Lou-Adriane Cassidy à la veille du Polaris, « comme passée de l’autre côté »

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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À quelques jours du dévoilement final du Prix Polaris qui déterminera le 16 septembre l’album canadien par excellence de la dernière année, nous mettons en ligne cette interview de Lou-Adriane Cassidy, réalisée à la mi-juillet dans le tourbillon de son triomphe absolu sur les scènes francophones d’Amérique, très clairement au top de cette nouvelle vague d’artistes que certains qualifient d’âge d’or de cette culture, rien de moins. Puisque Lou-Adriane est parmi les 10 finalistes au Canada pour son album Journal d’un Loup-Garou, le sujet était incontournable et s’inscrit aujourd’hui parmi les facteurs importants de son rayonnement actuel. Les autres éléments de “sa conjoncture”, tout aussi importants, sont évidemment abordés dans cet entretien.

PAN M 360 : Puisque tu donnes des interviews sur tes deux derniers albums depuis leur sortie respectives à l’hiver et au printemps dernier, puisque je suis le 250e  à te parler de ton propre phénomène (je blague), on fera ça autrement : en causant d’abord de ta nomination dans la liste courte du Prix Polaris pour ensuite aller en profondeur sur ton œuvre récente.

D’abord, je te rappelle qu’un seul groupe/artiste s’exprimant en français dans son art a gagné le Polaris depuis sa fondation il y a 19 ans : Karkwa en 2010. Si tu gagnes cette année, tu seras la 2e. Mais… comme je l’ai souligné plusieurs fois, la coolitude canadienne n’est pas exactement du côté francophone par les temps qui courent. Normalement, tu devrais être une très sérieuse prétendante au prix. Alors si tu gagnes, c’est que la majorité des membres du “grand jury” auront saisi l’importance de ta contribution et la nouvelle vague francophone que tu incarnes. Ce serait alors un exploit historique. 

Lou-Adriane Cassidy : Oui, c’est fou! Ça fait se poser des questions quant au regard du Canada sur le Québec. Je me dis que parfois, ça crée une si vive réaction, que ce pourrait être vraiment dérangeant de gagner. Karkwa n’avait-il pas créé une controverse en gagnant à l’époque?

PAN M 360 : Il s’était quand même trouvé des gens du Rest of Canada qui avaient lâché quelque chose comme Who the fuck is Karkwa???

Lou-Adriane Cassidy: Le Polaris n’est pas un prix de popularité, je ne vois pas le lien… Oui, il y a la barrière de la langue et en même temps plusieurs artistes canadiens ont gagné dans d’autres langues que le français ou l’anglais, Jeremy Dutcher a gagné deux fois.

PAN M 360 : Jeremy Dutcher, Lido Pimienta, Pierre Kwenders, etc. Et… semble-t-il que l’expression linguistique qui représente 25% de la pop a gagné 5,25%  des Prix Polaris. Et ça n’a pas grand-chose à voir avec la qualité et ça a tout à voir avec les perceptions.

Lou-Adriane Cassidy : Je n’ai rien contre une victoire de la diversté, je suis absolument pour la diversité mais on peut se demander pourquoi on (francophones) n’est pas inclus.

PAN M 360 : Nous sommes les premiers à applaudir les victoires des artistes autochtones ou issus des communautés culturelles, le problème n’est pas là. Le problème réside dans notre quasi impossibilité de gagner depuis les débuts du prix. Ça nous en dit long sur la perception des non francophones canadiens qui votent sur tous les jurys du Polaris. Évidemment, ce n’est pas mal intentionné mais les résultats parlent d’eux-mêmes.

Lou-Adriane Cassidy : Mais la coolitude francophone a-t-elle déjà existé au Canada anglais?

PAN M 360 : Il y a déjà eu un intérêt chez certains. À l’époque où Pierre Elliott Trudeau était perçu comme cool (avant octobre 70), il y avait un intérêt pour la culture francophone. Chez les fans de prog anglo, par exemple, on était impressionné par Harmonium ou Cano. Mais… tu as raison de poser la question, car ça reste effectivement très mince. Vu notre historique des deux solitudes, plus tendu que détendu, quelque chose s’exprime inconsciemment, le processus de sélection du Prix Polaris n’y échappe pas. Je ne crois pas pour autant que ce soit délibéré. On en saura davantage le 16 septembre!

Passons donc à d’autres sujets. Tu as vécu déjà à Montréal?

