Apparition remarquée aux Rencontres Trans Musicales de Rennes, enregistrement audiovisuel retransmis par le fameux site américain KEXP, engouement planétaire sur le web musique, jusqu’à la consécration nationale de l’émission Tout le monde en parle… et au schisme public qui s’ensuit, spectaculaire fracture culturelle entre fans enthousiastes et morons décomplexés. Au-delà des tensions vécues au sein de la tribu keb franco, tous les blogues et sites web de la coolitude internationale rivalisent actuellement, pour être parmi les premiers à analyser, disséquer et soupeser la valeur artistique de nos deux clowns microtonaux, Khn de Poitrine et Klek de Poitrine.
Sans contredit, ce qui semble ici de prime abord une sympathique patente à gosse musicale s’avère une réussite conceptuelle québecoise qui obtiendra le plus de succès sur la planète Terre en 2026 … et sera peut-être le plus grand succès rock obtenu internationalement par des Kebs francos depuis Voivod. Alors ? Il est vraiment trop tôt pour les grandes analyses d’un phénomène de société, calmons-nous le pompon et apprécions ce méga buzz venu d’ici.
Tout ce qu’on peut affirmer pour l’instant, c’est que ces créatures anonymes du Saguenay/Lac ont frappé dans le mille, jouissant d’une tempête parfaite : musique atypique, instrumentale sauf exceptions, groovy, légèrement complexe, joyeusement étrange, le tout balancé dans une super ambiance de party psycho-carnavalesque avec costumes hilarants, sans compter ces interventions vocales drôlatiques, puisées dans les tréfonds du plexus.
Unique au monde, Angine de Poitrine ? Aujourd’hui, absolument, mais il y a eu de nombreux précédents.
Des musiciens de rock ou électro rock masqués et affublés de costumes fantaisistes, on a déjà vu ça : The Residents, Daft Punk, Sunn O))), il y en a sûrement d’autres.
Des duos cordes électriques-batterie, on a vu ça aussi : The White Stripes, The Black Keys, Death From Above 1979, Royal Blood, etc.
Des approche microtonales dans le rock, on a entendu ça itou : King Gizzard, Altin Gün, Horse Lords, et… les échelles microtonales existent depuis la nuit des temps, au sein de multiples cultures et styles musicaux.
Alors qu’en est-il de Angine de Poitrine Vol. II, assurément l’album le plus attendu au QC en ce printemps?
Plusieurs écoutes successives mènent à ce constat : il n’y a pas de différences marquées entre le premier et le deuxième album du tandem, et c’est tout à fait explicable: if it ain’t broke, don’t fix it, on ne cesse d’exploiter une excellente idée au second chapitre de son inspiration.
Et puisque personne ne le fait pour une meilleure compréhension de cette patente à gosse, allons-y de quelques explications sur ses fondements musicaux, que vous allez toustes comprendre si vous lisez attentivement ce qui suit:
1. Jouée par Khn, la guitare-basse microtonale (à deux manches) dont il est ici question produit des boucles mélodiques et les superpose ensuite sur les beats de la batterie. Les gammes ici employées ne sont pas de tempérament égal comme c’est le cas d’ordinaire : dans la musique occidentale, tel que la connaissent ou la ressentent la plupart d’entre nous, la gamme tempérée est le système d’accord qui divise l’octave en intervalles chromatiques égaux. Le plus répandu de ces systèmes est un découpage de 7 notes (do-ré-mi-fa-sol-la-si) réparties en 12 intervalles (demi-tons). Or, une gamme microtonale peut compter un nombre différent d’intervalles qui relient les 7 notes, et donc ces intervalles peuvent être de longueurs différentes (quarts de ton, huitièmes de ton, etc.). Et donc, les gammes microtonales ne sont pas tempérées, vu l’inégalité de leurs intervalles.
Cela explique d’ailleurs l’absence de progression harmonique dans la musique d’Angine de Poitrine si vous écoutez attentivement : on superpose des lignes mélodiques émises par la guitare-basse car les gammes microtonales exigeraient un travail fou sur des années pour créer de vraies progressions harmoniques, ce dans quoi Angine de Poitrine se trempe à peine les orteils bien cachées sous les chasubles. On en déduit qu’un accord de guitare conçu à partie d’une gamme microtonale serait dissonant pour les oreilles biberonnées à la musique occidentale. Et, dans le cas qui nous occupe, seules les superpositions de deux notes sont des accords, mais sans progression harmonique. Et c’est pourquoi Angine de Poitrine choisit de tracer des lignes mélodiques non tempérées, qui peuvent parfois ressembler aux gammes orientales – arabes, turques ou persanes.
2. Pesante à souhait, la batterie de Klek s’inspire clairement du prog rock, du math rock, du math metal ou même du jazz rock. Son mystérieux interprète exploite la polyrythmie, c’est-à-dire des mesures composées binaires-ternaires, genre 5/4, 12/8, etc.. Nouveau ? Pas du tout: le jeu polyrythmique se développe en Occident depuis les années 50, ce qu’on écoute ici n’a rien de spécial à ce titre – et on aurait peut-être pu se passer de cette polka-rock (la pièce UTZP), d’une binarité qui sied moins à la proposition générale. Néanmoins, on applaudit ce solide batteur masqué.
3. L’imbrication des cordes électriques et de la batterie est absolument réussie, on ressent le gros fun et l’autodérision rock chez ces mecs camouflés sous les soutanes, masques et capuches à pois. Ces bardes du village global ont ainsi créé des grooves irrésistibles, assortis de quelques cris de ralliement et autres onomatopées jubilatoires. Très clairement, ces bebittes sont capables de mener loin leur barque et nous faire monter à bord.
La formule peut-elle durer? Quelques années, assurément. Si toutefois elle reste exactement comme elle est en cette lune de miel que vit Angine de Poitrine avec son nouveau public de masse, on s’en lassera au bout d’un moment. Et on passera à la prochaine curiosité planétaire. Tendinite du coude ? Bronchite chronique ? Thrombose cérébrale ? Zona agricole ? AVC/DC ? À suivre…























