FIJM 2026 | Keyon Harrold, Miles et lui

Entrevue réalisée par Alain Brunet
Genres et styles : jazz / soul-jazz

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Le lundi 29 juin, sur la scène principale en plein air du Festival de jazz de Montréal, le trompettiste et chanteur Keyon Harrold, lauréat d’un Grammy, présentait son album « Foreverland », qui transcende les genres, accompagné d’un groupe à la hauteur : Nir Felder à la guitare, Shedrick Mitchell aux claviers, Brad Adam Miller à la basse et Charles Haynes à la batterie, sans oublier la participation remarquable d’une chanteuse, Ogi (de son vrai nom Ogi Ifediora), une magnifique contralto nigériano-américaine spécialisée dans le R&B et la soul.

Elle s’est jointe au groupe de jazz à certains moments du concert, et c’était du pur bonheur ! Là où le jazz rencontre le véritable R&B et le hip-hop afro-américains. Bien sûr, Keyon Harrold est l’un des solistes de trompette les plus renommés de l’univers jazz-pop, très acclamé par un large public mais également respecté par les puristes. Ce qui lui confère une grande crédibilité. Nous, chez PAN M 360, avons d’ailleurs eu la chance de l’interviewer quelques heures avant son concert à Montréal.

Ce concert aurait pu être intitulé Miles and me par son leader ; lisez cette interview pour comprendre comment Keyon Harrold rend hommage à Miles Davis, né il y a 100 ans.

PAN M 360 : On te connaît depuis un certain temps déjà. Tu as percé il y a environ dix ans, et aujourd’hui, nous, les amateurs de jazz, suivons ta carrière de près. Tu es de retour à Montréal après y avoir participé plusieurs fois à ce festival. On sait aussi que tu participes à de nombreux enregistrements pop, hip-hop, R&B ou soul pour des superstars. Tant de stars ! Cela dit, tu n’es pas à mi-chemin entre la pop et le jazz. Tu fais ton propre truc. Alors, comment décrirais-tu la dernière étape de ton parcours ?

Keyon Harrold : Je décrirais ces deux dernières années comme mon passage de l’arrière de la scène à l’avant de la scène. Encore une fois, j’ai travaillé avec tant d’artistes incroyables et sur tant de projets différents, de Raphael Saadiq à Jay-Z, en passant par Beyoncé, Maxwell, Common, Mary J. Blige, etc.

C’est toujours formidable et génial de participer à des collaborations et de faire partie de certains projets, mais c’est aussi formidable de mettre ma musique au centre de mes préoccupations et de faire de mon art un moyen d’expression. Avoir mon propre message est donc quelque chose de spécial. Je ne prends pas cela à la légère ; je respecte le chemin parcouru pour y parvenir.

Ces dernières années, j’ai donc surtout cherché à m’affirmer davantage, plus que toute autre chose. Et il y a un problème quand on est doué pour beaucoup de choses : on a tendance à se mettre soi-même au second plan.

Ces dernières années, j’ai donc adopté une approche structurée pour aller de l’avant, faire ma propre musique, organiser mes propres concerts et donner la priorité à mes propres objectifs et à ma propre musique.

PAN M 360 : Parlons un peu de ta musique, de la façon dont elle se construit en ce moment. Alors, qu’est-ce que tu nous réserves pour cet été ?

Keyon Harrold : Eh bien, pour ce concert en particulier, nous célébrons le centenaire de Miles Davis. En tant que trompettiste, j’ai en quelque sorte été désigné comme l’héritier de… Vous savez, je travaille avec la succession de Miles Davis, Vince Wilburn – un grand merci à Vince Wilburn et à Aaron Davis, le fils de Miles. Nous menons donc de nombreux projets.

Cette année, nous avons beaucoup travaillé avec le Miles Davis Electric Band et j’ai rendu plusieurs hommages pour célébrer le centenaire de Miles Davis. J’intègre donc des éléments de Miles Davis, pour montrer l’amour et la reconnaissance que j’ai pour ce qu’il a apporté à mon identité d’artiste. J’utilise cela dans certaines de mes propres compositions et je vais les entremêler d’une manière très spéciale. Je parle, vous voyez, de morceaux tirés de Bitches Brew et d’autres albums. Et on va simplement, vous voyez, les entremêler. J’appelle ça en quelque sorte « Miles et moi », en référence au spectacle que je vais vous présenter aujourd’hui.

C’est ma musique, mais avec des touches des morceaux classiques de Miles Davis, juste pour lui rendre hommage. Je veux dire, on a donné un concert au Carnegie Hall qui était, tu vois, dans le même esprit. Donc, encore une fois, je ne peux pas m’oublier quand je présente ma musique, mais en même temps, je tiens à rendre hommage au grand Miles Davis.

