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Thus Owls parle de Who Would Hold You If The Sky Betrayed Us

Interview réalisé par Alain Brunet

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Thus Owls, groupe montréalais dont on ne cesse de faire l’éloge, devait lancer officiellement la matière de son cinquième album studio, ce jeudi à la Sala Rossa. Mais la sixième vague en a décidé autrement… le concert est reporté à une date ultérieure. Qu’à cela ne tienne, on ne reporte pas l’interview écrite! .

Who Would Hold You If The Sky Betrayed Us se veut un projet collaboratif, impliquant trois saxophonistes : Jason Sharp, Adam Kinner et Claire Devlin se joignent au trio que forment Erika et Simon Angell ainsi que le batteur Samuel Joly.

Rencontré avant cet empêchement covidien, le couple Angell en cause sur PAN M 360. Voilà la première de quelques mises en lumière de ce nouveau projet.

PAN M 360 : Cet album est une suite normale, peut-être plus collaboratif. Quel en fut  le contexte  ?

SIMON ANGELL : Je pense que tous nos albums ont été collaboratifs d’une certaine manière, jusqu’à un certain point.  Nous aimons essayer de changer à chaque fois, en changeant de personnel, d’instrumentation, textures.  Nous avons toujours cherché à atteindre un tel but, et cette fois nous nous penchons plus vers nos racines d’improvisateurs. En ce sens, tu veux donner à tes collaborateurs.trices toute la latitude pour être eux-mêmes, apporter leur voix et leur expression à notre musique. 

Et pour cela, il faut s’assurer que l’on ait affaire à des gens avec lesquels on s’entend bien, que l’on apprécie, avec lesquels on communique bien, musicalement et dans la vie. Et donc oui, dans ce contexte, l’idée m’est venue de faire quelques arrangements pour le saxophone, en pensant à Jason, évidemment, au début, et ensuite à Adam et Claire, qui font partie d’une nouvelle génération et qui contribuent à la création de nouveaux sons.

PAN M 360 : Nous connaissons vos exigences très élevées. Vous ne faites pas de compromis dans la création et vous collaborez toujours avec d’excellents musiciens.  

SIMON ANGELL : Oui, nous essayons toujours. Pour ce projet, nous avons commencé un peu comme nous commençons toujours, soit en empruntant d’abord des chemins séparés pour préciser nos  idées, puis en les partageant les uns aux autres, pas nécessairement ensemble dans la même pièce.  En février 2020, notre plan était d’être à la maison et de composer, vous savez, en mars, avril, mai. Bref. Nous avons dû faire une pause dans les tournées et rester à la maison, et nous avons pu nous concentrer là-dessus. Nous avons réuni quelques arrangements, puis nous avons décidé de ce qu’il fallait faire avec des saxophones, nous avons alors pris contact avec les musiciens. À ce titre, j’ai l’impression que la chance était vraiment de notre côté, ces deux dernières années. Nous avons commencé, non pas en répétant, mais en ayant des conversations, des réunions zoom, question de parler de toutes sortes de choses et pas seulement la musique, apprendre à se connaître, discuter de l’art, de philosophie, de la vie. Oui, c’est une bonne source d’inspiration, même si ça ne se traduit pas forcément par de la musique.

PAN M 360 : Oui, c’est aussi  de la nourriture pour la création.

SIMON ANGELL : Exactement. Et ça tisse des liens entre les gens. Nous avons alors créé des arrangements pour les saxophones mais nous avons laissé beaucoup d’espace dans ces arrangements afin que les musiciens puissent les interpréter à leur manière et aussi improviser, essayer de nouvelles choses. Quand nous avons été autorisés à entrer en répétition, cela a heureusement fonctionné.  Nous étions bien préparés, je crois, mais nous essayons toujours de laisser de la place à l’improvisation dans le processus d’enregistrement. Donc, sur scène, chaque performance subséquente de ces enregistrements peut être différente.

PAN M 360 : Parlons de musique improvisée, dans un contexte où le jazz, soit la forme par excellence de la musique improvisée, n’a pas la cote qu’il a déjà eue. Que vient alors faire l’impro chez Thus Owls? 

SIMON ANGELL : Oui, c’est vrai que le jazz, n’a pas le même impact. Mais nous essayons d’en maintenir l’esprit à notre façon car c’est la forme que plusieurs d’entre nous avons étudiée. Samuel Joly et Jason Sharp sont d’excellents musiciens issus du jazz, par exemple.

PAN M 360 : Comment situez-vous ce nouveau cycle par rapport aux précédents?

SIMON ANGELL : Le cinquième album, vous savez, représente un chemin long et difficile, un véritable défi pour rester fidèle à nos instincts, à nos croyances, à l’idée que nous nous faisons du processus créatif. Mais si tu persistes au fil du temps, tu te donnes une chance de réussir. En ce sens, nous sommes satisfaits de notre position atteinte, des choix que nous avons faits. Nous sommes heureux là où nous sommes.

PAN M 360 : Vous avez aussi une configuration quasi idéale : vous formez un couple, vous avez fondé une famille, vous êtes des partenaires créatif. 

SIMON ANGELL : Absolument. Vous êtes toujours avec la même personne, cela peut aussi être difficile. Et c’est beaucoup de travail pour nous de tout faire afin de rester indépendants dans nos projets.

