classique moderne / électronique / néoclassique / période romantique

 Guillaume Côté ensorcelle les Grands Ballets et le public

par Frédéric Cardin

Il y avait de l’enthousiasme lors du dévoilement de la saison 26-27 des Grands Ballets Canadiens. On nous présentait avec une certaine fébrilité la collaboration à venir avec Guillaume Côté, ex-danseur étoile du National Ballet de Toronto, chorégraphe et créateur du Petit Prince, bellement accueilli lors de sa création, à Toronto également. Surtout, cette première commande faite au Québécois portait sur une relecture du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, une histoire pleine de magie, idéale pour un ballet. 

J’annonce tout de suite mes couleurs : j’ai adoré le résultat. Côté a ensorcelé la troupe montréalaise, et du coup, le public qui a rempli la salle Wilfrid-Pelletier. 

Dans les Songes d’une nuit d’été (pluriel – pour plus de compréhension, voir l’entrevue que j’ai réalisée avec lui ICI), Côté construit une chorégraphie polyphonique, remplie d’ensembles papillonnants et virevoltants, sans arrêt ou presque (il y a quelques duos, dont un assez vaste entre Titania et Oberon). 

Il y a aussi beaucoup d’humour, que l’histoire shakespearienne permet amplement il faut dire. Mais Côté manipule la dérision et certaines truculences avec justesse. Le spectacle se divise clairement en deux parties bien découpées en termes de tempérament. La première baigne dans la joie et l’amour butinant. Une légèreté bon enfant, juvénile vraiment, est exprimée sous forme de tournoiements et de voltiges aérées, ou aucun personnage ne sait rester en place. Parfaite incarnation de l’univers féérique et insouciant imaginé par Shakespeare. La deuxième partie est plus dramatique, plus sombre, mais sans perdre de sa séduction, ni de son caractère attrayant. Je dirais même plus, si la première moitié est excitante (chorégraphie vivifiante, énergie vitale de la mise en scène, etc.), la deuxième est puissante, émotionnellement, surtout dans sa symbiose avec la musique (j’y reviendrai).

INFOS ET BILLETS

Mais avant de poursuivre, résumons : le mariage de Hermia et Démétrius rassemble toute la communauté du monde magique de Titania et Oberon, parents de Hermia. Mais les amours des uns et des unes autour du couple sont assez libres (et non hétéronormatifs – ça c’est la touche personnelle de Guillaume Côté), et finissent même par déteindre sur Hermia et Démétrius. Cela ne plaît pas à la reine Titania, personnage assez solennel et conservateur, qui somme Maya (un personnage gentiment malicieux, et le pendant féminin du Puck de Shakespeare) d’utiliser sur Hermia et Démétrius une fleur magique qui rend amoureux. Mais bien entendu, ça dérive et l’assemblée au complet est amenée à vivre au rythme de relations éphémères que multiples, sans égard au sexe ni au genre. Contrairement à la pièce d’origine où les bonne moeurs finissent par être rétablies dans leur préséance, ici, c’est Titania qui finit par s’adoucir et laisser ses ‘’enfants’’ vivre un peu comme ils le veulent. 

Voilà pour le contexte. Revenons au spectacle. Côté dit avoir une affinité intime avec la musique. Je confirme que c’est vrai, et que le résultat sur scène en est d’autant plus séduisant. Le chorégraphe utilise des musiques de Félix Mendelssohn (1809-1847), surtout les symphonies no 3 ‘’Écossaise’’ et no 4 ‘’Italienne’’, pour des raisons mélodiques et dynamiques, car ces chefs-d’oeuvre irrésistibles, même s’ils n’ont jamais été conçu pour le mouvement, sont intrinsèquement dansants. Aussi parce que Mendelssohn a écrit une musique fameuse dans le répertoire classique sur le Songe d’une nuit d’été. De cette partition qui possède sa propre magie, Côté n’utilise que la Marche nuptiale (que tout le monde connaît!). Pourquoi pas le reste? Mendelssohn explique tout cela dans l’entrevue…

