Jeudi soir au Gesù était donné un ciné-concert comme aucun autre. Ascenseur pour l’échafaud, film de Louis Malle sorti en 1958 et dont la trame sonore presque entièrement improvisée de Miles Davis a autant contribué au succès et à la renommée du film que la qualité de la réalisation de Malle lui-même. Il fallait donc se poser la question suivante : doit-on rejouer note pour note une partition originellement créée spontanément, trahissant ainsi son esprit premier, ou droit-on plutôt rendre hommage à cet esprit en improvisant de nouveau, quitte à briser les repères solidement enracinés dans la tête des cinéphiles?
À ce dilemme, le trompettiste Rémi Cormier a clairement choisi son camp en favorisant la deuxième solution. Le Montréalais, déjà à l’aise dans le style groove nocturne et urbain de la musique d’origine (écoutez sa musique sur Bandcamp), y est allé d’ambiances parfois feutrées, parfois plus dynamiques, propulsives (pour les scènes en voiture, par exemple). Musicalement parlant, Cormier tisse une toile assez veloutée, avec d’occasionnelles saillies dissonantes ou grinçantes. Un tableau de couleurs chaudes, tamisées. Ses collègues Théo Abellard au piano, Levi Dover à la basse, Louis-Vincent Hamel à la batterie et Nick Di Giovanni à la guitare jouent le jeu et insèrent leurs propres interventions dans le cadre assez droit des émotions et atmosphères suggérées. En termes d’hommage à la musique de Miles, c’est efficace et très séduisant. On notera des passages déséquilibrés au niveau du volume de la musique face à celui du film et des dialogues. Le genre de chose qui se peaufine avec le temps.
Voilà pour l’aspect purement musical et technique de la relation de la musique avec le film. C’est au niveau de son lien dramatique et émotionnel avec les images que l’on se demande parfois ce qui aurait dû être fait différemment. Plusieurs scènes silencieuses à l’origine (il y en a pas mal, étant donné qu’il n’y avait qu’environ 20 minutes de musique, sur 1h30 de film, dans le montage final, je vous le rappelle!) semblent ici surchargées, comme tapissées un peu trop abondamment de ‘’mood’’ et d’ambiance. Nonobstant la qualité de la partition improvisée par le quintette de Rémi Cormier, on ne peut faire abstraction de la relation symbiotique avec les images.
Dans le film de 1958, Malle avait délibérément choisi de restreindre les interventions musicales à quelques moments choisis. Il y avait une raison à cela. L’effet dramatique, l’expression communicative et émotionnelle de la psyché des personnages, tout cela était distillé parcimonieusement, et surtout équilibré entre la vitalité ‘’naturelle’’ du jeu d’acteurs et la prestation ‘’commentée’’ par la trame sonore. Dans le film, tel qu’on le verra sur n’importe quel site de streaming, l’arrivée de la musique marque chaque fois un moment important, une sortie de l’espace cru de l’histoire, un mouvement de recul pour mieux embrasser une perspective plus large des émotions et de l’intériorité des protagonistes.
Dans la version présentée au Gesù, cet équilibre est brisé par la présence, presque mur à mur, paroi à paroi, de la musique qui couvre tout. On est un peu inondés, dans un ascenseur clos, et les repères s’effritent. Même si la compo de Rémi Cormier est très bonne, elle est largement surutilisée. Je me suis fait la remarque, plusieurs fois, que j’aimerais que ce fut un simple concert plutôt qu’un ciné-concert.
Un exemple probant : la scène où Florence (Jeanne Moreau) sort du café, après avoir demandé au barman s’il avait vu Julien (coincé dans l’ascenseur). Le sentiment de solitude de celle-ci, baigné dans l’urbanité nocturne, est magnifié par l’apparition de la trompette et de sa mélodie lancinante, doucement coussinée par le reste du quintette. Après presque trente minutes sans musique, la force tranquille de ce moment est marquante. Hier soir, elle était entièrement effacée par la présence incessante, depuis les premiers instants du film, de la trame sonore. Une apparition à l’origine significative désormais délestée de tout intérêt particulier.
Je ne dis pas qu’il aurait fallu rejouer la musique note pour note non plus. L’argument de Cormier me semble très juste : Miles n’aurait jamais fait cela. Mais il me semble que l’esprit de cette musique ne réside pas uniquement dans son style et ses sonorités, mais aussi dans sa place dans le déroulement narratif et dramatique. Autrement dit, moins de notes et plus de silences auraient également dû faire partie de l’analyse du caractère de cette musique.
Même si on devra revoir le dosage, le concept, audacieux, et la belle partition, sont menés avec une implication authentique et pleinement réussie.
Quelle sera votre intention première en allant à ce concert : écouter de la bonne musique inspirée par Miles Davis, ou faire l’expérience d’une relation très spéciale entre images et sons? La réponse influencera certainement votre degré de satisfaction.





















