classique / classique moderne / période romantique

Kevin Chen, ou les enjeux d’un virtuose à 18 ans

par Alain Brunet

Concours Liszt de Budapest, Concours de Genève, Concours Arthur Rubinstein… Entre 16 et 18 ans, l’Albertain Kevin Chen a déjà remporté les premiers prix de ces compétitions internationales sans compter les mentions positives de plusieurs autres. À l’évidence surdoué, cet instrumentiste vient à peine d’avoir franchi le cap de l’âge adulte, et on le présente au public mélomane toujours désireux de découvrir un virtuose émergent dans le contexte d’un récital.

Trop tôt, pourrions-nous conclure au sortir de cette performance plutôt sèche, présentée dimanche par Pro Musica à la Salle Pierre-Mercure. Mais à bien y penser…. si Kevin Chen a remporté ces concours prestigieux, ce n’est sûrement pas pour ses seules compétences techniques. La musicalité doit aussi faire corps, l’émotion, la grâce, enfin toutes les caractéristiques qui distinguent les grands musiciens des meilleurs techniciens.

Or, dimanche, le jeune homme n’a pas connu son meilleur après-midi, c’est-à-dire un moment de grâce où toutes les valeurs de la grande musique sont réunies. Doit-on en déduire qu’il est est toujours de même de son côté ?

D’un point de vue strictement technique, les ivoires sont parfaitement maîtrisés, main gauche et main droite font ce qu’elles ont à faire dans ce programme. L’articulation est très solide, le jeu de pédale est intéressant, la sonorité est ample. Le problème de cette exécution dominicale, en fait, relève du style, de la volupté, voire de la personnalité pianistique.

Encore là, on ne peut être péremptoire sur cette question car un musicien de cet âge n’a probablement pas encore acquis la constance de ses aînés.  On présume néanmoins qu’il puisse  être parfois habité par les grands esprits de la musique et … comme c’était le cas dimanche, il arrive que la pression, la fatigue et autres soucis de la vie puissent faire barrage à leur harnachement sur l’interprète.

À ce stade précoce d’une carrière qui pourrait s’avérer remarquable, Kevin Chen n’est pas à l’abri de ces irritants le limitant à une interprétation clinique, quoique techniquement remarquable pour quiconque a rarement accès à un tel niveau d’exécution. Quoique… j’ai entendu plusieurs doutes s’exprimer, et ces doutes ne provenaient pas de la critique patentée. 

La 28e des 32 sonates pour piano de Beethoven, il faut dire,  n’est pas une mince affaire à réussir en début de carrière, mais on imagine qu’il l’a déjà fait auparavant puisque c’était un gros morceau de ce programme. Risque calculé ? Quant à la Fantaisie en fa dièse mineur, op.28 de Felix Mendelssohn, on l’a senti plus fluide mais pas vraiment du côté de la magie et de la transcendance.  Pour conclure la première partie, la version pour piano seul de La Valse de Ravel, un parcours ternaire certes influencé par le jazz des années 20, à commencer par celui de George Gershwin et du  piano stride alors en vogue à New York, est jouée avec une précision… abrupte. Comme si l’émotion expl par une forme de violence pianistique…

La deuxième partie était consacrée à Franz Liszt, qui fut lui-même un virtuose pianistique et qui fait partie du parcours obligatoire de tout pianiste de concert en devenir. Il jouera trois sonnets des Années de pèlerinage, tirés de la 2e année du cycle, soit les no 47, 104 et 123.  Et il conclut par Réminiscences de Norma, S.394, également de Liszt. Au rappel, il jouera Liederkreis, Op. 39: XII. Frühlingsnacht, de Robert Schumann, sur un arrangement de Liszt.

En somme, on a bien vu l’immense talent de Kevin Chen et on n’a pas encore vu l’immense musicien qu’il pourrait devenir, ce qui n’est pas chose faite. La haute virtuosité en musique classique est de plus en plus remarquable en ce bas monde, jamais n’avons eu droit à autant de musiciens ayant atteint un tel niveau mais… la vie doit faire son œuvre et le défi des meilleurs comme Kevin Chen repose sur la quête du style et de la personnalité. Parions qu’il sera déjà différent et meilleur à son prochain récital, bien sûr s’il est conscient de ces enjeux et que son entourage les saisisse également.

classique moderne / classique occidental

Vendredi soir à l’OM : un violon spectaculaire, une petite sirène et des sables émouvants et enchanteurs

par Frédéric Cardin

Une autre soirée symphonique qui remplit le cœur mélomane d’espoir et de fierté. La Maison symphonique était passablement comble ce vendredi soir. Une foule bigarrée, bien diversifiée et avec beaucoup de jeunes. L’Orchestre Métropolitain attire, et qui plus est avec un programme fait d’œuvres largement méconnues du grand public. Il y a quelque chose de très positif qui se passe à Montréal pour l’avenir de la musique classique. Bref, première impression de cette soirée : réussie.

Maintenant, le programme et le rendu. Disons-le d’emblée : ce fut très agréable. La cheffe JoAnn Falletta, pionnière de la direction d’orchestre au féminin aux États-Unis, s’adresse au public dans un français très correct, particulièrement respectueux. Elle plante le décor pour ce qui vient avec sobriété. 

La soirée débute avec Winter Idyll de Gustav Holst. Un court poème symphonique d’allure pastorale, mais aux déploiement ample et parfois cinématographique. On y évoque un tableau d’Angleterre hivernale, enveloppé sous la neige. ‘’Un peu comme au Québec’’ a-t-on dit en intro. J’en doute. Holst n’aurait pas écrit de musique aussi relativement sereine s’il avait connu les froids canadiens. N’empêche, c’est fort joli et mené avec précision par Falletta, quoiqu’avec un peu trop de réserve, je trouve.