LISEZ L’ENTREVUE AVEC GUILLAUME CÔTÉ

Il suffit de dire que l’utilisation des deux symphonies les plus populaires de Mendelssohn fonctionne à la perfection, surtout dans les choix d’enchaînements organiques des divers parties des oeuvres, jouées dans le désordre, pour répondre aux impératifs d’efficacité narrative plutôt qu’à la cohérence musicologique. Dans la première partie teintée d’espièglerie, de souplesse et d’agilité, c’est l’Italienne qui domine. À raison car les rythmes bondissant et le caractère solaire de la musique colle idéalement au propos et à la mise en scène. On est abreuvé d’une agitation effervescente, mais surtout souriante. Le plaisir général est palpable, et se termine par l’intervention de Maya et de sa fleur magique. L’esprit farceur ne peut s’empêcher d’enchanter toute l’assemblée, plutôt que les deux seuls mariés. 

La deuxième partie instaure un changement de paradigme. Une scène nocturne se déploie. Les jeux de lumières, la généreuse Lune en arrière plan, et les protagonistes plongés dans un état second, féériquement onirique, sont bellement accompagnés par des musiques suggestives, impressionnistes et cinématographiques. Satie (Gymnopédie orchestrée par Debussy) séduit doucement, mais c’est surtout Max Richter avec November qui embrasse la salle au complet et les personnages crépusculaires aux interminables doigts griffus (mais aucunement menaçants – bravo au designer de costumes Rémi van Bochove) de son étreinte somptueuse et puissamment émotionnelle. Un moment de communion créative hollywoodien, certes, mais diablement efficace. Quelques frissons, soyez avertis. 

Aussi, je ne veux pas l’oublier, la contribution du Montréalais Tommy Lunaire, avec une partition électro-orchestrale teintée de Minimalisme glassien, qui rappelle ausi par moment la force expressive, la vitalité rythmique et la beauté mélodique du chef d’oeuvre techno-symphonique de Daft Punk, Tron Legacy. Lunaire est plus impressionniste, certes, et cela sied parfaitement au contexte. Nous avons peut-être découvert un futur collaborateur de l’OSM, comme Apache il y a quelques semaines? Le jeune compositeur a certainement le potentiel de la chose. 

L’avant-dernière scène présente un pas de deux classiquement romantique (sur l’Adagio de la Symphonie Écossaise) entre Titania et Obéron, dans lequel le roi est ensorcelé par Titania. Celle-ci lui reproche son apathie générale face à la situation. Mais son sort aura des effets insoupçonnés : Obéron entre dans une sorte de transe tripative qui révèle à sa femme ses côtés plus déjantés. L’épisode le plus marquant, visuellement, fait partie de cette scène : sous des projecteurs stroboscopiques, une créature insectoïde apparaît. Obéron en tombe amoureux et finit de décoincer Titania qui se rend compte que sa rigidité relationnelle ne fait qu’étouffer tout le monde autour d’elle. 

Chapeau au concepteur Patrick Martel. La créature est magnifique et restera gravée dans notre esprit. Bravo également au marionnettiste qui la manipule, en lui insufflant une démarche très naturelle et une présence scénique tout à fait crédible. 

La finale réunit tout le monde, dans une communauté apaisée par moins de raideur sociale, et plus de liberté.

Maude Sabourin incarne une Titania adéquatement impériale, alors que Thomas Leprohon réussit à nous faire croire à cet Obéron parfois pataud et maladroit, un peu effacé, mais finalement décoincé. Anaïs Roy, Antoine Benjamin Bertran, Aurora de Mori, Roddy Doble, Maeva Marcolini-Bowes, Célestin Boutin (qui incarnent respectivement Hermia, Démétrius, Helena, Lysandre, Clara et Ethan) donnent vie aux personnages avec la verdeur et l’ardeur voulue. On confond parfois certains personnages, en raison de costumes un peu trop similaires. 

L’orchestre des Grands Ballets joue agréablement sous la direction de Dina Gilbert, avec des tempos suffisamment vifs dans les pièces de Mendelssohn.

Les Songes de Guillaume Côté est une superbe réussite, un moment de magie et d’enchantement qui restera dans ma mémoire longtemps. La barre est maintenant très haute pour la suite de la saison. 

INFOS ET BILLETS

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