Meridian Brothers, ou la cumbia sens dessus dessous

Entrevue réalisée par Patrick Baillargeon

Meridian Brothers, mené par le doux dingue Eblis Álvarez, revient avec un album de cumbia encore plus audacieux et moderne, perpétuant le genre et le propulsant de façon bien personnelle dans le XXIe siècle.

Genres et styles : cumbia / expérimental / tropical bass

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Crédit photo : Mariana Reyes

Meridian Brothers est le projet que le multi-instrumentiste colombien Eblis Álvarez a démarré en 1998 et qui lui sert en quelque sorte de laboratoire musical avec lequel il explore toutes sortes de sonorités colombiennes ou latino-américaines, avec une affection toute particulière pour la cumbia et la salsa. Álvarez, qui compose paroles et musiques et enregistre en général tous les instruments qu’on retrouve sur les albums des Meridian Brothers, est toutefois accompagné en spectacle de plusieurs musiciens. À l’image des huit albums déjà parus, les Meridian Brothers distillent une cumbia expérimentale pimentée de tropicalisme, de salsa, de chicha et de vallenato, le tout formant un mélange ludique, avant-gardiste et souvent complètement patraque auquel ils ajoutent des éléments de rock, de pop, de new wave et d’électro. 

Pour Cumbia Siglo XXI, le 9e album des Meridian Brothers, Eblis Álvarez a pris un virage plus électronique. Après le très acoustique ¿Dónde estás María? paru en 2017, ce professeur Tournesol de la cumbia, qui sévit entre autres au sein d’Ondatrópica, Frente Cumbiero et Los Pirañas, a tenté une nouvelle expérience en prenant comme référence le groupe Cumbia Siglo XX de Fernando Rosales et Ramiro Beltran, bien connu dans les années 80 pour sa vision futuriste de la cumbia, avec d’autres groupes tels que Grupo Folclórico et 2000 Voltios, par exemple. Prenant le travail de Rosales et Beltran comme source d’inspiration, Álvarez l’a en quelque sorte adapté au XXIe siècle, à ses instruments et outils. Ainsi, plusieurs boîtes à rythmes, guitares, synthés et logiciels ont été utilisés lors de la création de ce nouvel album des Meridian Brothers, sur lequel on retrouve divers beats urbains, grooves de synthés et glitches mélangés à toutes sortes de gros mots et aux différents patois colombiens.

Coincé chez lui dans son quartier de Bogota en raison d’un confinement sévère, le polyvalent Eblis Alvarez a bien voulu décortiquer tout cela et nous expliquer sa singulière démarche.

Crédit photo : Mariana Reyes

PAN M 360 : Eblis, peux-tu détailler davantage le lien entre ce nouvel album des Meridian Brothers et le groupe Cumbia Siglo XX ?

Eblis Álvarez : Quand j’ai commencé à réfléchir au style que je voulais donner à ce nouvel album, j’ai pensé à cette approche funky de la musique de tambours qu’on retrouvait surtout dans le coin [de la ville] de Baranquilla et sur les labels Felito et Machuca, entre la fin des années 70 et le milieu des années 80. Ce fut une tendance où des musiques plus traditionnelles telles que le bujerengue, la puya, la cumbia, le fandango et les tambours associés aux musiques traditionnelles se mélangeaient à des basses funky et des grooves disco. Donc je voulais essayer ce même genre d’approche mais au XXIe siècle. Je ne me suis pas cassé la tête, j’ai nommé tout simplement ce disque Cumbia Siglo XXI. Mais ce n’est pas un disque de cumbia du XXIe siècle telle qu’on la connaît aujourd’hui, c’est un mélange de différents trucs.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui différencie ce nouvel album du précédent ¿Dónde estás María?