La première des deux ‘’vedettes’’ de la soirée est arrivée pour le deuxième plat : le flamboyant violoniste Nemanja Radulovic. Cheveux longs jusqu’au au milieu du dos, pantalons aux larges chevilles évoquant presque une robe, il représente ce qu’à une autre époque les puristes auraient aimé détester. Nous ne sommes heureusement plus là. Ce qui compte c’est la musique. Celle-ci, le Concerto pour violon d’Aram Khachaturian, demandait manifestement ce genre d’interprète. Les mouvements 1 et 3 sont furieusement exprimés, nous ramenant souvent à l’énergie de sa célèbre Danse du sabre. Puis, un mouvement central plein de tendresse mais aussi de tristesse, avec des triple pianissimos exquis du soliste, complète le concert. Je m’attendais, cela dit, à un son plus brillant, plus propulsif du violoniste. Au contraire, il paraissait comme voilé, particulièrement au début de la partition, résultant ainsi en quelques déséquilibres entre lui et l’orchestre, qui enterrait son discours à quelques occasions. Ça s’est replacé en cours de route, et les feux d’artifices techniques du musicien (quelle maîtrise diabolique de son instrument!) ont soulevé la foule, disons-le, en délire. J’aimerais noter le jeu exceptionnel de quelques premières chaises de l’Orchestre : le corniste Louis-Philippe Marsolais qui a accompli à la perfection un solo d’une monstrueuse difficulté dans le 1er mouvement, puis, dans le même mouvement, le clarinettiste Simon Aldrich, dans un échange intimiste avec Radulovic, très à l’écoute (le violoniste s’est carrément retourné pour ce passage, faisant dos au public pour mieux dialoguer avec Aldrich). Un très beau moment. 

Après une ovation prolongée, Radulovic a finalement donné un rappel : Što Te Nema de Aleksandar Sedlar, un chant bosniaque de deuil dans lequel le violoniste serbe a démontré qu’il ne peut être réduit à un virtuose de cirque médiatique. Dans cette pièce suintant la mélancolie, il réussit à atteindre un degré presque inimaginable de douceur dynamique. Quoi, quatre ou cinq pianissimos? Une aiguille heurtant le tapis l’aurait surpassé. Impressionnant. Cette pièce peut être entendue sur l’album Roots de Radulovic. 

L’autre star soliste de la soirée n’est pas musicienne mais artiste visuelle. L’Ukrainienne Kseniya Simonova est dessinatrice sur sable et parcours le monde depuis plusieurs années. Elle a participé et parfois remporté toutes sortes de concours populaires tels les Got Talent de plusieurs pays (Ukraine, Britain, America, etc.). Ce qu’elle fait est très beau, et ressemble en plus fluide et animé à la technique des théâtres d’ombre. 

Hier soir, elle avait le défi d’animer la partition de La petite sirène (Die Seejungfrau) de Zemlinsky. Bien sûr, le sujet lui-même se portait déjà très bien vers ce genre d’animation : un conte de fée classique, un accompagnement visuel évocateur, tout était en place pour un mariage pertinent. J’avoue que je ne m’attendais pas à ce que ce soit à ce point réussi et enchanteur. Non seulement la musique ondoyante et post-romantique, teintée d’impressionnisme, de Zemlinsky a ce qu’il faut pour transporter l’esprit et le cœur, mais la technique artistique de la dessinatrice virtuose y est parfaitement adaptée. Au gré de la musique qui se métamorphose constamment, Kseniya Simonova transforme elle aussi son canevas avec une fluidité magique. La barbe de Neptune, dieu des mers, peut tour à tour devenir, avec remarquable facilité et célérité, un vaisseau emporté par les flots ou un ciel étoilé. Sous nos yeux, et d’un geste manuel fin et discret, la queue de la sirène devient une paire de jambes élégantes. Ainsi de suite, afin que le public comprennent parfaitement ce qui est raconté par la musique (bien que tout le monde présent devait déjà connaître par coeur cette histoire). 

La beauté du décor est amplifiée par la couleur légèrement dorée du rétroéclairage tabulaire, sur lequel virevoltent les grains de sable manipulés par l’artiste, offrant un aspect ancien, voire intemporel, au panorama fantastique déployé sous nos yeux. Tout cela projeté sur écran géant dans une maison symphonique subjuguée. 

Kseniya Simonova JoAnna Falletta Orchestre Métropolitain cr.: François Goupil

Je l’ai dit, l’Orchestre Métropolitain s’est surpassé. Mais je souligne également la direction claire et solide de JoAnn Falletta. Sans être époustouflante, la cheffe impose un ordre et une confiance assurée, en laissant assez de place pour l’expressivité des musiciens. Une maestra sans esbroufe, dévouée à la musique et laissant le ‘’show’’ à ceux et celles qui sont payés pour ça.

J’ai très bien senti que le public passablement profane est sorti de cette aventure avec un sentiment de satisfaction et d’émerveillement partagé. Bravo à l’OM, c’est exactement pour ça qu’existe la musique. 

8e concert annuel du ViU | Les différentes avenues de la relève

par Elena Mandolini

Depuis 2015, Le Vivier chapeaute le Vivier Interuniversitaire (ViU), un regroupement qui vise à créer des liens entre les différentes institutions d’enseignement supérieur en musique à Montréal, dans le but de stimuler et de rendre visibles la relève et ses créations. Hier soir avait lieu le 8e concert annuel du ViU, lequel a donné lieu à des découvertes intéressantes et surtout très diverses.

Les six œuvres au programme étaient destinées à des formations musicales diverses. La première, Canción de Tomás Díaz Villegas, était pour trompette, accordéon, deux violoncelles et chef d’orchestre. On remarque le grand contrôle de tous les instrumentistes, en particulier lors des moments pianissimo. La trompette est à l’honneur, avec des lignes mélodiques qui prennent l’avant-plan, alors que les trois autres instruments accompagnent. L’accordéon fait, acoustiquement, le lien entre trompette et cordes avec sa sonorité complexe, et ajoute une autre dimension à l’œuvre. Composition très bien pensée.

