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La nature est une source inépuisable d’inspiration pour les compositrices et les compositeurs depuis la nuit des temps. Les Quatre saisons de Vivaldi ou encore la Symphonie pastorale de Beethoven sont des exemples peut-être faciles, mais néanmoins iconique du désir des musiciens de traduire avec les sons leur évocation de la nature.
C’est dans cette même idée de relation poétique que Yannick Nézet-Séguin et l’explorateur Mario Cyr ont imaginé, il y a quelques années, ce projet de symphonie où la musique et la nature entreraient en symbiose, notamment par le biais d’images grandioses.
Cette œuvre, cette Symphonie du vivant qu’est ce film Murmures, sera présentée à guichets fermés le dimanche 1er novembre par l’Orchestre Métropolitain et son chef à la Maison symphonique est l’aboutissement de ce projet. Réalisé par Marie-Julie Dallaire avec des images de Mario Cyr, ce film « à mille lieues des documentaires animaliers traditionnels […] invite à découvrir nos colocataires terriens comme des êtres vivants complexes et habités d’une vie intérieure profonde. »
En marge de cette première, Alexandre Villemaire a pu s’entretenir avec Anaïs Larocque, qui signe la musique de ce film pour parler de la création de l’œuvre et du travail effectuer avec l’orchestre.
PAN M 360 : Comment as-tu été approchée pour ce projet de création de cette Symphonie du vivant avec l’OM?
Anaïs Larocque : Tout d’abord, j’ai beaucoup d’expérience en cinéma. J’ai travaillé sur de nombreux films, notamment autour de thématiques environnementales, mettant en vedette des animaux, la nature ou proposant des expériences immersives. J’ai notamment réalisé la musique de Nature vive, avec Oasis, une compagnie spécialisée dans les expériences immersives. Mon premier long métrage, en 2018, c’était Odyssée sous les glaces, qui mettait en vedette le plongeur Mario Cyr, qui est un des idéateurs de Murmures avec l’Orchestre Métropolitain.
On se retrouve donc lui et moi presque dix ans plus tard sur ce nouveau projet. Après en avoir rencontré plusieurs compositrices et compositeurs, c’est finalement mon nom qui est ressorti.
J’ai rencontré l’équipe de l’OM ainsi que celle de la production, et nous avons discuté du projet ensemble. Le courant a vraiment bien passé avec Marie-Julie Dallaire, la réalisatrice et les autres membres de l’équipe. C’est à la suite de ces rencontres qu’ils m’ont choisie.
PAN M 360 : Yannick le mentionne je pense, c’était un projet qui lui tenait à cœur, notamment pour créer une œuvre interdisciplinaire favorisant le dialogue entre différentes formes d’expression artistique. Comment les discussions ont-elles évolué au fil du temps dans ce projet qui a débuté il y a sûrement déjà un certain temps?
Anaïs Larocque : Les discussions ont surtout eu lieu avec la réalisatrice puisque j’ai travaillé très étroitement avec l’équipe du film. Comme tu le mentionnes, le projet a commencé il y a plus de quatre ans. Moi, je suis arrivée assez tard dans le processus. Cela fait environ un an que je travaille dessus.
Lorsque j’ai rejoint le projet, les tournages n’étaient pas terminés. Nous ne savions donc pas exactement quelles images nous allions réussir à obtenir. C’est ce qui distingue ce projet d’un film plus traditionnel, où il y a un scénario et où l’on sait d’avance ce que l’on va filmer.
Il y a donc eu beaucoup de discussions sur ce que nous voulions raconter à travers le film et sur la place que devait occuper la musique. Comme il n’y a pas de narration, la seule présence humaine passe par la musique et les instruments. Il était important de trouver le bon angle. Nous avons travaillé au fur et à mesure, en fonction des images reçues, pour déterminer ce que nous voulions exprimer et quel rôle la musique allait jouer.
Du côté de l’OM, il y avait aussi toute la question de l’orchestration. J’orchestre moi-même mes compositions, mais c’était la première fois que je travaillais avec un ensemble aussi imposant qu’un orchestre symphonique. Habituellement, je travaille davantage avec de petits ensembles, comme des quatuors à cordes.
Je me suis donc tournée vers François Vallière, un excellent orchestrateur qui travaille également avec l’Orchestre Métropolitain. C’est un ami et un collaborateur de longue date. Nous avons beaucoup discuté de la manière dont nous allions travailler ensemble sur ce projet.
