Chants de Vielles | Los Vega: le son jarocho de Veracruz à Saint-Antoine-sur-Richelieu

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Los Vega est un groupe de musiciens traditionnels issus d’une longue lignée mexicaine, noyau familial professionnalisé depuis au moins trois décennies. Los Vega est un véhicule du son jarocho traditionnel. Cette musique provient des villages de Veracruz – Golfe du Mexique. Depuis cinq générations, le son jarocho de Los Vega laisse infuser ses racines culturelles pour ainsi constituer un véritable héritage familial.

Progressivement, le groupe a investi les réseaux internationaux de la musique traditionnelle et s’est produit en Chine, aux États-Unis ou au Canada. On doit 5 albums studio à Los Vega, sans compter La Bruja pour la bande originale du film mexicain Frida, nommé aux Oscars un quart de siècle plus tôt.

Aux Chants de Vielles ce week-end (samedi 4 et dimanche 5 juillet), le groupe est composé de Enrique Vega Leona (requinto et voix), Fredi Vega (jarana tercera, zapateado, voix, danse), Raquel Palacios Vega (jarana primera, voix, danse) et Sinuhé Padilla (leona et voix).

Joints au téléphone peu avant leur arrivée à Saint-Antoine-sur-Richelieu, Fredy et Sinuhé ont courtoisement répondu aux questions de PAN M 360.

PAN M 360 : Rappelez-nous brièvement les fondements du son jarocho, les sources musicales de la région de Veracruz, les formes rythmiques, harmoniques et mélodiques, l’instrumentation, etc.
Sinuhé Pádilla Isunza  : L’essentiel, c’est de jouer dans le style de la famille Vega, c’est-à-dire de jouer comme jouait jadis tout en adaptant le style au présent.
Fredy  Vega: Si je peux compléter, le principe chez les Vega, c’est de suivre le style de Don Andrés Vega, l’aïeul de la famille.

PAN M 360 : Comment ce style est-il perçu ?
Fredy Vega :  Ce style est très apprécié des nouvelles générations, car la famille a développé une façon très authentique de jouer. Quand on transmet cette musique, ceux qui vous écoutent la comprennent, la ressentent en dansant et en l’écoutant. Nous ne considérons pas le style son jarocho comme un genre musical, ni comme un style, mais comme une tradition.

PAN M 360 : Et jusqu’où remonte cette tradition?

Sinuhé Pádilla Isunza   : Cette tradition remonte à l’époque coloniale et a pris forme à la campagne grâce au métissage de cultures telles que les cultures amérindiennes – on peut citer les Nahuas, les Popolucas ainsi que les influences de la mythologie olmèque.
Les racines ouest-africaines qui sont arrivées sur le continent à l’époque coloniale sont également très importantes. On peut ainsi citer les Congos, le peuple bantou venu d’Angola à cette époque, ainsi que, dès le milieu du XIXe siècle, la culture yoruba d’Afrique de l’Ouest. C’est ce que nous entendons par « racines africaines » du son jarocho ; de même, lorsque nous parlons de racines espagnoles, nous faisons référence aux racines andalouses, plus précisément aux racines séfarades, mauresques et roms/gitanes.

C’est alors que, à mesure que tout cela commence à se mélanger, le  style a bel et bien changé. Le son jarocho s’est consolidé au fil d’une histoire riche et longue de quatre siècles.

La dernière phase du son jarocho remonte à environ 50 ans, cette tradition tourne alors une nouvelle page, celle du mouvement fandanguero. C’est à ce moment-là que cette musique quitte la campagne et commence à se diffuser dans les villes.  Le son jarocho donc changé et continue de changer, c’est vrai. Cependant, c’est important. Nous de Los Vega veillons à ce qu’il évolue de manière saine.

PAN M 360 : Le changement s’impose-t-il? 

Sinuhé Pádilla Isunza : Le style doit changer, car nous ne vivons plus à la même époque. Nous ne vivons pas non plus au même endroit, nous ne faisons plus les mêmes choses qu’à l’époque où le son jarocho est né. Mais nous essayons de faire en sorte que ce soit un genre vivant, une tradition vivante, en acquérant de nouvelles nuances. Même dans le son jarocho, les formations se sont progressivement transformées. Par exemple, la « leona », qui est la basse, provient d’une région. Le violon tuxteco vient d’une autre région. La harpe vient d’une autre région encore. Le pandero aussi. Si l’on observe la géographie du Son Jarocho, on constate qu’au fil du temps, ces instruments se sont universalisés et que, dans les villes, on trouve désormais des groupes qui jouent de la leona, du violon, du marimbo, de la harpe, ce qui enrichit la sonorité du Son Jarocho.

PAN M 360 : Longue histoire d’hybridation!

Fredy Vega : C’est une tradition très riche qui comporte de nombreux éléments qui se sont mélangés et qui continuent de raconter de nouvelles histoires sur qui nous sommes. Donc, en nous appuyant sur le son traditionnel et paysan, en ayant la possibilité d’accéder à un style pur – si l’on peut parler de « pur » dans une tradition qui repose sur le métissage –, nous pouvons alors nous rapprocher d’une forme traditionnelle et essayer de suivre ces traces ; mais s’il y a de nouvelles influences, s’il y a de nouvelles formes que l’on découvre en voyageant et en écoutant des musiques d’autres horizons, bien sûr que cela inspire, n’est-ce pas ? Et nous ne sommes pas totalement rigides au point de dire : « Non, ça ne va pas évoluer, ça va rester identique pour toujours », c’est impossible, n’est-ce pas ? Car sinon, ça meurt.