La deuxième pièce, As The Light Shines Through de David C. Gale, pour électronique, ne demande pas de présence sur scène. On lance l’enregistrement sonore, et le public écoute, recueilli, dans la salle plongée dans la quasi-obscurité. Il s’agit d’une œuvre spatialisée, avec une ambiance sonore en trois dimensions. Très évocatrice, cette œuvre explore les sonorités. Un battement stable est entendu tout au long de l’œuvre, mais ce battement se transforme, se développe et bouge dans la pièce. Cette œuvre est troublante, dans le meilleur sens du terme.

Studies for the Second Womb, de Yulin Yan, est probablement la pièce la plus déroutante du programme. S’inspirant de l’expérience sensorielle universelle (mais oubliée) du moment passé dans le ventre de notre mère, cette œuvre est composée de bruits, onomatopées, cliquetis, échos et souffles, en partie produits par les interprètes, en partie diffusés sur haut-parleurs. Le saxophone et le violoncelle sont à l’honneur, mais surtout pour produire des sons qui sortent du répertoire traditionnel de ces instruments respectifs.

L’œuvre de Philippe Mcnab-Séguin, Generic Music 1 : Trad, est celle qui a suscité le plus d’enthousiasme de la part du public, et pour cause : il s’agit d’une œuvre surprenante, qui joue avec nos attentes du répertoire de musique traditionnelle québécoise. Cette composition mixte allie une bande sonore avec laquelle la violoniste solo joue. Lorsque l’on pense savoir où se dirige la mélodie, on bifurque pour aller totalement ailleurs. On passe ainsi par la musique trad, bien sûr, avec une grande virtuosité violonistique, qui évoque les réels et autres danses folkloriques du Québec. Mais on explore aussi le rock prog, en passant par le métal avec des distorsions et rythmes effrénés.

Ramification de Hannah Barnes est une pièce pour percussionniste seul. Derrière une installation de tambours, gongs et carillons, l’interprète nous emmène dans un monde d’explorations sonores. On entend des bruits fantomatiques et des sonorités qui semblent sorties d’une trame sonore de film de science-fiction. Il y a également de beaux moments de contemplation, suivis d’instants frénétiques.

Enfin, Insides de Florence M. Tremblay est interprété par un quatuor à cordes. Cette œuvre, qui explore l’utilisation des quarts de ton, demande à chaque interprète de s’accorder différemment. L’œuvre débute par de longs sons tenus, d’accords qui changent et évoluent lentement. On salue l’immense contrôle de chaque interprète : les notes sont stables, impeccablement stables, malgré les nuances très douces et les dissonances. L’œuvre se termine sur des gammes chromatiques, où les instrumentistes se retrouvent ensemble pour une fraction de seconde, une fois de temps en temps.

Le programme très varié de la soirée a su démontrer les différents modes d’expression en musique actuelle. Les œuvres ont été portées par des interprètes remarquables, tout au long du concert. On a hâte de voir se développer la carrière de cette brillante relève.

classique / classique moderne / post-romantique

Surhumaine Barbara Hannigan !

par Alain Brunet

Exploit. Prouesse. Vision. Inédit. Raffinement extrême. Les superlatifs ne suffisent pas pour résumer cette performance de la soprano canadienne Barbara Hannigan, capable d’assurer une solide  direction d’orchestre tout en interprétant magnifiquement La voix humaine, un texte de Jean Cocteau (1889-1963) sur une musique du compositeur moderniste Francis Poulenc (1899-1963), soit le nec plus ultra de la culture française au siècle précédent. 

Ç’aurait pu se limiter à l’exploit technique : chanter, incarner un personnage et diriger un orchestre simultanément, tout ça tient de l’inédit. Oui, convenons que ça a été déjà fait auparavant, mais une forme aussi achevée ?  Aussi virtuose? Peu probable.

D’entrée de jeu, Hannigan a dirigé une œuvre post-romantique de Richard Strauss (1964-1949) composée au crépuscule de sa vie, soit à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Bouleversé par les conflits et par une Allemagne en perdition aux conséquences dramatiques pour ses équipements culturels dont un théâtre de Munich dont il fut longtemps le directeur artistique, Strauss s’était réfugié dans les écrits de Goethe, dont La métamorphose des plantes qui aurait inspiré Métamorphoses TrV290,  une œuvre continue de 26 minutes pour un peu plus d’une vingtaines d’instrumentistes et dont l’objet est d’exprimer calmement et sombrement le cycle de la vie, même au plus bas étage de l’existence.

On a alors l’occasion de contempler la relation entre la cheffe invitée et l’OSM, très à l’écoute dans le contexte  avant le plat de résistance. Imaginez alors une chanteuse lyrique camper le rôle de cette pauvre femme qui parle au téléphone à l’homme qu’elle aime tant, apparemment au bout du fil, communication parfois interrompue par les problèmes techniques inhérents à la préhistoire du téléphone – la fin des années 20. Tout au long de la trame dramatique, la femme abandonnée par son amant multiplie les reproches et les supplications jusqu’au dernier degré du désespoir, tout en laissant quelques gravats de lucidité sur le site dévasté de son drame amoureux. La tâche de la soprano, comprendrez-vous, est immense : avec un orchestre symphonique, elle doit interpréter une œuvre majeure d’une quarantaine de minutes. Suffisant? Nenni.

Imaginez maintenant que, hormis cette tâche déjà complexe à honorer, Barbara Hannigan dirige La voix humaine simultanément l’Orchestre symphonique de Montréal. En toute fluidité! On imagine qu’un travail colossal a dû être accompli pour lier gracieusement la gestuelle du personnage et celle des consignes données à l’orchestre en temps réel. Et c’est mission accomplie, devant un auditoire ébahi qui l’applaudit à tout rompre pendant de longues minutes au terme de cette performance d’exception.

