Sauver la musique avec la politique (Sauver la politique avec la musique ?)

par Ian F. Martin

Une perspective globale sur la pertinence de la musique alors que 2020 bouleverse les vies dans le monde entier.

Expatrié britannique basé à Tokyo, Ian Martin est à la tête du label indépendant Call and Response, chroniqueur musical au Japan Times et auteur du livre Quit Your Band ! Musical Notes from the Japanese Underground. Cet essai a été écrit à l’origine pour et publié par le magazine de musique japonais Ele-king, et que nous relayons ici à PAN M 360 avec leur gracieuse autorisation.

« C’est juste de la musique. Laissez la politique en dehors de ça ».

Si vous lisez une plateforme comme celle de PAN M 360, il y a de fortes chances que vous soyez déjà en désaccord avec cette déclaration. Mais alors que cette année désastreuse de 2020 continue de bouleverser les vies dans le monde entier, il vaut peut-être la peine de pousser cette idée plus loin et de se demander : « La musique est-elle pertinente si elle n’est pas politique ? »

Tout d’abord, nous devrions réfléchir un peu à ce que nous entendons par « politique ». La politique est souvent vue comme synonyme de « problème » et d’« activisme », des mots qui suggèrent (souvent avec des connotations négatives) un certain engagement direct avec les enjeux de gouvernement et de la société. Et certaines musiques, que ce soit Billy Bragg, Rage Against the Machine ou Run the Jewels, sont certainement politiques dans ce sens. Mais la musique est aussi déjà politique dans le sens où elle parle de vies et d’expériences humaines – les relations entre les gens, leurs luttes quotidiennes, le travail, les amis, la famille : toutes ces choses sont invisiblement influencées par des décisions politiques qui affectent les heures de travail, les rôles des sexes, les salaires. Le fait d’être mainstream ou underground est politique simplement parce que cela occupe une place ou une autre par rapport à l’esthétique et aux valeurs dominantes de la culture. Lorsque les gens disent qu’ils ne veulent pas que quelque chose soit politique, ils veulent généralement dire simplement qu’ils ne veulent pas réfléchir à ses implications politiques.

Mais beaucoup de gens pensent à la façon dont la politique touche leur vie. Ils sont enragés par l’absence éhontée de justice qu’ils voient autour d’eux et par l’absence totale de conséquences pour les puissants responsables de ces injustices. Le flot de colère qui a éclaté ce printemps face aux tentatives du premier ministre Shinzo Abe de placer ses alliés dans le système judiciaire était intéressant, tout comme la vitesse à laquelle la chanteuse Kyary Pamyu Pamyu a été poussée à effacer ses critiques sur Twitter à l’encontre d’Abe sur cette question. Il s’agissait d’une question spécifique ayant de grandes implications politiques, suscitant une large mobilisation à travers le Japon, mais l’industrie du divertissement est institutionnellement incapable de refléter ce genre de sentiments.

La crise du COVID-19 a poussé la politique jusqu’à nos portes et nous l’a enfoncée en pleine gueule. Le fait de se rendre à pied dans une épicerie, les évaluations que nous faisons sur l’utilisation des masques par les autres piétons, les négociations que nous menons sur l’espace de libre lorsque nous marchons sur le trottoir, la décision de sortir ou non pour aller dans un lieu et soutenir la musique que nous aimons – tout ça, c’est de la politique qui intervient dans nos vies. La crise a également accentué les inégalités et les injustices dans le monde entier ; un fil conducteur important du Black Lives Matter provenant de l’effet disproportionné de la pandémie sur les minorités raciales et des inégalités qui les poussent à occuper des emplois de service vulnérables.

Que ce soit à travers la musique elle-même ou les déclarations publiques d’un artiste, la prise en compte de ces sentiments fait cependant partie du rôle de la musique. Elle fait partie de notre façon de penser et de ressentir en tant que société ; c’est un miroir qui nous permet de nous voir non seulement individuellement, mais aussi collectivement – il nous montre que nous ne sommes pas seuls. Et lorsque le mainstream en est incapable, ce rôle revient aux scènes indépendantes ou alternatives (parce que sinon, de quoi sont-elles même indépendantes, on sont une alternative à ?) Le succès de groupes comme Stormzy et la montée subversive de groupes indépendants comme Sleaford Mods au Royaume-Uni montrent le pouvoir que la musique peut avoir lorsqu’elle est liée à la politique de la vie quotidienne des gens.

Un sujet comme Black Lives Matter peut sembler être un problème américain et pas vraiment un problème japonais. C’est discutable, mais même si nous l’estimons réel, les questions qu’il soulève à propos de la société et de la façon dont nous incluons ou excluons les gens en fonction de leur race, de leur ethnie, de leur sexe, de leur sexualité ou de leur origine sociale existent ici et méritent d’être dénouées. Qu’il s’agisse de grandes questions ou d’interactions personnelles, les conventions sociales que nous suivons sans réfléchir sont celles qui ont le plus besoin d’être étudiées par les arts. Ce n’est pas seulement que la musique a une responsabilité sociale de considérer ces questions : c’est que la musique  peut être plus riche et moins sujette aux clichés, quand elle ne prend pas « la façon dont les choses sont » pour acquis.

La relation entre les arts et la politique est également importante d’une autre manière. Il existe de nombreux obstacles institutionnels qui limitent la capacité de la pensée radicale et de la culture alternative à communiquer leur créativité ou leurs visions de l’avenir simplement parce que les médias se sont développés autour des mêmes intérêts que ceux que ces voix indépendantes cherchent à défier. Leur pouvoir réside plutôt dans la capacité à se rassembler et à amplifier leurs voix – que ce soit lors de concerts, de réunions, d’événements sociaux ou de rassemblements – mais le COVID-19 perturbe cette capacité. La Chine a profité du confinement pour porter un coup dur au mouvement de protestation à Hong Kong, tandis que Donald Trump utilise ouvertement le service postal pour restreindre la capacité des gens à voter en toute sécurité lors des prochaines élections américaines.

Si les enjeux sont moins importants et beaucoup moins violents, la culture musicale alternative est elle aussi, à sa manière, affectée par ces contraintes. La pandémie a grandement bouleversé la capacité des gens à se rassembler, les réseaux de bouche à oreille et les lieux de rencontre physiques qui maintiennent la culture en vie alors qu’elle est déjà exclue d’un discours plus large par la monopolisation des médias, l’influence des agences de talent ou les algorithmes de Spotify. La question de savoir comment organiser, diffuser l’information et amplifier les voix dans le cadre des restrictions imposées par la pandémie devrait être une urgence autant pour les sphères artistiques que politiques.

À un niveau plus intime, une conscience politique sous-jacente peut enrichir quelque chose d’aussi personnel qu’une chanson d’amour, l’aidant à se libérer des clichés et à toucher les auditeurs d’une nouvelle façon. À un niveau social plus large, les artistes qui se sentent plus libres d’aborder directement la politique de la vie quotidienne peuvent connecter avec les angoisses, la colère et les préoccupations des gens, ainsi que laisser entrevoir des possibilités plus optimistes pour l’avenir. Sur un plan purement pratique, l’activisme politique et la culture créative se heurtent à de nombreux obstacles similaires et pourraient bien se tourner l’un vers l’autre afin de mettre en place les outils qui permettront de les surmonter. En ce sens, se demander si la musique peut conserver sa pertinence sans la politique n’est peut-être pas assez fort. Peut-être faut-il plutôt se demander : « La musique peut-elle même exister si elle n’est pas politique ? »

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