pop

Taverne Tour | Sean Nicholas Savage envoûte la Sala Rossa

par Laurent Pellerin

J’entre en salle durant l’avant-dernière pièce du groupe de première partie, Fine Food Market. On capte rapidement le niveau musical de certains musiciens, particulièrement celui des joueurs de saxophone et de pedal steel. Bien que cette aisance prédomine sur la cohésion générale du groupe, un impressionnant solo de pedal steel dans la toute dernière pièce nous donne cette soif de stimulation musicale qui débute bien une soirée. 

Une vingtaine de minutes s’écoulent avant l’arrivée de Sean Nicholas Savage, l’artiste que je tenais à voir. Je l’aperçois quelques minutes avant le début, s’entretenant avec le saxophoniste de Fine Food Market, et ne comprenant que par après que Savage devait être en train de lui proposer de les joindre plus tard sur scène, question de jammer quelques notes avec eux. 

Des expériences qui m’ont été partagées sur les performances de cet artiste mythique, je retenais une désinvolture et une liberté totale dans l’exécution des pièces, comme dans une tentative de les réinventer chaque soir. On m’avait aussi averti de son expressivité artistique hors-pair, deux points sur lesquels je ne fus pas déçu. Le groupe se place sur scène. Deux claviéristes, ainsi qu’un batteur électronique, utilisant ce qui semble être un Roland SPD. Le chanteur s’avance, portant un veston ocre sur un tricot rouge, et sans attendre, nous dévoile l’entièreté de son caractère dès les premières notes. 

Sa flamboyance est magnétique. Très expressif avec son corps, sa physionomie et ses gestes, on est immédiatement happés dans un monde à part. La musique du groupe exhale une forte nostalgie pop des années 1980, mais d’une manière si foncièrement assumée qu’elle semble transcender les stéréotypes associés avec l’époque. Les claviers s’entremêlent dans des timbres rappelant les émulations du synthétiseur FM Yamaha DX7 ; chaque coup de caisse claire du batteur nous ramène à un timbre entendu chez Prince ou Phil Collins… on se laisse transporter par ce navire de l’esthétique kitsch remise à neuf.

Bien que la prose de Sean Nicholas Savage n’a pas le mérite d’atteindre la profondeur de celle d’un Leonard Cohen ou d’un David Berman, elle nous touche et elle est authentique. Elle permet de tendre le pont entre le monde personnel de l’artiste et le public, entre ses idéations et notre perception.

Au cours du spectacle d’à peine une heure, les courtes pièces excédent rarement quatre minutes. La parcimonie d’interventions verbales entre les pièces (sauf pour présenter chaleureusement ses musiciens accompagnateurs) nous garde immergés dans l’atmosphère amenée par l’artiste. On ne peut que sourire avec lui en le voyant changer d’accoutrement pratiquement à chaque pièce: retirer le veston, puis le tricot, garder la chemise telle quelle, puis la rentrer dans ses pantalons, puis enfiler le veston à nouveau, le retirer, etc. Aucune combinaison de vêtement n’a échappé au chanteur frénétique qui semble toujours vouloir s’émanciper de ses dernières cinq minutes d’existence sur scène.

Sa maîtrise vocale est agrémentée de ses jeux acoustiques avec le microphone, qu’il place de biais à sa bouche et déplace continuellement comme s’il tenait un archet. Son lyrisme et son vibrato nous rappelle d’ailleurs le jeu d’un violoniste. D’une chanson à l’autre, alors que l’on se sent de plus en plus investi dans cet univers excentrique, l’heure file rapidement.

Au retour d’une pause de vingt minutes, Christopher Owens ne parvient pas à rétablir l’énergie déployée par Sean Nicholas Savage, et en toute honnêteté, on ne peut le blâmer. Bien que l’on constate des lacunes de préparation — hésitations sur ses accords ou incapacité de lire ses paroles écrites au sol — le public ne semble pas s’être préparé à cette chute drastique d’énergie. L’intimité des textes et le jeu à la guitare acoustique d’Owens, couplés à une chevelure voilant complètement le visage de l’artiste, génèrent une scissure trop forte avec l’acte précédent. Je quitte après quelques chansons, remarquant que la salle s’est déjà vidée de moitié. Dehors, le boulevard Saint-Laurent foisonne d’activités en cette première soirée de Taverne Tour.

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