électronique / expérimental / contemporain

Akousma | Zones de combat, plongée sous-marine, extrapolations aviaires…

par Alain Brunet

La seconde moitié de la première soirée d’Akousma fut dominée par les deux compositrices au programme : Estelle Schorpp et Ana Dall’Ara-Majek, précédées par Pierce Warnecke.

D’une durée de 21 minutes et 34 secondes, la pièce Sonopeutic Smooth Sailing de Pierce Warnecke, un artiste d’origine californienne évoluant en Europe, était assurément la plus violente au programme de la première soirée d’Akousma. Le décollage se fait en douceur, mais une fois en haute altitude, les perturbations s’invitent, bien qu’on en reconnaisse certains outils – Akai 808/809, synthé modulaire, patchs génératifs n’ayant cesse de reproduire certains motifs des sons imaginés par leur concepteur. La suite résulte de montages complexes, hirsutes, hachurés, très piquants.

Les douces fréquences deviennent de plus en plus intenses, des aspérités s’y accrochent, il faut alors boucler la ceintures de sécurité! Le calme revient provisoirement, des grésillements et hachures de son traités remplacent progressivement l’ambiance initiale. L’ »avion » se transforme alors en un train qui file dans des zones de guerre. Nous sommes soudain à pied, déambulant dans un champ de propositions sonores d’abord éparses, proches du silence par moments. Et ça devient et de plus en plus dense, costaud, violent, carrément bruitiste lorsque la pièce atteint le sommet de sa courbe sinusoïdale. La marche à pied devient un parcours du combattant dans une confrontation au laser à la Skywalker vs Darth Vader. Le jeu se calme assez rapidement après l’atteinte du pic d’intensité, on imagine des blessés graves dans la trame narrative. Attitude hardcore dans un contexte de haute expertise électronique. Oui, la violence doit être exprimée !

D’Ana Dall’Ara-Majek, compositrice montréalaise d’origine française, il fallait s’attendre à une interaction de musiques instrumentales, électroacoustiques et purement informatique. Elle s’intéresse aux sons que pourraient induire micro-organismes ainsi que ceux se dégageant de formes concrètes ou abstraites. Sa pièce Mare Buchlae, évoque une plongée sous-marine où l’on capterait une variété de sons émanant du plancton. Or il s’agirait d’une extrapolation, c’est-à-dire la recréation d’un environnement aquatique au moyen de sons artificiels générés par d’un synthétiseur modulaire – Buchla 200. Le récit dure 11 minutes et 53 secondes, on se retrouve en suspension dans le liquide virtuel et on s’imagine que cet environnement sonore tout à fait cohérent par rapport aux intentions de sa créatrice.

En dernier lieu, le plat de résistance. L’interview d’Estelle Schorpp sur PAN M 360 par Salima Bouaraour pouvait laisser cette impression que la qualité de l’idée l’emporterait possiblement sur sa résultante sensuelle : composer une œuvre à partir d’enregistrements d’oiseaux faits dans la nature il y a plus d’un siècle, à l’époque du phonographe, d’où le titre aviaire A Conversation Between a Partially Educated Parrot and a Machine, d’une durée de 20 minutes. Le titre s’inspire d’une citation d’Eldridge Johnson, directeur du fameux label Victor Records au début du siècle précédent (devenu par la suite RCA Victor), qui disait du phonographe qu’il « sonnait comme un perroquet partiellement éduqué avec un mal de gorge et un rhume de cerveau», signifiant ainsi les limites de cette machine archaïque.

Le traitement de ces archives aurait pu s’avérer gris et clinique, et ce ne fut aucunement le cas. Il s’agissait pour la compositrice d’origine française et professeure à l’Université de Montréal, d’imaginer une « conversation » entre les chants d’oiseaux et les technologies d’enregistrement, les plus anciennes et les plus neuves. Et non, ça n’a rien à voir avec une captation sonore au Biodôme, il s’agit vraiment d’une expérience immersive où les chants des créatures volatiles, la rhétorique scientifique sur l’ornithologie et un liant artistique (déconstruction des sons aviares, superpositions de couches texturale, etc.) et des récits documentaires créant une formidable diffraction des matériaux de création à travers un discours sensible et inspiré.

crédit photo: Caroline Campeau

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