PAN M 360 : On sait donc qu’il y a plusieurs concerts hommage prévus dans le cadre de la tournée ; Marcus Miller en organise un, Butcher Brown et Nicholas Payton en organisent un autre, pour ne citer que ceux qui auront lieu au MTL Jazzfest.

Keyon Harrold : Oui, il y en a d’autres, comme John Beasley, qui présente un spectacle intitulé, je crois, « Limitless Miles ». C’est avec Sean Jones, Marcus Strickland et quelques autres musiciens. On voit donc qu’il y en a plusieurs.

PAN M 360 : Puisque tu es un excellent trompettiste, laisse-moi te demander ce que tu retires du style de Miles ? Tu es trompettiste. Que retires-tu de son style ? Je sais que tu ne joues pas comme Miles, tu as ton propre style. Donc tu t’en inspires et tu t’en fais ton propre style.

Keyon Harrold : Tu sais, encore une fois, j’ai travaillé sur le film consacré à Miles Davis avec Don Cheadle, qui a remporté un Grammy et a été nominé pour toute une série de prix. Donc Miles, encore une fois, a joué un rôle essentiel dans ce que je suis en tant que musicien, en tant qu’artiste, et plus particulièrement en tant que trompettiste. C’est important pour moi.

Ce que j’en ai retenu, ce sont différents concepts, différentes façons d’arranger les groupes, de réunir les gens et de faire confiance au processus. En gros, il s’agit de ne pas en faire trop et de s’entourer de musiciens capables d’enrichir la musique. Je ne veux pas prendre le dessus sur les autres éléments. Je veux que les artistes restent des artistes.

Le programme consiste donc en une alternance entre ma musique et des influences de Miles Davis. Je jouerai notamment des morceaux tirés de Birth of the Cool, de Bitches Brew et de certains des grands classiques du quintette. Le répertoire de Miles Davis. Mais, encore une fois, cela ne dominera pas mon programme, car ce sont mes morceaux, tirés de mon album Foreverland.

PAN M 360 : Un peu comme Miles, en quelque sorte, parce qu’il était un immense directeur artistique. Plus que tout autre chose. Oui, c’était bien plus qu’un musicien, bien plus qu’un compositeur. Je pense qu’il était le directeur artistique par excellence.

Keyon Harrold : Donc, tu vois, encore une fois, c’est un peu comme le meneur de jeu ou, disons, comme quelqu’un qui… je ne veux pas dire un « marionnettiste », mais une personne capable de vraiment imaginer comment ces différentes personnes vont s’harmoniser ensemble. Comme mon groupe, tu vois, aujourd’hui : Nir Felder, Cedric Mitchell, Charles Haynes et Dan Mitchell. Je sais ce qu’ils peuvent apporter à la musique que je leur propose.

Je sais que, d’accord, je vais leur donner ça et ils vont le faire, tu vois, aller dans ce sens-là. Ils vont l’étirer dans ce sens-là. Ils vont lui donner du groove de cette façon-là. Ils vont, tu vois, étirer les harmonies dans ce sens-là.

PAN M 360 : Donc tu t’appuies sur leur personnalité.

Keyon Harrold : Absolument. Donc, tu vois, si c’était un autre groupe de personnes, je ferais une musique différente. Tu vois, j’essaie pas de forcer, tu vois, de faire entrer un cercle dans un carré. Je laisse les gens être eux-mêmes et je me contente de flotter au-dessus de tout ça. Ouais.

PAN M 360 : Depuis plus d’un siècle, le jazz est un genre hybride, joué partout dans le monde. Il est devenu un langage international en s’inspirant des racines afro-américaines. Comment te situes-tu dans ce contexte ?

Keyon Harrold : Écoute, dans le panthéon de la musique vraiment géniale, tu sais, celle issue des traditions de la diaspora africaine, j’ai l’impression de m’y intégrer vraiment, vraiment, vraiment, vraiment bien. Il n’y a donc aucun doute là-dessus.

Tu sais, encore une fois, d’un point de vue culturel et simplement en comprenant, tu vois, l’idée du groove, en saisissant l’idée de, tu vois, cette âme qui doit faire partie de chaque chanson, qui doit faire partie de chaque concert. Tu vois, la vérité que je dois y apporter vient de, tu vois, elle repose sur une lutte. Mais en même temps, cette lutte se transforme en une certaine forme de joie.

Je ne tiens donc pas pour acquis le fait d’utiliser mes talents, mes histoires, mon énergie pour, en somme, inspirer la communauté, inspirer partout où je vais dans le monde. Ce n’est pas… Je ne tiens pas pour acquis d’avoir la chance de, en somme, inspirer les gens. Et c’est une chose magnifique.

Photos by Frédérique Ménard-Aubin

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