Vu qu’elle vit en France depuis 2015 après un séjour de 6 ans en Hollande à partir de 2009,  et que son éducation canadienne l’avait déjà ouverte au bilinguisme, le français de Barbara Hannigan est exemplaire. Qui plus est, il souscrit aux règles de la prononciation du chant lyrique de tradition française – notamment ces R généreusement roulés comme on les prononçait jadis dans une large part de l’Hexagone. 

La théâtralité de son jeu est exemplaire, magnifiée par une brillante mise en scène (Clemens Malinowski) assortie d’une captation vidéo multi-images superposées en temps réel sur grand écran (Denis Gueguin). On notera au demeurant que la voix est amplifiée et qu’il ne pourrait en être autrement dans un tel contexte. Si la chanteuse fait dos au public durant la majeure partie de l’exécution, l’amplification est de mise pour que la soliste puisse être intelligible avec un orchestre symphonique. Cette théâtralité s’avère des plus sobres, minimalistes, d’un grand raffinement. Le jeu entre l’écran et la performance en temps réel est extraordinairement efficace et l’orchestre d’une soixantaine d’interprètes répond parfaitement aux consignes de la maestra. 

Car nous avons ici affaire à une grande maestra doublée d’une grande soprano, accourez voir et l’entendre cette femme aux talents quasi surnaturels pendant son séjour montréalais!

Le même programme est présenté ce jeudi, 19h30, à la Maison symphonique, INFOS ET BILLETS ICI

avant-garde / classique occidental / expérimental / contemporain / musique contemporaine

Quatuor Bozzini : micro tonalités, grandes musiques

par Frédéric Cardin

La musique savante contemporaine ne se porte pas trop mal à Montréal. Hier soir, une salle pleine (l’Espace bleu du complexe Wilder dans le Quartier des Spectacles) accueillait le concert Harmonies inouïes du Quatuor Bozzini, alors que la veille, c’est l’Agora Hydro-Québec du Cœur des sciences de l’UQAM qui offrait une salle comble à la SMCQ. De bonnes nouvelles, donc. Mais revenons à nos moutons bozziniens. Ce n’était pas une proposition facile que celle de ce concert : quatre créations de musique microtonale par trois jeunes compositeurs et une compositrice assez peu connus : Gabriel Dufour-Laperrière, Paolo Griffin, Bekah Simms et Francis Battah (qui, celui-ci, bénéficie tout de même d’une renommée grandissante). 

Les prochains concerts du Quatuor Bozzini

Adherence de Paolo Griffin est un exercice assez monochrome (ou plutôt microchrome?) qui place l’auditeur dans une sorte de microgravité sonore, faite de notes soutenues (microtonales bien sûr) se superposant les unes sur les autres dans une dynamique presque inexistante. Tout coule de Gabriel Dufour-Laperrière est une construction de proximité stylistique avec Adherence, mais déjà plus mouvante dans les dynamiques et dans l’écriture instrumentale. de nombreux glissandos détaillent une architecture générale ondoyante, qui enfle et se désenfle constamment. Ces pics et ces creux dynamiques demeurent centrés sur une moyenne qui oscille entre le mezzo-forte et le forte, mais qui, au quatre cinquièmes de la pièce environ, atteignent un intense double forte. 

Les deux meilleures pièces (à mon humble avis) encadraient le programme. Songs for Fallow Fields (Chansons pour champs en jachère) de Bekah Simms ose la mélodie et la consonance, auxquelles se greffent des ornementations et des enrobages harmoniques microtonaux. En ce sens, la partition de la jeune compositrice terre-neuvienne installée à Glasgow est résolument plus actuelle que les deux précédentes. En ce début de 21e siècle, l’exploration des rencontres entre la néo-tonalité, voire le mélodisme franc, et les techniques d’avant-garde expérimentale est une avenue porteuse qui rafraîchit fortement le discours de la musique savante. Une avenue qui a également l’avantage non négligeable d’élargir le public de cette discipline. Bref, à Bekah Simms (présente dans la salle) qui disait à propos de cette pièce : Je n’ai pas l’habitude d’écrire des mélodies, mais cette fois, j’avais le temps’’, je répondrais : ‘’Poursuivez sur cette voie, et continuez de prendre le temps, ça marche!’’.

La dernière pièce du programme était également la plus étoffée, la plus aboutie et celle démontrant la meilleure maîtrise du langage musical mais aussi du principe de structure discursive et de propos à la fois exigeant et aisément compréhensible. 

Simplement intitulé Quatuor à cordes no 4, l’œuvre du Montréalais Francis Battah va plus loin encore que la rencontre consonance mélodique/microtonalité de Bekah Simms. Dans son quatuor, Battah construit un système de musique modale microtonale! Ce n’est pas en soi une invention puisque dans certaines cultures, telle la tradition du chant maqam de la musique savante musulmane, la microtonalité modale est chose acquise. Néanmoins, la démarche de Batah est aboutie et franchement réussie, et ceci lui permet de créer un véhicule dans lequel des musiques folkloriques imaginaires sont évoquées dans un canevas généreux de quelque 20 minutes. Ainsi, nous avons l’impression en l’écoutant qu’une porte sur un univers parallèle s’est ouverte, nous laissant découvrir un monde semblable au nôtre, mais dans lequel les bases musicales ‘’normales’’ sont microtonales. Battah a beaucoup écouté une multitude de musiques folkloriques et savantes non européennes afin d’inspirer son écriture. On reconnaît, comme des spectres fantomatiques mais aisément discernables, des influences celtiques, indiennes, arabes, perses. Le Quatuor à cordes no 4 de Francis Battah aura, je le souhaite ardemment (et j’ose aussi le prédire) une belle et longue vie. Les quatuors sérieux et audacieux y trouveront une matière à la hauteur de leur talent et une œuvre qui malgré son haut degré de savoir saura plaire à un public curieux et attentif. L’ami et collègue Alain Brunet, qui m’accompagnait sur place, était aussi de cet avis.

