Semaine du neuf | Quigital Corporate Retreat, immersion satirique dans la culture corportative

par Olivier Martin-Fréchette

Aussitôt franchi les escaliers menant à l’Espace Orange de l’édifice Wilder, on est immédiatement plongé dans la performance satirique immersive  Quigital Corporate Retreat , exécutée par Architek Percussion et  la soprano Sarah Albu.

Des employés de l’entreprise fictive Quigital nous accueillent en nous offrant un badge sur lequel figure un code QR nous permettant de nous inscrire sur la plateforme en ligne de Quigital. Sur celle-ci, on nous demande d’accomplir différentes tâches : scanner le badge d’un collègue, acheter des objets ou des privilèges virtuels avec les points accumulés dans l’application, ou même discuter avec Quincy, le robot conversationnel de Quigital.

Le jeu de rôle est donc rapidement enclenché et l’on se retrouve à participer à la performance avant même l’entrée en salle. L’effet immersif est déjà efficace. Déjà, je ressens ce léger dégoût existentiel que seul un événement de réseautage corporatif obligatoire et non rémunéré peut provoquer en moi.

Vient ensuite le moment d’entrer en salle, où débute la portion « conférence » du spectacle. On nous présente alors les personnages qui occuperont la scène : Karen, la « She.E.O » (Sarah Albu), ainsi que les employés qui serviront d’exemples lors de la formation (Architek Percussion (Noam Bierstone, Ben Duinker, Alessandro Valiante, Parker Bert)). Chacun d’eux est introduit et fait son entrée sur scène dans une chorégraphie parfaitement ridicule accompagnée d’une trame sonore digne du smooth jazz fusion de The Rippingtons.

 Le ton est clair : on s’apprête à assister à une satire particulièrement habile et assumée du capitalisme en phase terminale, de son discours performatif d’inclusion et de ses prévisibles tactiques de manipulation. Tout au long du concert, le discours de la conférencière et She.E.O oscille entre des phrases toutes faites dignes des pires TED Talks donnés par des gens d’affaires déconnectés, assortis de leurs mantras d’endoctrinement rappelant ceux que l’on retrouve dans les megachurch américaines. Le tout se déroule devant un écran géant sur lequel sont projetés des PowerPoints, des vidéos de formation, des questions impossibles à répondre, des courriels transmis et, à l’occasion, le robot conversationnel de l’entreprise. Ce dernier finira par prendre la place de la grande majorité des employés (le public) qui, à la fin de la pièce, se font tous renvoyer à l’exception des 3 personnes ayant récolté le plus de points sur l’application durant le pré-concert et l’entracte. Toute la présentation nous fait vivre à travers le jeu de rôle l’aliénation des employés au bas de l’échelle face aux grandes corporations et leurs outils d’optimisation de performance qui vont éventuellement leur coûter leur emploi.

La parodie est très habile. Elle est évidente, mais l’utilisation constante de codes linguistiques et de l’esthétique du milieu corporatif nous permet de conserver une certaine suspension de l’incrédulité, qui nous permet de vivre une immersion plutôt que de simplement assister à un spectacle.

La voix de la soprano est constamment amplifiée par un micro-casque, on enchaîne des moments guidés par des instruments pop traditionnels, vers des moment ou l’instrumentarium est composé d’objets de bureau transformés en instruments de percussion, tout ça parsemé de moments d’échantillonnage et de trames pré-enregistrées. La manière dont des styles musicaux très contrastés se combinent se démarque par sa fluidité. Le seul moment où j’ai cru remarquer un problème technique, j’ai fini par me demander si l’accrochage faisait partie du spectacle.

Sur le plan stylistique, la pièce navigue entre plusieurs univers. On passe ainsi de la musique typique des vidéos de formation, ce jazz fusion mentionné plus haut, à des duos de voix et de percussions à hauteurs déterminées évoluant en doublure sur des mélodies atonales. Ces passages sont ponctués de moments de percussions complexes exécutées sur des claviers d’ordinateurs, des stylos, une brocheuse ou encore des tasses. Chacun de ces langages musicaux apporte sa propre connotation à la trame narrative de l’œuvre.

Il faut également souligner la polyvalence remarquable de Sarah Albu, qui passe avec aisance d’une voix lyrique classique à une forme de sprechgesang modernisé, puis à une interprétation évoquant parfois la chanson de cabaret ou carrément  la pop.

Au final, la pièce constitue une véritable démonstration de virtuosité de la part de tous les artistes impliqués. Cette virtuosité ne tient pas seulement aux exigences musicales, qui demandent une maîtrise instrumentale hors du commun, mais aussi à la qualité du jeu d’acteur, au développement des technologies utilisées et à l’attention portée à chaque détail de la mise en scène par Marie-Josée Chartier. Dans la salle, on pouvait sentir une certaine euphorie dans le public, non seulement grâce à l’humour particulièrement efficace du spectacle, mais aussi parce qu’il proposait une immersion vraiment rafraîchissante,  nouvelle par rapport à ce que l’on a l’habitude d’observer en musique contemporaine.

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