Quatuor Bozzini : nordicité, culture autochtone, Riopelle… tableaux d’une exposition

Entrevue réalisée par Alain Brunet

Autour du peintre Jean-Paul Riopelle, de la notion de nordicité et en hommage à la culture autochtone, le Quatuor Bozzini s’arrime avec Arte Musica et le Musée des Beaux-Arts de Montréal pour un programme thématique, complément sonore d’une exposition en cours.

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Comme c’est le cas chez plusieurs diffuseurs, sociétés de concerts, orchestres ou ensembles, le Quatuor Bozzini se réjouit des retrouvailles prochaines avec un public en chair et en os, sans renoncer pour autant au concert en webdiffusion. Enregistré à la Salle Bourgie, le programme Imaginaire Nord a été conçu de concert avec l’exposition présentée au Musée des Beaux-Arts de Montréal, soit jusqu’au 12 septembre prochain.

« Riopelle : à la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones dévoile un artiste imprégné par l’intérêt des surréalistes pour les arts non occidentaux, influencé par son ami et collectionneur Georges Duthuit ainsi que par la lecture des travaux d’anthropologues et d’ethnologues tels que Marius Barbeau, Jean Malaurie et Claude Lévi-Strauss. Elle rend compte de l’influence des voyages de chasse et de pêche faits par Riopelle au cours des années 1970 dans le Nord et le Grand Nord du Québec et du Canada, en compagnie du Dr Champlain Charest, propriétaire d’un hydravion, dont témoignent entre autres les séries Jeux de ficelles (1971-1972), Rois de Thulé (1973) et Icebergs (1977). S’appuyant sur une approche interculturelle, elle fait un parallèle inédit entre les œuvres de Riopelle et certaines sources qui l’ont inspiré, notamment une sélection de masques inuit et d’œuvres des Premières Nations de la côte Nord-Ouest du Pacifique. »

Au tour de l’altiste Stéphanie Bozzini et la violoncelliste Isabelle Bozzini de nous présenter Imaginaire Nord, programme complémentaire à cette exposition.

PAN M 360 : Comment ce programme du Quatuor Bozzini s’arrime-t-il avec l’exposition actuellement présentée au MBAM ?

ISABELLE BOZZINI : C’est assez éclectique comme programme, tenu par le thème de la nordicité tenu par Jean-Paul Riopelle, les influences de Riopelle sur les jeunes compositeurs, et aussi des compositeurs,  soit Erik Satie et Betsy Jolas. Apparemment, Riopelle n’était pas un grand mélomane mais aimait beaucoup Satie et Betsy Jolas était son amie. On n’en sait pas davantage… Notre programme présente donc des œuvres à travers le prisme de cette exposition consacrée à Riopelle, la nordicité et les cultures autochtones. 

STÉPHANIE BOZZINI :  Dans le programme, par exemple, une pièce de Simon Martin s’inspire de tableaux de Riopelle (Icebergs et le quadryptique Soleil de minuit), et fut écrite en 2007. Le lien est clair. Par ailleurs, Arte Musica a aussi commandé une œuvre à la violoniste Alissa Cheung, qui est aussi membre de notre quatuor.

ISABELLE BOZZINI : Plus précisément, ces deux jeunes compositeurs canadiens se sont inspirés de Riopelle, auxquels s’ajoute une œuvre de la performer inuite Tanya Tagaq, qui s’inspire de sa propre nordicité, sorte de rappel aux humains de l’avenir à se rapprocher de la nature et d’en raffermir leur relation.

PAN M 360 : Comment Sivunittinni, cette œuvre de Tanya Tagaq arrangée par Jacob Garchik, se déploie-t-elle?

STÉPHANIE BOZZINI : Cette œuvre est vraiment spéciale. Tagaq utilise toutes sortes de sons, des craquements évoquant la glace qui se rompt, aussi des chants de gorge et autres musiques qu’elle a développées avec son groupe. Elle mise aussi sur les duos, un peu à l’image des jeux de gorge entre deux femmes; par exemple, deux violons qui se donnent la répartie dans un échange rythmique C’est vraiment le fun à jouer, on a presque envie de rigoler à certains moments.