Il serait presque inutile de souligner, encore une fois, la qualité de jeu du quatuor Bozzini. Impeccable et parfaitement au diapason de la volonté des artistes créateurs. Il y a certainement une bonne étoile au-dessus de la tête de ces quatre jeunes artistes en composition savante, car voir sa musique jouée par un ensemble de si haute tenue est un privilège exceptionnel. 

De gauche à droite : Francis Battah, Bekah Simms, Alissa Cheung, Clemens Merkel, Stephanie Bozzini, Isabelle Bozzini, Paolo Griffin, Gabriel Dufour-Laperrière – crédit : Alain Brunet
expérimental / contemporain / musique contemporaine

SMCQ: Prana, respiration, « comprovisation »

par Alain Brunet

Sandeep Bhagwati est une authentique et vibrante incarnation du transculturalisme en musique, on en contemple l’étendue au cours de la saison 2023-24 de la SMCQ, en voici la plus récente illustration : lundi et mardi dernier au Coeur des Sciences de l’UQAM rempli à pleine capacité, le compositeur mis en lumière dans la Série Hommage de la SMCQ proposait une œuvre « profondément émotionnelle, spirituelle et immersive ».

Pour 4 voix et 4 trombones, Prana explore la respiration en s’inspirant de concepts spirituels issus d’Asie méridionale. Au programme, inspiration, expiration, méditation, quête texturale, fréquentation des 7 chakras yogiques du corps, exécution, comprovisation – combinaison des mots composition et improvisation, illustrant et assumant la coexistence dynamique de ces deux pratiques dans la création musicale.

 

Isolés dans différentes localités pendant la pandémie, les trombonistes avaient uni  (en visio, on imagine) leurs souffles respectifs, grâce aux exercices de respiration induits par ce projet de comprovisation. Inspiré par cette expérience, Bhagwati a composé Music of Breaths, écrite cette fois pour quatre voix a cappella. De cette idée de fusionner les deux expériences naquit Prana.

« En sanskrit, explique Bhagwati d’entrée de jeu, Pra signifie remplir et Na signifie la vie ou la respiration. » Ainsi, Prana explore les sons générés par le souffle humain et offre « de nouvelles perspectives dans votre manière de respirer et d’écouter ».

Montréalais d’adoption issu des cultures indienne et allemande, le compositeur et théroricien de la comprovisation transculturelle s’exprime ici en français, anglais et allemand. Il introduit en toute clarté son œuvre composite, fondée sur une synthèse de concepts à la fois philosophiques et spirituels, concepts induisant les sons à exprimer par les 4 chanteuses et les 4 trombonistes : Kathy Kennedy, Sarah Albu, Elizabeth Lima, Andrea Young, Felix Del Tredici, Kalun Leung, David Taylor, David Whitwell

D’abord c’est l’expression des cuivres qui s’échangent des notes longuement expirées, puis c’est au tour des voix de s’exprimer sur des fréquences linéaires. Puis les 8 artistes travaillent ensemble,  puis en sections, et ainsi de suite jusqu’à une conclusion plus élaborée au plan compositionnel.

Les techniques étendues du jeu de trombone (grommellements, harmoniques graves, souffle humain exacerbé à travers le son de l’instrument , etc.) et des voix (jeux subtils d’onomatopées, vaste lexique de recherches texturales, etc.) nous mènent à cette zone de comprovisation aménagée par Sandeep Bhagwati.

La structure des jeux d’expressions est simple et exige la créativité de chaque interprète en temps réel, ce qui n’est pas sans rappeler plusieurs expériences d’improvisation libre observées au fil des dernières décennies, légèrement harnachées par un système compositionnel peu contraignant. La surimpression des voix et des trombones exige néanmoins une vraie cohérence compositionnelle, des éléments pré-enregistrés (évocations respiratoires directes ou indirectes, etc.). Les trombones optent alors pour des sons continus et les voix s’expriment en saccades, ce qui produit un contrepoint intéressant.

Des fragments de mélodies s’imbriquent subséquemment dans un tout organisé, côté trombones, un bestiaire vocal se met alors en branle et nous sommes alors quelque part entre le concert et la randonnée en forêt équatorienne. 

En fin de parcours, l’organisation des sons imaginés par Sandeep Bhagwati devient plus dense et plus complexe, ce qui requiert une direction d’orchestre (Cristian Gort) et un effort supplémentaire des interprètes pour étoffer le discours et en exécuter la conclusion.

crédit photo: Marie-Ève LaBadie 

classique / classique moderne / post-romantique / tango nuevo

Influences d’Obiora

par Alexandre Villemaire

Sous la thématique Influences, un concert a réuni dans son programme des œuvres orchestrales qui sont nées des différentes influences de leur compositeur, que ce soit en puisant dans leur origine ou en se nourrissant de l’amitié des gens qui les entourait.

Ce samedi, donc,  l’Ensemble Obiora, premier ensemble canadien à réunir musiciennes et musiciens issus de la diversité, présentait dans le cadre du Mois de l’Histoire des Noirs, le troisième concert de sa saison 2023-2024 à la Salle Pierre-Mercure. 

Avec comme soliste invité le violoncelliste Juan Sebastian Delgado, le concert marquait également les débuts du chef afro-canadien Daniel Bartholomew-Poyser dans sa ville natale après avoir passé plusieurs années à l’extérieur du Québec, notamment en Nouvelle-Écosse, en Ontario et aux États-Unis. 

Il s’agissait également de la première mondiale de l’arrangement du compositeur argentin Marcelo Nisinman du Grand Tango de son compatriote Astor Piazzolla commandé par Delgado et l’Ensemble Obiora. 