Je dirais qu’il y avait deux grands axes de discussion : d’un côté, la dimension narrative du film et, de l’autre, notre collaboration pour transformer, orchestrer et arranger mes compositions afin de les adapter à un orchestre symphonique.
PAN M 360 : En ce qui concerne ta manière de composer pour le cinéma, composes-tu avant de recevoir les images avec une idée de synopsis en tête ou préfères-tu attendre de les avoir ?
Anaïs Larocque : Cela dépend des projets. Auparavant, j’avais davantage tendance à attendre les images avant de composer. Je suis très inspirée par la palette de couleurs utilisée : je ne composerais pas de la même façon pour des images aux couleurs chaudes que pour des images aux couleurs froides.
Je suis très attachée à l’image. Avec le temps, j’ai toutefois travaillé sur plusieurs projets où je partais du scénario pour commencer à composer les premiers thèmes. C’est une approche que j’aime faire de plus en plus.
Ce projet-ci me permettait donc de commencer à composer à l’avance, à partir d’une idée de ce que je voulais dire. Par exemple, avec Marie-Julie, nous avons discuté de plusieurs tableaux. On se disait qu’on allait essayer d’avoir un tableau qui symbolise la peur ou le cauchemar. Le film s’articule beaucoup autour de l’univers du rêve, notamment parce que des études récentes ont montré que les animaux rêvent eux aussi et le film vient mettre en lumière les points communs que nous partageons avec eux : la peur, l’espoir, l’amour, le rêve, entre autres. Le concept du rêve nous permettait d’être moins limités dans ce vers quoi nous voulions aller. Il ouvre la porte à de nombreux univers imaginaires avec une grande liberté.
J’ai donc commencé à travailler sur certains tableaux avant même de recevoir les images. Puis, à mesure que celles-ci arrivaient, j’ai également commencé à composer directement en fonction de ce que je voyais. Une fois le montage verrouillé, il a fallu ajuster la musique, la replacer à certains endroits et apporter de petites modifications pour qu’elle suive parfaitement les images. Il y a eu tout un travail de collaboration entre le montage et la musique.
PAN M 360 : Tu évoquais le travail d’orchestration réalisé en collaboration avec François Vallières dans ce qui est pour toi, la première grande œuvre symphonique de ton catalogue. Quels défis as-tu rencontrés dans ton écriture ? Quelle a été la contribution de François ou des musiciens de l’orchestre dans la composition?
Anaïs Larocque : Effectivement, j’ai déjà travaillé avec un orchestre à cordes, mais jamais avec un orchestre symphonique complet. C’était un projet très différent de mes habitudes. Généralement, je produis moi-même la musique : j’engage mes propres musiciens et nous enregistrons rapidement en studio pour obtenir une première version satisfaisante.
Cette fois, nous avons travaillé pendant des mois avec des maquettes. Il a fallu que je me restreigne, parce que je suis quelqu’un qui a l’habitude de produire beaucoup de musique et qui tient à ce que le résultat sonne toujours bien. Mais, ici, la musique allait être interprétée par un orchestre. Il fallait donc travailler suffisamment le son pour que la réalisatrice et l’équipe du film puissent imaginer le résultat final.
Pour moi, c’était quand même un bon défi de me dire que je n’entendrais le résultat définitif qu’au moment de l’enregistrement. Il y a bien eu une répétition, mais elle a eu lieu seulement la veille de celui-ci.
Il y a certains instruments que j’avais moins l’habitude d’utiliser. J’utilise beaucoup les cordes et les voix dans mon écriture, mais moins les cuivres, les bois et certaines percussions. Dans mes productions, ces instruments sont souvent moins présents ou traités de manière virtuelle, directement dans le logiciel de composition.
Je me suis donc demandé ce que nous pouvions faire jouer aux bois, par exemple, puisque ce n’est pas une famille d’instruments vers laquelle je me tourne naturellement.
François m’a beaucoup aidée à élargir mes horizons. Une mélodie que j’imaginais être jouée par les cordes, par exemple, pouvait être tout aussi être intéressante aux bois. Il a été un très bon allié pour explorer ces possibilités.
J’orchestre tout de même une bonne partie de mes compositions et j’ai généralement une idée assez précise du résultat sonore que je recherche. Mais François était là pour s’assurer que l’ensemble de l’orchestre soit mis à contribution et que la musique ne repose pas uniquement sur les cordes.

