mais il y a aussi de l’anglais moderne, il y a aussi du français moderne et puis il y a même des petits bouts en allemand parce que quand même, je voulais conserver un petit peu de la couleur de la création originale à Vienne.  

PAN M 360 : Parlez-nous du texte, d’abord celui de Guerne de Pont-Saint-Maxence. 

Marie-Annick Béliveau: C’est un moine qui a écrit cet immense ouvrage au XIIIe siècle,  la biographie de Saint Thomas Becket. Et on utilise aussi beaucoup ce texte. Tout le théâtre est basé sur les enluminures de Matthieu Paris, illustré à peu près un siècle après le meurtre de Thomas Becket. 

PAN M 360: Et Thomas Ballhausen ?

Marie-Annick Béliveau: C’est un auteur et professeur à l’université Mozarteum de Salzburg, il collabore avec Thomas, ce qu’il a aussi fait dans d’autres projets. Donc tout ce qui est en anglais moderne et en allemand dans le spectacle, c’est lui qui l’a écrit. 

PAN M 360 :  Et d’où vient Thomas Cornelius Desi. Qui est-il?

Marie-Annick Béliveau : En fait, c’est un compositeur que j’ai rencontré il y a très longtemps à l’Abbaye de Royaumont, alors qu’on participait tous les deux au stage de l’Académie Voix Nouvelles. Il est installé à Vienne, il est très actif sur la scène européenne de ce qu’on appelle là-bas le Musiktheater. C’est une forme, je dirais, en devenir ici au Canada, en Amérique, qu’on commence à voir émerger un peu plus. Donc, ce n’est pas le musical, ça n’a rien à voir avec Broadway, ça pourrait s’apparenter aussi au théâtre musical. On s’affranchit un peu de l’opéra pour aller dans des formes plus théâtrales, qui sont aussi dans quelque chose qui est un peu plus performatif. Au départ,  Thomas est un compositeur de musique contemporaine, très versé et particulièrement dans le répertoire lyrique. Je pense d’ailleurs à une des créations qu’il a faites l’année dernière, autour des opéras de Puccini, basé sur des correspondances du compositeur.

De plus,  Thomas a beaucoup travaillé avec le musicologue Eric Salzman, puis ils ont écrit ensemble un livre qui est très important pour tout ce qui est l’histoire du développement de l’opéra au XXe siècle et au XXIe siècle, intitulé Seing the Voice, Hearing the Body. Oui, un ouvrage de référence, très important pour tout ce qui est le développement de l’opéra fin XXe siècle, début XXIe siècle Et petite anecdote,  la page couverture de l’opéra est une photo de Pauline Vaillancourt! 

PAN M 360: Parlons de l’exécution musicale. D’abord, Jonathan Barriault est le guitariste qui accompagne le chant et la narration.

Marie-Annick Béliveau:  Oui, guitare électrique. Ça fait des années que je collabore avec Jonathan, autant comme guitariste électrique que comme guitariste classique. Et puis c’est Olivier Saint-Pierre qui joue les grandes orgues de l’Église Sacré-Cœur. Parce que l’Église est un élément crucial ici. Autant la Chapelle Impériale à Vienne était le point de départ du projet, autant on a voulu vraiment adapter la pièce à l’église Sacré-Cœur de la rue Ontario.

C’est une église très intéressante parce que d’abord, elle a conservé son caractère  communautaire. De plus, (le chef de chœur) André Pappathomas en a pris  la direction artistique et y favorise la création. Dans cette église, cohabitent des artistes créateurs avec la communauté citoyenne du quartier. Les paroissiens, on peut aussi les qualifier ainsi, se sentent très impliqués dans ces projets de création.

PAN M 360: Des tableaux vivants font aussi partie de la production, Mais encore ?

Marie-Annick Béliveau: C’est un  volet très important du spectacle. À Vienne, on a travaillé avec des enfants qui incarnaient tous les tableaux vivants, ceux qui personnifient les personnages historiques, et aussi étaient les choristes. Ici à Montréal, j’ai choisi plutôt de jouer sur la proximité et sur l’ancrage dans le quartier Centre-Sud pour en faire un projet communautaire. On a donc des choristes  amateurs et bénévoles, dont certains issus du Grand Chœur du Centre-Sud, d’autres du quartier ou d’ailleurs à Montréal. C’est la même chose pour les acteurs qui incarnent les tableaux vivants.

PAN M 360: Comment avez-vous conçu ces tableaux vivants ?

Marie-Annick Béliveau: Nous avons choisi huit enluminures médiévales du moine anglais Matthieu Paris qui racontent cette histoire. Ces enluminures sont littéralement une bande dessinée, parce qu’à l’époque, les gens étaient illettrés. Puisque les moines s’adressaient au peuple, donc là, comme c’était la vie d’un saint, on voulait que tout le monde puisse y avoir accès. Ces enluminures sont une véritable bande dessinée qui raconte les différents épisodes de cette dispute, de cette colère. Ainsi, le spectacle est bâti autour de cette succession d’enluminures, des acteurs personnifient ces tableaux vivants. Je fais la narration pendant qu’ils font pantomime des actions décrites par le texte.

PAN M 360: Ne nous reste qu’à nous rendre à l’église !  

CRÉATEURS

Thomas Cornelius Desi
Thomas Ballhausen
Guernes de Pont-Sainte-Maxence

INTERPRÈTES

Marie-Annick Béliveau
Jonathan Barriault, guitare
Olivier Saint-Pierre, orgue

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