En ouverture, l’œuvre Polyphonic Lively, du compositeur canadien d’origine sri-lankaise Dinuk Wijeratne a plongé l’auditoire dans un univers sonore contrasté et d’une grande vivacité. Tirant son nom d’une toile de Paul Klee, Wijeratne puise dans les racines musicales du Sri Lanka et leur donnent une patine orchestrale axée sur des effets de couleurs et de timbres où plusieurs lignes mélodiques coexistent et se répondent.

Atmosphérique et variée par ses modes de jeu étendu et son instrumentation imagé, notamment du côté des percussions, sa facture nous évoque la fraîcheur du début de la modernité du XXe siècle. 

S’en est suivie la portion tangoesque du concert. Présenté dans un format d’orchestre de chambre, Graciela y Buenos Aires de José Bragato a mis de l’avant la musicalité et la virtuosité de Juan Sebastian Delgado, récemment honoré du prix Opus d’Interprète de l’année et du prix du Rayonnement à l’étranger avec Krystina Marcoux du duo Stick & Bow. Pièce qualifiée de « trompeuse » par maestro Bartholomew-Poyser à cause de ses nombreux changements de tempo, Delgado et l’orchestre ont navigué avec aisance, écoute et ressenti dans cette danse langoureuse dirigée de manière dynamique et élégante.

Œuvre emblématique du répertoire, Le Grand Tango de Piazzolla prolonge cette atmosphère langoureuse soutenue par une harmonie de cordes tantôt voluptueuses, tantôt déchaînées. Dans les deux cas, la relation entre Delgado et son instrument a été des plus fusionnelle, le musicien allant chercher des sonorités poignantes et déchirantes avec douceur et énergie.

Au retour de l’entracte, la soirée s’est conclue avec les célèbres Variations Enigma d’Edward Elgar. Résultat d’un moment d’improvisation autour du piano avec sa femme alors que ce dernier venait de vivre une journée particulièrement éreintante, chaque variation autour du thème est une évocation musicale de ces plus proches amis. La plus célèbre des variations, Nimrod,  est dédiée à son meilleur ami Augustus Jaeger qui, alors qu’Elgar était aux prises avec une dépression et une profonde remise en question, lui a redonné confiance face à l’écriture. Profondément élégiaque et personnelle, l’œuvre avec ces treize autres variations, oscillant entre caractère léger, humoristique et énergique, a été livrée de manière magistrale par la main de Daniel Bartholomew-Poyser. Énergique, sensible, le chef a tiré parti de chaque section de l’orchestre dans une direction cohérente et inspirée à chaque instant.

Au-delà des influences musicales manifestes qui ont caractérisé et porté ce programme, c’est également l’influence même d’Obiora au sein de la communauté qui amène un nouveau public plus jeune, diversifié, composé de familles, comme en témoigne une Salle Pierre-Mercure bien garnie. Par la qualité de son orchestre, l’originalité de sa programmation et sa mission engagée, l’ensemble continue d’épater, de surprendre et, à la manière de son concert, d’influer sur le milieu musical montréalais. 

Crédit photo: Melissa Taylor

jazz contemporain / musique de chambre

Très élégant mariage de cordes et de jazz

par Michel Labrecque

C’était une soirée frisquette! Le vent pinçait nos visages. Mais, une fois à l’intérieur de la Cinquième salle de la Place des Arts, c’était les cordes des violons, des altos, des violoncelles et même celles du piano qui étaient pincées, et il y avait beaucoup de chaleur à l’intérieur. 

Un programme double audacieux nous attendait : Sources, une suite crée par la pianiste Marianne Trudel en 2016 et Focus, une suite pour cordes et saxophone conçue en 1962 par le compositeur américain Eddie Sauer, interprétée ici par Yannick Rieu. Le liant de ces deux œuvres, c’était l’ensemble à cordes ECO de l’Orchestre national de jazz de Montréal, dirigé par Jean-Nicolas Trottier. Une vingtaine de musiciennes Un programme double audacieux nous attendait : Sources, une suite crée par la pianiste Marianne Trudel en 2016 et Focus, une suite pour cordes et saxophone conçue en 1962 par le compositeur américain Eddie Sauer, interprétée ici par Yannick Rieu. Le liant de ces deux œuvres, c’était l’ensemble à cordes ECO de l’Orchestre national de jazz de Montréal, dirigé par Jean-Nicolas Trottier. Une vingtaine de musiciennes (il y avait un homme, toutefois) aux violons, altos et violoncelles – il y avait un homme, toutefois.

Au delà de l’aspect musical, cette soirée comportait humainement quelque chose de magique. Marianne Trudel avait un besoin impérieux de communiquer avec les spectateurs. Elle a demandé à l’éclairagiste d’allumer les lumières, afin qu’elle puisse nous voir pour nous parler. 

C’est ça aussi un concert. Une rencontre. 

La suite Sources est dédiée à l’eau, sous toutes ses formes. Ça part du fleuve Saint-Laurent, près duquel Marianne a grandi, jusqu’à la pénurie éventuelle d’eau potable, en passant par la pluie. Une suite musicale liquide, qui en plus de l’ensemble à cordes, mettait en vedette les deux anciens comparses de la pianiste, le percussionniste Patrick Graham et le contrebassiste Étienne Lafrance, qui formaient le groupe jazz Trifolia dans la décennie précédente.

Nous nous sommes donc immergés dans cette musique. Au départ, le dialogue méditatif entre piano et cordes m’a rappelé Arbour Zena, de Keith Jarrett (1979), un néo-classicisme cérébral mais fluide. Petit à petit, des éléments plus jazz, plus dissonants sont apparus. Marianne Trudel a commencé à improviser et elle sait faire. Le travail de Patrick Graham aux percussions très diverses, du tambour autochtone aux mini-cymbales gamelans, est époustouflant de subtilité. 