PAN M 360 : Comment s’est déroulé l’enregistrement ? J’imagine que c’était la première fois que tu entendais réellement tes compositions interprétées par l’orchestre, après les répétitions. Y a-t-il des éléments que tu as modifiés à la suite des échanges avec les musiciens ou de ton expérience du son en direct ?
Anaïs Larocque : Il n’y a finalement pas eu beaucoup de changements, puisque le temps dont nous disposions pour l’enregistrement était limité. J’ai toutefois beaucoup collaboré avec l’un des percussionnistes de l’OM. Il m’a proposé de lui envoyer les maquettes que j’avais transmises à François, car elles l’inspiraient et lui donnaient envie d’apporter quelques modifications aux percussions afin de se rapprocher de l’esthétique sonore que j’avais imaginée.
Je suis donc arrivée en avance à l’enregistrement. Il m’a présenté et fait une démonstration des différents instruments de percussion qu’il pouvait utiliser. La réalisatrice, François et moi, avons écouté les possibilités ensemble.
Pour certaines pièces, notamment celle des cerfs, il disposait d’instruments qui permettaient d’obtenir des sonorités plus boisées, exactement dans la direction que je recherchais, notamment des sabots de cerfs! Lorsque je travaille avec mes banques de sons, j’ai accès à une immense variété d’instruments, mais ils ne correspondent pas nécessairement tous à ceux d’un orchestre traditionnel. Le percussionniste a donc pu m’aiguiller pour choisir des sonorités adaptées.
J’ai rarement l’occasion de travailler avec des percussionnistes, donc cette expérience était donc particulièrement intéressante pour moi.
Aussi, avec un titre de projet comme Murmures, c’était important aussi qu’on entende justement des petits murmures instrumentaux et des sons plus subtils. Nous avons donc exploré des textures plus contemporaines, avec les musiciens. Je suis notamment allée voir les cornistes et je leur ai demandé de souffler dans leurs instruments afin d’explorer les différentes sonorités de souffle et de vent qu’il était possible de créer. Nous avons également utilisé une tôle sonore, ou thundersheet, pour créer des effets plus cinématographiques.
J’aurais évidemment aimé disposer de beaucoup plus de temps pour ces explorations, mais cette expérience m’a aussi permis de rencontrer de nombreux musiciens et de découvrir des gens avec qui je pourrais collaborer à l’avenir. Je pense notamment aux percussionnistes qui sont sensibles à l’univers du cinéma, qui savent prendre une certaine liberté par rapport à la partition et qui cherchent à apporter une dimension cinématographique aux images.
PAN M 360 : C’est vraiment un important travail de collaboration qui s’est fait et qui a influé sur ton écriture et, finalement, sur l’évolution de l’œuvre.
Anaïs Larocque : Oui, exactement.
PAN M 360 : Sur le plan de l’écriture, tu as mentionné que les thématiques de la nature ne sont pas nouvelles dans ton catalogue. En quoi cette œuvre se distingue-t-elle de tes compositions précédentes ? Est-ce que tu t’es inspirée de ce que tu avais déjà fait ou es-tu repartie de zéro ?
Anaïs Larocque : C’est difficile de dissocier la nature et les animaux de ma propre sensibilité, puisque j’ai toujours ressenti une grande proximité avec la nature. Ma spiritualité est en partie liée à ce rapport au vivant. Face à la nature, je trouve que nous nous sentons tout petits. Cela nous rend humbles et nous amène à prendre conscience de beaucoup de choses.
Je ne pense donc pas m’être tellement éloignée de ce que je suis habituellement lorsque je compose. Je suis très inspirée par la musique d’influence nordique. J’aime beaucoup des compositeurs comme Jóhann Jóhannsson, Ólafur Arnalds et Viktor Orri Árnason. Dans leur musique, je trouve qu’on ressent presque le souffle du vent et l’immensité des grands espaces. Il y a aussi une lumière et une chaleur qui coexistent avec des atmosphères parfois froides. C’est quelque chose qui me rejoint profondément et j’ai retrouvé cette sensibilité dans les images. Dès que je les ai vues, j’ai senti que cela fonctionnait.
Le défi consistait aussi à trouver comment faire parler les scènes, puisque nous ne connaissons pas nécessairement le langage des animaux. Ce film n’a pas pour vocation d’être un documentaire animalier spectaculaire. Dans mes projets précédents, qui étaient surtout des documentaires, il y avait une narration.