PAN M 360 : Parlons maintenant du chant et des textes. Il y est question d’isolement, de questionnement sur l’identité. Erika, vous êtes Suédoise et avez dû traverser des épreuves à ce titre, n’est-ce pas?

ERIKA ANGELL : Vous savez,  ce questionnement avait déjà commencé dans ma vie personnelle avant la pandémie. Je suis un immigrante ici… Après cinq ou six ans ici, j’ai réalisé ce que cela faisait à une personne, ce que cela signifiait réellement de changer de culture et de territoire. Il y a beaucoup de ces réflexions à ce titre. Quand vous êtes arraché de votre propre contexte, et ce que vous apprenez de cela,  le bon et le mauvais, les défis qui se posent, avec la pandémie en plus, alors il était très évident que je ne pouvais pas rentrer à la maison, reprendre contact avec les Suédois. J’étais plus isolée que jamais, alors qu’un contexte normal était déjà difficile.  Ainsi, le thème général de l’enregistrement est l’appartenance ou ce que signifie l’appartenance, ou encore l’idée que nous nous en faisons à travers un autre prisme culturel que je ne comprends pas toujours personnellement. Plusieurs  réflexions, échanges, conversations m’ont finalement permis de l’exprimer dans les textes de cet album.

PAN M 360 : Plus précisément, qu’est-ce que cela signifie le sentiment d’appartenance dans ce contexte ? 

ERIKA ANGELL : Pour que les uns aient le sentiment d’appartenir, il faut aussi que d’autres soient exclus de cette appartenance. Je ne sais plus d’où vient cette idée, mais c’est de cette dynamique que nous avons beaucoup parlé et sur laquelle j’ai travaillé. 

PAN M 360 : Comment cela se traduit-il dans le texte poétique?  

ERIKA ANGELL : Quand j’écris, j’écris tout dans un grand livre désordonné,  puis je  choisis et j’organise le texte. Eh bien, je regroupe les mots qui parlent de cette appartenance, à travers une relation, à travers ma fille de 6 ans et mon devoir de mère qui doit s’absenter, sur mes relations dispersées sur deux continents ou dans le monde entier.  J’ai aussi écrit pendant les événements Black Lives Matter, je me demandais alors comment soutenir la cause, comment choisir la bonne manière, comment avoir la connaissance adéquate pour la soutenir pertinemment. C’était une autre façon de montrer que les malentendus sont fréquents quand on essaie de se connecter ou de communiquer, et qu’il faut peut-être se questionner davantage pour être en communication et se rapprocher les uns des autres. C’est de cette conversation dont je parle dans tout l’album. 

PAN M 360 : Et le titre, Who Would Hold You If The Sky Betrayed Us, en résume parfaitement l’état d’esprit. Ce titre est aussi une porte d’entrée de cet univers qui n’est pas fait que de chansons, mais aussi de poésie mise en musique.

ERIKA ANGELL : J’ai l’impression que nos pièces ont toujours eu cette structure, ce sont des parties qui se succèdent. Mais je pense que les paroles et la façon dont je chante le texte ont peut-être plus changé. Mais j’aime toujours chanter les précédentes parce qu’elles sont si libres. Je peux toujours jouer avec ces formes et j’en tire une nouvelle énergie à chaque fois que je les interprète. J’ai donc voulu conserver cette même énergie pour la composition du nouveau matériel, car cela rend l’exécution en direct beaucoup plus vivante. 

PAN M 360 : Comment fonctionnez-vous avec le texte dans le processus de création?

ERIKA ANGELL : J’apporte plusieurs textes aux répétitions. Je les chante, parfois avec une mélodie, et parfois je les récite, je fais un peu des deux. Je n’écris jamais de paroles après une mélodie, j’écris toujours la mélodie pour le texte.  Parce que le texte vient en premier. Ensuite j’écris, j’écris de la musique et à la demande, et j’utilise mes textes au hasard. Et ils trouvent en quelque sorte leur chemin dans le matériau. Donc oui, ce n’est pas exactement conservateur ou orthodoxe, cette  écriture est une entreprise de mon cru. J’essaie de trouver le meilleur rapport des mots avec la mélodies. J’ai aussi besoin d’être capable de le dire avec mon cœur. Et pour faire ça, que n’importe quelle mélodie qui vient, n’importe quelle tension de mon expression peut être la bonne.

PAN M 360 :  Il y a une grande partie de littérature/chant poétique et une grande partie de musique. Ce n’est pas totalement de la chanson, c’est ce qui est très, très bien.. et ça explique aussi pourquoi c’est plus long pour certains d’embrasser votre style si personnel. Mais ce n’est pas important, parce que le temps nous dira que vous aviez raison dès le départ.

ERIKA ANGELL : Simon et moi  faisons de la musique, c’est pour notre propre bien-être mais cette  musique doit atterrir quelque part, elle doit parler à quelqu’un. C’est aussi une question de communication dans le monde. Mais pour moi, il est d’abord question d’écrire la musique que j’aime écouter. Et je suis intriguée par l’évolution des matériaux riches en textures et dont on tombe amoureux au fil du temps. J’ai besoin d’être mise au défi. 

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