Lou-Adriane Cassidy : J’y ai vécu 2 ans et je suis retournée à Québec où je suis installée. Je suis née dans le quartier Saint-Roch et je vis à Limoilou. J’avais quitté la ville parce que je voulais quitter le nid. Je suis chez moi à Québec, il y a moyen d’y vivre et de contribuer à cette communauté des artistes de ma ville tout en faisant le reste. Il y a moyen de s’arranger puis de rester ici. Puis moi, j’aime contribuer à ça aussi, au foisonnement de ma ville. 

PAN M 360 :  C’est très cool que tu sois de Québec… Enfin, il faut quand même se le répéter : c’est ton année! Ça n’arrive pas souvent dans une vie, un tel succès. Peut-être pourras-tu répéter cet exploit, impossible de le prédire. Mais déjà, d’y être parvenue, c’est déjà très gros.  L’avais-tu vu venir? Comment t’as vu la sauce monter? 

Lou-Adriane Cassidy : Ben non, je ne l’ai pas vu venir. Je ne pense pas qu’on puisse voir venir. Je l’avais vécu un peu de l’extérieur quand Darlène a lancé Hubert Lenoir. Je faisais partie de la tournée, c’était très intense. Je pense que c’était plus difficile que cette année parce que tout le monde était plus jeune. Hubert était très polarisant aussi, ça rendait les choses moins faciles à vivre.

PAN M 360 : Et cette fois?

Lou-Adriane Cassidy : Je ne m’attendais pas du tout à vivre ça. J’avais une carrière dont j’étais très fière, ça continuait de se développer. J’avais un public, je me sentais déjà très privilégiée, en fait. J’étais vraiment fière de l’album  Loup-Garou. J’avais des espoirs, bien sûr, on en a tout le temps. Mais je n’avais  pas osé aller jusque-là dans ma tête. C’est pourquoi je ne pense pas que ça se mesure ou que ça se calcule, ces choses-là. Dis-moi dis-moi  a passé à la radio commerciale… quand même beaucoup. Je ne pensais vraiment  pas que cette chanson aurait cet effet..

PAN M 360 : Dans la vaste majorité des cas, c’est la radio commerciale qui décide quoi diffuser. Mais parfois, comme ce fut le cas que Dis-moi, dis-moi, il arrive qu’une chanson « alternative » devienne un trop gros succès et déborde les critères, la FM est alors obligée d’embarquer. Belle victoire de la qualité sur la préfabrication!

Lou-Adriane Cassidy : Oui, vraiment. Et je suis vraiment heureuse de passer à la radio commerciale. On est les premiers à dire qu’il n’y a plus de diversité et d’ouverture dans les genres. Donc, si la radio commerciale commence à s’ouvrir un peu, je suis contente de faire partie de tout ça. Je suis très contente!  Je continue à faire ce que j’ai fait tout le temps depuis les 8 dernières années, des spectacles, des albums. 

Ce n’est donc pas un changement intérieur qui explique ce succès. En fait, je suis heureuse de vivre ça, que ça se produise à la radio commerciale. Parce que justement, j’ai vraiment fait ça en complet amour de la musique et de ce que je voulais faire. On a énormément travaillé et il y a quelque chose de très satisfaisant de vivre ça. Parce que ce n’est pas toujours le cas, en fait!  Alors pour moi, ce travail reste indépendant eet cette adéquation est une grande fierté pour moi. 

PAN M 360 : C’est naturel, c’est organique, effectivement. Tes amis Ariane Roy et Thierry Larose auraient pu avoir un impact. Que la sauce prenne plus pour l’un ou pour l’autre reste  un phénomène intangible, il n’y a pas des explications rationnelles à suggérer pour expliquer un tel succès. C’est une chance mais tu as fait ta chance, c’est pleinement mérité. Cela étant, tu as plus de succès populaire que tes meilleurs amis avec qui tu travailles. Alors, c’est sûr que ça crée une disparité, mais en même temps, il n’y a aucune explication à y avoir pour savoir pourquoi c’est toi et pas les autres.

Lou-Adriane Cassidy : Je trouve quand même qu’on s’élève aussi les uns les autres. Pour moi, il n’y a pas un écart si grand qui se crée. Je pense que là, c’est plus, mettons, grand public. Mais Ariane et Thierry ont des fans fidèles et nombreux. Ils ont de très belles carrières.

PAN M 360 : Il n’y a aucun doute là-dessus. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a une différence entre une belle carrière et faire les plus grosses affiches des festivals. C’est quand même une autre coche mais ça n’a rien à voir avec la qualité.  On trippe autant sur Ariane Roy  et Thierry Larose que que sur ton travail, on ne voit pas de différences claires en termes de qualité. Grosso modo, vous êtes des artistes d’égale qualité. C’est très bien que vous mainteniez votre amitié dans ce contexte.