Sinuhé Pádilla Isunza : Alors oui, on intègre de nouvelles influences ; en citer toutes serait un peu long, car il y a de nombreuses formes à Las Vegas, on le remarque bien, mais certains groupes font des choses différentes. Chacun raconte donc sa propre histoire : certains veulent s’en tenir davantage à la tradition, d’autres non, d’autres préfèrent emprunter de nouvelles voies. Et pour compléter tout cela, notre musique de Las Vegas joue un rôle très important : elle libère ces gens, pas seulement les Mexicains, mais elle réveille l’identité, elle réveille cette vibration qui coule dans nos veines, qui fait bouillir le sang et leur rappelle les traditions de leurs villages et de leurs villes ; ils commencent à s’en souvenir, et c’est là que ces traditions renaissent, non seulement celles des Mexicains, mais aussi celles de nombreux pays qui ne meurent pas parce qu’elles coulent dans leur sang.

PAN M 360 : Pourriez-vous résumer votre parcours professionnel  de la période actuelle  ?

Fredy Vega :  Notre style est, comme nous l’avons dit, une façon de jouer très particulière, propre à une région. Comme le disait Sinuhé, il existe de nombreux styles de son jarocho, mais Los Vega a une empreinte qui s’est retrouvée dans de nombreux groupes et qui se reflète dans différents projets ; on reconnaît qu’il y a un « Vega », une partie de la famille, à la manière dont on interprète la musique et le chant.

Sinuhé Pádilla Isunza : Le groupe a 30 ans d’existence professionnelle et a joué lors de différentes célébrations traditionnelles ainsi que dans des festivals nationaux et internationaux, dans différentes villes d’Europe, d’Amérique du Sud, au Mexique, aux États-Unis, au Canada et aussi en Chine.

Alors, jusqu’à présent, au cours de ces quelque 30 années, nous avons pu transmettre cette façon de faire, partager ce style sous différentes latitudes. Et en parlant de leur parcours, Los Vega a également reçu, par l’intermédiaire de son grand-père, le Prix national des arts au Mexique. Et en effet, le parcours de Los Vegas est bien riche : Combien d’albums, Freddy ?

Fredy Vega : Pour l’instant, on en est à quatre, et en plus, on a participé à des films, notamment  le film sur Frida. Los Vega a su imposer sa manière de faire pour que cela ne se perde pas, et ce style a permis de réaliser ces œuvres, n’est-ce pas ?

PAN M 360 : Quelle est la composition actuelle de Los Vega ?

Sinuhé Pádilla Isunza : Quand Los Vega joue en formation complète, elle peut compter jusqu’à sept participants. Mais ce n’est pas le cas aux Chants de Vielles, nous sommes un quatuor.  Les membres de Las Vegas participent également à différents projets, qu’ils soient musicaux ou sociaux, et nous nous consacrons aussi à l’enseignement du son jarocho dans différents endroits. C’est donc bien quand on arrive à les réunir tous, mais parfois, on n’est que quatre. C’est presque toujours c’est notre formation, c’est un quatuor.
L’instrument le plus important du son, c’est la jarana que va jouer Fredy. C’est la jarana « tercerola », un style qui s’est développé dans la région du Sotavento, au Mexique, à partir des guitares baroques espagnoles – les guitares baroques ne supporteraient pas le son percussif du son jarocho, ces instruments doivent donc être de conception différente. Ce sont également des instruments de percussion, en plus d’être harmoniques et mélodiques. Par exemple, cette « jarana » qui est une guitare baroque, n’est pas seulement un instrument rythmique et harmonique, mais aussi percussif. Il y a ensuite le « requinto », qui est un autre instrument à la fois rythmique, mélodique, percussif et mélodique ; c’est lui qui marque les mélodies. Le requinto, ou guitare de son, s’accompagne également du “sapateado” : pour nous, le zapateado est la percussion du pied, qui fait office de tambour. 

PAN M 360: Et pourquoi ces instruments sont aussi percussifs ?

Sinuhé Pádilla Isunza : Il faut mentionner qu’au Mexique, les tambours avaient été interdits par la Sainte Inquisition ; les tambours, surtout ceux qui venaient d’Afrique, étaient interdits mais… on peut retirer l’instrument aux gens, mais on ne peut pas en  retirer la mémoire de leur sang.  Et puis on a commencé à reproduire les mêmes rythmes de tambour en dansant ; c’est très similaire à ce qui s’est passé aux États-Unis avec les claquettes, ou encore au Pérou, où la loi avait interdit les tambours et où les gens ont commencé à jouer sur des caisses. C’est ce qu’on fait, et on va le faire aussi maintenant au festival, pour montrer comment le « sapateado » est préservé dans le Son Jarocho. Il y a aussi l’instrument qui joue la ligne de basse et les percussions, qui s’appelle « Leona » ; Leona, que nous allons également emmener ; c’est à la fois un instrument de percussion et de basse.

PAN M 360 :  En terminant, quels sont vos prochains projets ?

Sinuhé Pádilla Isunza : Eh bien, après le Canada, nous allons nous rendre aux États-Unis pour participer à plusieurs festivals. Aussi, un  album enregistré en live à New York avec une rare approche new-yorkaise du son jarocho, qui sortira probablement en 2027 ou fin 2026.

On veut continuer à développer et à faire découvrir le son jarocho partout où il y a un besoin.

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