EA : Eh bien, ¿Dónde estás María?, je nommerais ça du global song. Laisse moi t’expliquer : ce n’est pas un terme que tu retrouves dans les livres sur la musique, c’est juste un terme que j’ai inventé. Pour moi la meilleure représentation de global song, ce serait les Beatles, un groupe britannique qui s’est fait connaître à travers le monde. Donc, ce son rock, pop et folk auquel on a aussi ajouté des cordes, des cuivres et toutes sortes d’autres instruments, on peut le retrouver en Asie, au Brésil, en Colombie avec quelques éléments traditionnels ou typiques de ces différentes régions du monde, mais avec le même genre de style et de structure qu’une chanson des Beatles, par exemple. Alors j’ai suivi cette démarche et je l’ai appliquée à la cumbia, mais de façon plus acoustique avec pas mal de cordes, notamment du violoncelle puisque j’en joue depuis vingt ans. Donc, c’est ça que j’ai entrepris comme démarche pour ¿Dónde estás María? En ce qui concerne Cumbia Siglo XXI, j’ai plus été dans les sphères de la cumbia moderne qu’on entend un peu partout, faite avec des synthés et des ordinateurs et mélangée à de la musique électronique. Donc en demeurant dans les sphères de la cumbia actuelle, de la façon dont elle aujourd’hui abordée, j’ai essayé de faire quelque chose de créatif en croisant cette approche à la cumbia plus typique, comme l’ont fait des groupes comme Cumbia Siglo XX.

PAN M 360 : Je ne suis pas expert en patois colombien, mais il paraît que tu utilises beaucoup de gros mots et d’argot sur Cumbia Siglo XXI.

EA : C’est un autre ingrédient que je voulais ajouter à la mixture, quelque chose de censuré. Car tous les gros mots sont censurés par moi-même sur le disque. On les devine mais je les ai remplacés par des beeps ou des blips qui se mélangent bien avec la musique. On retrouve ça sur huit des dix chansons de l’album. C’est une autre des règles que je me suis données pour l’album.  

PAN M 360 : Il y a plusieurs styles de cumbia, quels sont ceux que tu préfères ?

EA : Il y a trois branches principales de cumbia. D’abord la cumbia internationale, qui s’est répandue au Mexique, en Argentine et au Pérou. Chacun de ces pays a développé une cumbia qui lui est propre, selon les différentes influences qui y ont été intégrées. Ensuite il y a la global cumbia, plus moderne, très électronique, qu’on retrouve dans ces mêmes pays principalement, mais aussi en Équateur et bien sûr en Colombie. C’est de ces deux lignées de cumbia que provient et s’alimente les Meridian Brothers. Puis il y a une troisième branche, celle de la cumbia traditionnelle de Colombie qui a étendu ses racines à différents styles de musique. Ça, c’est quelque chose que j’aimerais faire, c’est-à-dire plonger sérieusement dans toutes ces diverses formes de cumbia colombienne. Donc la cumbia est beaucoup plus complexe qu’on le pense, elle a des ramifications un peu partout, des sources différentes et est très souvent mêlée à d’autres styles de musique. Et bien qu’elle soit, paraît-il, née en Colombie, c’est surtout celle d’Argentine et du Mexique que la plupart des gens connaissent.

PAN M 360 : Qu’est-ce que tu cherches à accomplir à plus ou moins long terme avec le projet Meridian Brothers?

EA : Je ne cherche pas nécessairement à accomplir quelque chose avec ce projet, je le vois plus comme mon terrain de jeux. C’est ma façon d’occuper mon temps en attendant la mort (Rires). Il faut bien que je fasse quelque chose pour passer le temps et Meridian Brothers est l’une de ces activités. C’est un truc très personnel qui l’est devenu un peu moins. Mais je n’ai pas d’autres intentions. Je n’ai pas d’intentions politiques ni l’objectif d’obtenir une reconnaissance du public, c’est simplement une conséquence des temps dans lesquels nous vivons, je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre. Mais au fond, c’était un projet pour moi et mes amis.

PAN M 360 : Tu es impliqué dans divers projets en dehors des Meridian Brothers, as-tu quelque chose en chantier en ce moment ?

EA : Je suis toujours en train de faire deux ou trois trucs en même temps. Je travaille avec Grupo Renacimiento avec qui j’essaie de reproduire le plus fidèlement possible la salsa colombienne des années 70 [que l’auteur de ces lignes vous invite à découvrir, si ce n’est déjà fait]; je suis aussi en train de faire un album de néo-perreo avec les Meridian Brothers, qui est une sorte de post-reggaeton; je mixe un nouvel album avec Los Pirañas dans lequel il y aura des cuivres et je songe poursuivre la trilogie Los Suicidas que j’ai entreprise avec les Meridian Brothers en 2015, et donc de faire un nouvel album qui serait semblable à de la musique d’ascenseur avec beaucoup d’orgue… Ce qui fait que, oui, j’ai pas mal de choses en cours en ce moment ! 

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