Lou-Adriane Cassidy : Oui, je les admire mille millions de fois! Mon succès, je pense qu’on y a contribué ensemble. On a construit beaucoup de choses ensemble. On a beaucoup appris ensemble. Pour moi, ce lien est très fort.

PAN M 360 :  Visiblement, tu traverses dans une période aussi d’intense création. Deux albums distincts en un seul trimestre!

Lou-Adriane  Cassidy : En fait, Loup-garou ne s’est pas fait rapidement,  ça a été une longue gestation. Quand on était en train de finir cet album, j’avais encore des chansons de Stéphane Lafleur qu’il m’avait envoyées au cours des dernières années – il m’avait déjà  écrit une chanson sur mon deuxième album, tous les deux avions vraiment aimé cette collaboration. Ça l’aidait, je pense, avec la création de son propre répertoire, car il  disait alors avoir du mal à écrire pour Avec pas d’casque à ce moment-là. Et il m’envoyait des chansons de temps en temps.

J’ai beaucoup d’admiration pour son talent, mais ça ne fittait pas avec Loup-Garou. J’ai alors commencé à écrire la chanson Adieu, est venu le projet de faire un album différent, en complète réaction au précédent.

L’idée était de faire un album où on n’aurait une courte durée de production et où tout le monde devrait jouer ensemble dans la même pièce. Je ne suis pas en train de dire que j’ai inventé quelque chose, mais on ne fait plus beaucoup ça.

PAN M 360 :  Des prises de son live pour l’album Triste animal, donc. 

Lou-Adriane Cassidy : Oui, tout le monde ensemble, avec les voix, les chœurs, tout ça. Il y a eu rien qui s’est enregistré par-dessus. C’était vraiment ça, joué et chanté dans le moment, pas d’altération. Ce processus-là, je le trouvais vraiment excitant et qui était vraiment différent de ce qu’on avait fait auparavant. J’ai booké le studio à l’automne 2024. J’avais trois chansons au départ et j’avais un album à la fin.  

Des fois, il est intéressant de tester un peu ses limites créatives, voir où on va quand on est poussé dans ses retranchements. J’ai d’ailleurs failli annuler le studio quelques jours avant parce qu’il manquait des textes. Je pense qu’il y a un petit côté masochiste là-dedans, c’est très inconfortable mais  la satisfaction d’arriver au bout est grande et valorisante. Qu’est-ce qui va se passer? Comment va-t-on y arriver? On a des angoisses, il y a des mystères et … les choses se passent. 

PAN M 360 : L’inspiration demeure un mystère…

Lou-Adriane Cassidy : De quelle manière est-ce canalisé? C’est mystérieux effectivement. Tu as besoin d’une impulsion. Après, tu peux développer le travail. Si tu n’as pas cette impulsion, ça peut devenir paniquant!

PAN M 360 : Et la suite des choses, au terme des grands festivals de l’été?

Lou-Adriane Cassidy : Un nouveau spectacle est prévu à l’automne. Ça va durer en  2025 et  en 2026.

PAN M 360 : Avec au programme, surtout un mélange des deux albums, c’est ça?

Lou-Adriane Cassidy : Oui, c’est ça, nouvelle mise en scène et tout et tout. Un mélange des deux albums et aussi des incontournables. J’ai réalisé récemment  que je pouvais compter sur un vrai répertoire, et ne pas avoir le choix de faire telle ou telle chanson en spectacle. Je suis comme passée de l’autre côté. 

NDLR : Alain Brunet a réalisé cette interview avec Lou-Adriane Cassidy à la mi-juillet. Nous avions alors causé du Polaris avec la nouvelle reine de l’indie pop francophone du Québec, entre autres sujets abordés dans cette interview ce qui justifie la mise en ligne de cet entretien deux mois après sa réalisation. Or, l’auteur de ces lignes ne savait pas à ce moment qu’il serait sélectionné sur le “grand jury” du Prix Polaris, qui déterminerait le gagnant final du fameux prix pancanadien. L’invitation à ce « grand jury » est ainsi venue APRÈS la réalisation de cette interview. Les propos tenus ici ne sont donc aucunement teintés par la participation de l’auteur au jury final du prix et ne constituent en aucun cas un indice des discussions menées au sein de ce jury, discussions secrètes qui ne pourront en aucun cas être rendues publiques.

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