Voici un EP qui enrichit notre vision, et notre écoute, de la musique d’aujourd’hui pour piano solo et à quatre mains. Le Duo BoMi a été formé pendant la pandémie par Michel-Alexandre Broekaert et Boran Zaza, couple sur scène et dans l’intimité. Le parcours de Mme Zaza, d’origine kurde et installée au Québec depuis plusieurs années, est particulièrement intéressant. À cet effet d’ailleurs, je vous engage à regarder l’entrevue réalisée avec les deux artistes :
Duo BoMi : la musique classique du Liban et du Kurdistan prend racine au Québec
Après avoir eu l’idée de passer leur temps de confinement à jouer de la musique, et particulièrement des œuvres de compositeurs méconnus en Occident, les deux pianistes ont eu l’opportunité de montrer le résultat de leur travail dans un premier concert à Prévost, sur la rive nord de Montréal. Grand bien en est sorti, car l’aventure se poursuit encore sous le titre Les rêves de Maurice (et PanM se permet de dire merci à Diffusions Amal’Gamme qui a participé à cette belle initiative!).
Bref, le duo a mis sur pied un programme centré sur Maurice Ghanem, compositeur libanais et ami de Boran Zaza, Brahim Shexo, un Kurde, ainsi que Maurice Ravel et d’autres dont la musique se marie logiquement et esthétiquement aux premiers (Khachaturian l’Arménien, Fazil Say le Turc, Massenet le Français, etc.).
Ce court album d’une trentaine de minutes offre une sélection de pièces de Ghanem et de Shexo, les plus ‘’exotiques’’ des compositeurs visités par le duo et les moins connus par le public d’ici. Une façon de pérenniser la découverte de leurs univers musicaux.
En général, ce qu’on entend à travers les onze courts titres du programme, c’est une musique qui rappelle les réflexions apaisantes du compositeur mystique Georges Gurdjieff (1872-1949), auxquelles on doit ajouter de toute évidence des touches satiesques (on pense aux Gymnopédies et aux Gnossiennes) et des accents ouest-asiatiques (ce qu’on appelle communément le Moyen-Orient). Dans ces sonorités pré-minimalistes, d’autres verront des résonances avec le courant néoclassique actuel.
Ce qui n’est pas faux, mais les prémices de Ghanem et Shexo sont tout autres que le genre planant propulsé par Andréa Stréliski, Chilly Gonzales ou Ludovico Einaudi. Ceux-ci partent d’un principe d’introspection individuelle et de sa concrétisation sonore via un langage issu de la musique de film et d’une expressivité scénarisée. Ici, on se retrouve dans une démarche typique et héritée des différents courants nationalistes de la fin du Romantisme. Des mélodies puisées chez (telles quelles ou inspirées par) le folklore national/ethnique.
Au final, ça reste très consonant Occasionnellement quelques passages dissonants, modernistes, viennent épicer la recette (Gulek Ji Guleke Re, de Brahim Shexo) nous rappelant que ces compositeurs sont vivants et ancrés dans le 21e siècle.
Ey Reqib, de Shexo, amorce l’écoute avec une mélodie d’une grande simplicité, comme une ritournelle enfantine, et qui ne dure même pas 50 secondes. Dance From the Highlands de Ghanem utilise les progressions typiques de la musique ‘’orientale’’ (du monde arabe, persan, kurde…) et est la première pièce qui m’a fait penser à l’esthétique sonore de Gurdjieff et aux Gnossiennes de Satie. Simple mais touchant. Sairan, une mélodie kurde un peu plus énergique, et Stargazing, habillée d’une tendre mélancolie, sont deux autres pièces de Ghanem, suivies de Gulek Ji Guleke Re de Shexo, mentionnée plus haut. Le contraste des accords ici plus grinçants apporte une dose de surprise au parcours jusque là très réconfortant.
Quatre compositions de Ghanem continuent le programme : Day at the Museum et son atmosphère nocturne, mystérieuse, Spirit of the Valley, dont le caractère contemplatif est parcouru d’occasionnels bouffées d’intensité, Into the Book, qu’on aurait pu entendre chez Fauré ou Chopin, puis Dance From the Levant Lands, l’oeuvre la plus pimpante du lot avec ses rythmes de ronde populaire et qu’on pourrait presque imaginer sortie d’un cahier de voyage de Schumann.
Brahim Shexo ferme la marche avec les deux dernières pièces, une berceuse teintée d’inquiétude (Lullaby-Lorik) et une reprise, en forme de dernière pensée, de la pièce du tout début, Ey Reqib.
De jolies découvertes à consommer tout doucement, en attendant le passage du duo BoMi dans votre coin.
Le couple sera d’ailleurs en concert le 12 juin 2026 à la salle Joseph-Rouleau de la Maison des Jeunesses Musicales (Maison André-Bourbeau) à Montréal.
Autres concerts du Duo BoMi : LIEN ICI
Programme de l’album Du Liban au Kurdistan :
1- Ey Reqib (Brahim Shexo)
2- Dance From the Highlands (Maurice Ghanem)
3- Kurdish Melodies : Sairan (Maurice Ghanem)
4- Stargazing (Maurice Ghanem)
5- Gulek Ji Guleke Re (Brahim Shexo)
6- Day at the Museum (Maurice Ghanem)
7- Spirit of the Valley (Maurice Ghanem)
8- Into the Book (Maurice Ghanem)
9- Dance From the Levant Lands (Maurice Ghanem)
10- Lullaby – Lorik (Brahim Shexo)
11- Postlude – Ey Reqib (Brahim Shexo)






