Ici, il n’y en a pas. Nous observons les animaux dans leur comportement naturel. Il n’y a pas de scène spectaculaire simplement pour impressionner le public. Nous entrons dans leur quotidien : nous les regardons et, parfois, ils nous regardent. Certaines scènes sont assez longues et comme compositrice, je cherche toujours à comprendre ce que la musique peut exprimer en tant que personnage invisible du film.
Dans ce cas-ci, le défi était que je ne savais pas exactement ce qui se passait dans la tête de ces animaux. Mon point de vue musical s’est donc imposé à partir de ma propre perception, de mon histoire personnelle et de ce que je ressentais en regardant les images.
Je dirais qu’il y a davantage de moi dans ce projet que dans mes autres films, parce que ceux-ci comportaient un cadre plus défini, une narration et un message précis à transmettre. Dans Murmures, la musique occupe une place essentielle aux côtés de l’image. C’est presque elle qui raconte l’histoire.
PAN M 360 : Musicalement, à quoi le public peut-il s’attendre en découvrant ce film ?
Anaïs Larocque : La musique est très atmosphérique. C’est un film qui se ressent davantage qu’il ne se regarde, et je pense que la musique joue précisément ce rôle.
Je suis très attirée par la beauté avec un grand B. La musique a donc également cette vocation : elle cherche à être belle. Ce n’est pas une musique complexe ou volontairement difficile d’accès. Je pense que les gens pourront s’y reconnaître. Elle est assez thématique, dans le sens où certains thèmes reviennent au fil du film et sont parfois transposés d’un instrument à l’autre.
Mon objectif est surtout d’émouvoir le public et de lui faire passer un beau moment.
J’aimerais aussi que les spectateurs repartent en réfléchissant peut-être à l’importance de prendre le temps de s’arrêter et d’observer. Nos vies sont tellement occupées qu’il est rare que nous prenions le temps d’ouvrir les yeux pour remarquer tous ces détails de la vie. Je pense que la musique contribuera beaucoup à cette expérience.
PAN M 360 : Que retiens-tu de cette expérience avec un grand orchestre et qu’est-ce que cette collaboration avec l’Orchestre Métropolitain t’a apporté ?
Anaïs Larocque : C’est un grand rêve qui se réalise. J’ai toujours voulu entendre ma musique interprétée par un orchestre. C’est une expérience formidable et très émouvante.
J’ai aussi beaucoup apprécié les retours des musiciens sur mes compositions. Plusieurs sont venus me voir après l’enregistrement pour me dire à quel point ils avaient aimé jouer mes morceaux. Cela m’encourage énormément à poursuivre dans cette voie.
Il faut dire que ce genre d’expérience reste assez rare au Québec. Dans les productions cinématographiques, les budgets ne permettent pas toujours d’engager un orchestre. Je ne peux donc pas affirmer que l’occasion se représentera de sitôt.
Mais, définitivement, c’est une expérience que je souhaite renouveler. J’ai toujours beaucoup aimé la musique orchestrale, tout comme les petits ensembles. J’aime la puissance d’un orchestre, mais ce que je retiens surtout de cette expérience, c’est l’envie d’explorer davantage d’autres instruments. Jusqu’à présent, mon approche était très centrée sur les cordes, et elle va le rester parce que ça fait partie de mon esthétique, mais j’ai rencontré de nombreux musiciens avec qui j’aimerais maintenant explorer de nouvelles possibilités. Je suis vraiment tentée de développer de futures collaborations avec eux.
crédit photo : Samuel Laflamme
Réalisation & scénarisation | Marie-Julie Dallaire
D’après une idée originale de | Mario Cyr
Production | Mélanie L. Dion & Vincent Leroux
Maison de production | PVP MEDIA
Images | François Gamache & Josée Deshaies
Montage | Louis-Martin Paradis
Musique | Anaïs Larocque
Orchestration | François Vallières
Conception et montage sonore | Luc Raymond
Prise de son | Maxime Dumesnil
Montage musique | Guy Pelletier
Mixage | Bernard Gariépy Strobl
Colorisation | Steven Mercier
Production associée | François Trudel
Production exécutive | Marie-Julie Dallaire & Vincent Leroux
Direction de production | Mélanie L. Dion & Priscilla Winling
Assistance à la réalisation | Fabrice Barrilliet
Direction de postproduction | Justine Godin
Orchestre Métropolitain
Direction artistique | Yannick Nézet-Séguin
Chef d’orchestre | Simon Rivard