Puis est arrivé un moment magique : quelques membres de l’ensemble à cordes ont délaissé leurs partitions écrites pour plonger dans l’improvisation. J’ai eu des frissons. J’en aurais pris un peu plus – au terme du concert, cependant, nous avons appris que ces improvisations étaient finalement écrites à la manière d’impros. Rusée Marianne!

Nous sommes arrivés à bon port avant de relarguer les amarres pour revoyager en musique avec Focus

Grâce à la présence dans la salle de l’animateur et écrivain Stanley Péan, nous avons appris que cette pièce a déjà été présentée à Montréal en 2005, dans le cadre du FIJM, par David Sanchez. 

D’entrée de jeu, la différence dans les arrangements de cordes par rapport à Sources est frappante. Ici, on est plus dans les pizzicati et les changements rythmiques audacieux. 

Cela a déjà été dit, l’américain Eddy Sauter était très inspiré par Béla Bartok (1881-1945) quand il a composé cette suite. La brillance de Sauer est de jumeler cette inspiration du compositeur hongrois, féru de folklore, avec le jazz. Ça donne un jazz de chambre très inspiré et parfumé des ambiances new-yorkaises de Broadway. 

Focus a été écrite pour le saxophoniste américain Stan Getz, qui s’est fait connaître pour ses collaborations avec les musiciens brésiliens comme Joao Gilberto. L’idée était de laisser le saxophoniste improviser autour des arrangements de cordes.

L’excellent Yannick Rieu était tout désigné pour prendre la place de Stan Getz. Il s’est totalement approprié l’œuvre à sa façon, aux saxophones ténor et soprano. C’était un Yannick Rieu plus introspectif et moins explosif qu’entendu dans d’autres concerts. C’est la musique qui voulait cela. À un moment toutefois, les cordes se sont tues pour laisser Rieu faire un long solo comme il en a le secret. 

Après deux heures de concert, nous étions rassasiés. 

Cependant, une chose me turlupine : pourquoi faire une seule représentation de ce concert qui a mobilisé beaucoup de monde et d’énergie?

Je comprends que c’est une musique nichée. Parallèlement à ce concert, il y avait une foule immense qui faisait la queue pour assister au spectacle de Mireille Mathieu à la Salle Wilfrid Pelletier. La Cinquième salle n’était pas à fait pleine mais presque. C’est David contre Goliath. 

Mais je souhaite de tout cœur à ces artistes de pouvoir rejouer ensemble. Et de faire croître leur public. 

OSM | Thèmes et variations avec Louis Lortie et Eun Sun Kim

par Elena Mandolini

L’OSM accueillait jeudi deux invités de marque. Tout d’abord, la cheffe d’origine coréenne Eun Sun Kim était à la barre de l’orchestre pour cette soirée sous le signe des thèmes et variations. Le pianiste Louis Lortie a également pris l’avant-scène pour la moitié du programme, lequel était accessible et très bien conçu. Tous les éléments ont été réunis pour offrir un concert de grande qualité.

La première pièce, Variations sur un thème de Haydn de Johannes Brahms, comporte des embûches, notamment liées au tempo choisi. S’il est trop lent, la pièce sonne alourdie, et s’il est trop rapide, le thème, un choral, perd tout son sens. Mais Eun Sun Kim a su trouver le juste milieu, pour chacun des mouvements. La pièce puise également de sa complexité dans l’équilibre requis entre les différentes sections de l’orchestre. La mélodie se déplace constamment, et les musiciennes et musiciens passent de passages rapides à longues notes tenues. Ici encore, c’est un succès. L’œuvre se déploie avec tout le relief voulu. On assiste à un bel exemple de synchronicité de la part de l’orchestre.

Le Rondo en ré majeur pour piano et orchestre de Mozart, la première pièce pour piano, est également interprétée avec succès. Cette pièce est construite comme un échange entre le piano et l’orchestre, s’alternant dans l’interprétation du thème ou de ses variations. Dans son rôle de soliste, Louis Lortie brille et interprète l’œuvre avec légèreté et aisance, mettant de l’avant l’humour caractéristique des compositions de Mozart.

Après l’entracte, le piano est de nouveau à l’honneur dans la Ballade pour piano et orchestre de Fauré. Cette œuvre, originalement pensée pour piano seul, a par la suite été orchestrée pour la développer davantage. Empreinte de romantisme, cette pièce comporte de nombreuses montées en intensité, portées avec succès autant par l’orchestre que par le pianiste. On a également droit à de nombreux moments pleins de délicatesse et de dialogues discrets entre les différents instruments. On remarque et admire de nouveau l’interprétation de Lortie, dont le jeu fait ressortir avec grande clarté la mélodie principale à travers des pluies de notes.

Le concert se clôt par les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski. Si on sentait que l’OSM avait fait preuve de retenue jusqu’ici (parfois par nécessité, partition oblige…), ce n’est plus le cas dans cette dernière œuvre. Dès le thème annoncé par la trompette, rapidement suivi par un puissant chœur de cuivres, on comprend que le concert se terminera sous le signe de la grandeur et de la noblesse. L’OSM maîtrise très bien Tableaux d’une exposition, les ayant interprétés cet été à l’ouverture de la Virée classique. On note une interprétation solide, à laquelle la cheffe contribue grandement par ses gestes précis et expressifs.

Par ce concert, l’OSM a de nouveau offert à son public une soirée des plus agréables avec des invités de grand talent.

Ce concert sera de nouveau présenté le samedi 17 février à 14h30. INFOS ET BILLETS ICI!

Crédit photo : Gabriel Fournier

classique occidental / classique turc

Didem Başar : Continuum espace, temps, musique

par Frédéric Cardin

La Montréalaise d’origine turque Didem Başar (prononcé Bashar) est la Grande Dame du kanun (c’est moi qui le dit). Cet instrument de la famille des cithares est très utilisée dans la musique traditionnelle turque et dans tout le Moyen-Orient. Başar ajoute plusieurs cordes à son jeu instrumental déjà relevé en y intégrant la composition et surtout les rencontres avec d’autres genres musicaux, chose qu’elle peut faire aisément dans le riche écosystème musical de Montréal.