ISABELLE BOZZINI : Chez Tagaq, c’est beaucoup une recherche de textures, une approche bruitiste, une autre d’imitations de sons de la nature et autres phénomènes organiques, sans compter le chant de gorge. Au-delà de la partition, il nous a fallu comprendre son écriture et la traduire dans un contexte de musique contemporaine. En écoutant ses enregistrements, on a fini par piger ! En fait, cette œuvre résulte d’idées de l’artiste ensuite communiquées à un musicien capable d’en faire la notation et de les arranger. Ce n’est pas habituel pour nous mais on sent que cette femme est une force de la nature. Le défi était pour nous de bien comprendre son langage, au-delà de partitions ou de consignes écrites. C’est relativement clair, en fait.

PAN M 360 :  Comment présenter l’œuvre de Simon  Martin,  Icebergs et Soleil de minuit — Quatuor en blanc?

STÉPHANIE BOZZINI :  Dans le contexte de notre Composer’s Kitchen (où l’on présente annuellement de nouveaux créateurs), Simon nous avait écrit cette œuvre en 2007. Elle sortait clairement du lot et il est important de faire vivre une œuvre, d’autant plus que son exécution n’est jamais la même. Une nouvelle dimension s’ajoute chaque fois qu’on la rejoue.

ISABELLE BOZZINI : Simon était encore aux études à cette époque, c’est donc  une œuvre de jeunesse. Tu sens le jeune compositeur qui nous met toute la gomme pour son premier quatuor à cordes mais il a eu la main heureuse.  Ça marche bien finalement, ce n’est pas trop chargé,  il explore de belles textures et nous mène ailleurs. 

STÉPHANIE BOZZINI :  Ces textures sont spéciales, les harmonies de l’ œuvre sont presque spectrales, fondées sur les cordes ouvertes et les harmoniques. Lorsqu’il parle de son travail, Simon évoque souvent la « sculpture de sons », bien au-delà des bruits mais aussi dans la forme de l’œuvre et dans ses choix harmoniques. Quiconque connaît le travail de Simon Martin aujourd’hui et écoute cette pièce peut reconnaître son style. Dès le début, il y  avait déjà cette unicité. 

PAN M 360 : Du Quatuor Bozzini, on ne s’attend pas à des relectures d’Érik Satie. C’est quand même bien d’entendre le quatuor jouer de la musique française composée au tournant du 20e siècle!

ISABELLE BOZZINI : (rires) Vous savez, on était un peu obsédé par Satie depuis un moment! Chaque année à Vancouver depuis 2012 (jusqu’à la pandémie), on fait un lab avec Christopher Butterfield et on a souvent parlé de cette possibilité d’arranger sa musique pour un quatuor à cordes. Lui nous disait pouvoir arranger les Nocturnes et que ça marcherait bien pour notre quatuor. Christopher est super éclectique, il avait un band de rock dans les années 90 à Toronto et il est ensuite devenu prof en Colombie-Britannique, plusieurs artistes de talent ont été ses élèves  depuis – Andrea Young, Cassandra Miller et autres personnalités musicales très intéressantes. Finalement, cette intention est devenue un vrai projet, un go!

STÉPHANIE BOZZINI : La tradition de musique française comporte ses exigences pour jouer Satie.  On a expérimenté mais l’interprétation finale est plus neutre, peut-être un peu plus traditionnelle.  On a quand même essayé de s’en dégager un peu.

ISABELLE BOZZINI : Avec Satie, un pianiste a quand même une approche relativement objective,  c’est relié à la mécanique de l’instrument et au fait qu’il joue seul. Avec un quatuor à cordes, cependant, cette musique arrangée peut vite devenir lourde et sirupeuse. Alors comment faire pour que ça sonne quatuor à cordes tout en respectant cette œuvre conçue à l’origine pour le piano?  Par exemple, il faut se préoccuper de l’articulation. On joue Satie parce qu’on trouve ça très beau, mais jusqu’où peut-on interpréter cette musique sans rajouter trop de flafla et faire en sorte que ça marche?  Avec ou sans nuances?  Ça a été pour nous une belle exploration.

PAN M 360 : Qu’en est-il de Menus propos, de Betsy Jolas?

STÉPHANIE BOZZINI : Française et Américaine, Betsy Jolas est à Paris, elle a 95 ans. Sa pièce est très courte : 2 minutes et 50 secondes constituée de 5 mouvements. Vraiment une miniature, ça se passe vite, un peu dans l’esprit des Bagatelles d’Anton Webern, de petits événements se produisent en peu de temps. 