Mardi soir à la salle Bourgie, dans le cadre de la série Musique des cultures du monde, elle présentait son projet Continuum, dans lequel ses compositions (et quelques arrangements) pour kanun, percussions et quintette à cordes, ont offert au public attentif quelque 80 minutes de voyage délicat et ravissant, une sorte de lien tangible entre le présent et la longue histoire de la culture millénaire moyen-orientale. Un continuum à la fois spatial, temporel et bien sûr musical. L’accompagnaient sur scène : le quatuor Andara, le contrebassiste Étienne Lafrance et le percussionniste Patrick Graham.

Exception faite de quelques arrangements de pièces traditionnelles, toutes les œuvres étaient de la main de l’artiste, dont un Concerto pour kanun et cordes, écrit dans les règles de l’art. Une très belle aventure qui s’amorce sur un premier mouvement léger, tout en textures pointées (pizzicatos de cordes et pincements du kanun), traversé de temps en temps d’élans lyriques aux cordes frottées. Si cette portion initiale laisse présager une promenade en toute simplicité, le deuxième mouvement trahit ce préjugé avec un adagio plaintif aux couleurs sombres, évoquant une tristesse gonflée de puissante mélancolie. C’est comme si on avait le mal du pays avec elle. Le troisième mouvement, final, révèle plus de muscles rythmiques et un entrain volontaire et affirmatif qui satisfait visiblement le public présent. 

L’ensemble du répertoire offert dans le programme procède de cette atmosphère orientale, basée sur un univers harmonique essentiellement modal, mais auquel Didem Başar ajoute des touches de chromatisme plus occidental ici et là, un chromatisme qui invite aussi la microtonalité. Le résultat est un ensemble de constructions mélodiques attrayantes qui ne deviennent cependant jamais des recettes pour touristes auditifs. La musique de Başar est facile à aimer, mais jamais ‘’facile’’. Elle laisse aussi un peu de place à l’impro de ses compagnons, particulièrement dans la pièce Lame Pigeon (pigeon boîteux), où Étienne Lafrance s’épivarde avec brio avant de passer le flambeau au violoncelliste Dominique Beauséjour-Ostiguy, expansif mais plus contrôlé, à l’altiste Vincent Delorme, impressionnant, et au percussionniste Patrick Graham, toujours spectaculairement subtil et raffiné. 

Un très beau moment de musique et de rencontre interculturelle, typiquement montréalaise. Continuum est un concert que vous ne devriez pas manquer si vous le voyez passer dans votre région, et sera également un album lancé le 18 mai 2024. À suivre assurément. 

alt-rock / punk rock

Taverne Tour, jour 3 : Last Waltzon, tripes sur la table

par Lyle Hendriks

Ah, la très convoitée première partie! Selon les personnes consultées, c’est l’une des deux choses suivantes : soit une condamnation à mort pour l’énergie de votre set alors que vous jouez dans une salle qui se remplit lentement et qui est complètement sobre, soit une opportunité de faire du bruit et de bien démarrer la soirée. Heureusement, le set de Last Waltzon à la Casa del Popolo samedi soir appartenait résolument à la seconde catégorie. 

Jeune, bruyant et punk jusqu’au bout des ongles, Last Waltzon est l’incarnation même de l’insouciance. Lui et ses collègues ont donné un set électrique qui a commencé à 23 heures et n’a jamais fléchi d’un poil, avec des voix déchirantes, une batterie brute et frénétique comme un clou sur le crâne, et une panoplie de guitares gutturales qui ne perdent pas de temps à vous faire bouger. C’est peut-être l’idée de Last Waltzon de ne pas perdre de temps qui me plaît. Les chansons sont courtes, concises et absolument squelettiques, chaque morceau apportant une urgence émotionnelle, comme si les garçons allaient tomber raides morts s’ils ne se défoulaient pas.

Agressif et angoissé un sacré bon moment Last Waltzon a permis à ce programme de samedi de partir du bon pied.

britpop / indie / pop-rock / rock

Taverne Tour Day 3: Ducks Ltd. is Mirror-Polished Pop

par Lyle Hendriks

Parfois, on assiste à un spectacle et on voit quatre musiciens jouer de la musique en même temps. Et parfois, on assiste à un spectacle où l’on voit un groupe se fondre et générer une émulsion sonore homogène qui dépasse complètement la somme de ses parties. C’est donc avec plaisir que le groupe pop-rock torontois Ducks Ltd. a fait la démonstration de ses prouesses au Quai des brumes, samedi soir.

La cohésion de ce groupe de quatre musiciens est-elle à la hauteur ? C’est comme regarder un esprit de ruche à l’œuvre, quatre entités distinctes partageant un but singulier : une pop rock indie experte et polie jusqu’à l’éclat d’un miroir.

Les morceaux frénétiques, souvent émotionnels, sont imprégnés d’une légèreté adorable par le chanteur Tom McGreevy, qui n’a aucun problème à partager son excitation nerveuse avec la salle complètement bondée devant lui. Tout soupçon d’hésitation a disparu dès la première chanson, remplacé par une performance fiévreuse des quatre membres enchaînant les morceaux.

Je n’ai jamais vu un groupe travailler aussi dur tout en donnant l’impression que c’était si facile, que ce soit la basse solide comme le roc, la batterie irrésistible ou les chœurs sublimes d’Evan Lewis, l’homologue fondateur de McGreevy. 

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser entendre, Ducks Ltd. a un potentiel apparemment illimité dans le créneau qu’il s’est aménagé. Je serai alors très attentif à tout ce qu’il fera pour la suite des choses.

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