ISABELLE BOZZINI : On connaît l’identité de Betsy Jolas depuis toujours mais on ne connaît pas tant son travail. L’exécution de cette œuvre, en fait, a été commandée par la Salle Bourgie, parce que  Betsty Jolas fut une amie de Jean-Paul Riopelle.  Vu le programme chargé, nous avons choisi une œuvre très courte et ça fait un beau contraste avec le reste du programme.

PAN M 360 : Parlons maintenant de Du Nord, la pièce de votre collègue Alissa Cheung :

STÉPHANIE BOZZINI :  Alissa s’est inspirée d’un tableau de Riopelle, Matinée au Cap Tourmente (1990). On peut y observer une oie aux ailes déployées, mais  Alissa évoque aussi dans sa pièce la vie sociale de l’oie, la solidarité des oies pendant leur migrations, etc.. Lorsque Alissa a confié avoir pensé à chacun des membres du quatuor en écrivant cette œuvre, j’ai été vraiment touchée! De toutes les pièces de ce programme, c’est assurément celle où on a ressenti la connexion la plus directe.

ISABELLE BOZZINI :  C’est une musique relativement minimaliste, on y ressent le vol des oiseaux. Alissa nous a dit qu’il y avait des petits bouts ressemblant à Philip Glass et Jürg Frye, les accords s’y déroulent lentement et c’est diablement efficace.  Alissa est super!  Musicienne sérieuse et violoniste excellente, très impliquée au sein de notre ensemble, elle est aussi une jeune compositrice de talent.  Elle a aussi composé un quatuor pour guitares électriques destiné à l’ensemble de Tim Brady, Instruments of Happiness. Pour nous, c’est son deuxième quatuor; le premier était inspiré d’Alvin Lucier, écrit dans le contexte d’un projet autour du compositeur. Du Nord, je crois, est plus personnel. Ce fut très agréable de monter cette œuvre; on était un peu dans son  quant à soi, impossible de se plaindre de la compositrice, là devant nous! (rires) Elle non plus n’osait pas trop intervenir sur notre jeu, mais nous avons tous fini par communiquer et ça a été vraiment réussi. On pourra rejouer cette pièce dans plusieurs contextes. 

  1. PROGRAMME

Simon MARTIN Icebergs et Soleil de minuit — Quatuor en blanc 
Erik SATIE Cinq Nocturnes (arr. Christopher Butterfield)  
Tanya TAGAQ Sivunittinni (arr. Jacob Garchik)
Betsy JOLAS Quatuor IV « Menus Propos »
Alissa CHEUNG Du nord (commande de la salle Bourgie)

  1. INTERPRÈTES

Clemens Merkel, violon
Alissa Cheung, violon
Stéphanie Bozzini, alto
Isabelle Bozzini, violoncelle

POUR ACCÉDER À LA WEBDIFFUSION (15$- DU 27 MARS AU 10 AVRIL), C’EST ICI

 PAR AILLEURS…

* Dans un concert vidéo inédit, le Quatuor Bozzini présente virtuellement la création du Quatuor à cordes No.4 du compositeur suisse Jürg Frey au Festival MaerzMusik de Berlin. Enregistrée à l’Agora du Coeur des Sciences de l’UQAM en collaboration avec Nicolas Godmaire, Robin Pineda Gould (vidéo), Ricardo Morejon (son) et Lucie Bazzo (design lumière). La première aura lieu le 25 mars 2021 à 20h (HEC) ou 14h (HAE), et la vidéo sera par la suite disponible sur le site de MaerzMusik jusqu’au 30 juin.

POUR ACCÉDER À LA WEBDIFFUSION GRATUITE , C’EST ICI

* Toujours dans le cadre du festival virtuel MaerzMusik de Berlin, le QB exécute une œuvre d’Éliane Radigue, Occam Delta XV for String Quartet.  L’exécution est faite en collaboration avec Emanuelle Majeau-Bettez, Philippe-Aubert Gauthier et l’UQAM. La webdiffusion est aussi prévue du 25 mars au 30 juin.

POUR ACCÉDER À LA WEBDISFFUSION GRATUITE, C’EST ICI

* MaerzMusik: Timepiece est un happening d’une durée de 27 heures. Dans le contexte du festival berlinois, des musiciens issus des quatre coins du monde participent à l’événement conçu autour de l’horloge parlante de la BBC. Le Quatuor Bozzini y interprétera une nouvelle pièce de Michael Oesterle, Consolations harmoniques. L’événement démarre samedi 27 mars, 20h et se termine le lendemain dimanche, minuit.

POUR ACCÉDER À LA WEDIFFUSION GRATUITE, C’EST ICI

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