Je ne sais pas encore si François Leleux est un bon chef d’orchestre, en règle générale. J’aimerais l’entendre en concert dans, mettons, Beethoven, Brahms, Mahler, Prokofiev ou Chostakovitch. Mais je sais que ce que j’ai entendu hier, du répertoire français manifestement près de son cœur, était excellemment mené et dessiné. Jeux de couleurs, le titre du programme, nous conviait effectivement à un tableau de fines ciselures, de lignes délicates tissées avec soin et de quelques zones de grandeur sonore satisfaisantes.
En ce qui me concerne, le charme a opéré dès les premières mesures de Ma Mère l’Oye de Ravel. Leleux a créé des atmosphères oniriques, cinématographiques, très réussies avec cette suite charmante basée sur les contes de Perreault. Avec le soutien d’un Orchestre métropolitain (OM) très attentif à la direction studieuse et sensible du chef invité. Les bois ont rayonné et que dire du fameux solo de contrebasson (la ‘’Bête’’ qui s’entretient avec la ‘’Belle’’), avec cette pédale ronronnante à souhait, qui résonnait avec conviction dans la Maison symphonique. Un régal.
Suivait le moment historique de la soirée, la première interprétation du Triple Concerto du Québécois Jacques Hétu (1938-2010) à Montréal, en fait au monde, après la création, disons, insatisfaisante de 2003 à Lanaudière (à ce sujet, écoutez l’excellente entrevue que m’a accordée Anne Robert, du Trio Hochelaga, qui avait joué l’oeuvre en 2003, et encore hier soir).
ENTREVUE AVEC ANNE ROBERT À PROPOS DU TRIPLE CONCERTO DE JACQUES HÉTU
N’ayant pas eu l’occasion d’être présent en 2003, c’était donc pour moi une première écoute du concerto. J’ai beaucoup, beaucoup aimé ce que j’ai entendu. Hétu a étudié avec Messiaen et Dutilleux, et c’est ce dernier que j’entendais le plus dans la partition, bien que la personnalité de Hétu y tienne le haut du pavé. Après tout, le Triple Concerto est une œuvre de la maturité du compositeur, en pleine possession de ses moyens et de son langage musical. Son classicisme formel et ses accointances modernistes teintées de romantisme se marient habilement au colorisme contemporain hérité d’une partie de ses études académiques.
Une force dramatique couve sous la palette sonore et expressive du premier mouvement, elle cherche à s’échapper, mais est maintenue sous contrôle autant par le trio (Anne Robert au violon, Dominique beauséjour-Ostiguy au violoncelle et Dantonio Pisano au piano) que par l’Orchestre. Mais la puissance sous-jacente force la musique à se gonfler d’ardeur, parfois jusqu’à des tuttis orageux, savamment canalisés. Tout cela, toujours, dans une écriture raffinée, pleine de textures et d’échanges stimulants entre les solistes et le grand ensemble. C’est magnifique.
Le deuxième mouvement est un andante habité d’une tendresse teintée d’amertume. Grand maximum dramatique central, comme le sommet de l’ogive, est porté par les cuivres dans une harmonie lumineuse, imposée comme pour un grand choral. Un moment touchant.
Le troisième mouvement s’amorce dans Andante initial inquiétant, qui laisse place à un allegro piquant dans lequel dialoguent les deux ensembles, avant de conclure, tout de suite après une pause trompeuse, sur un tutti sec et puissant.
Si ce dernier mouvement ne m’est paru aussi satisfaisant que les deux premiers, je réserve tout de même mon jugement final à de futures écoutes. J’ai néanmoins eu l’impression que nous avions entendu un authentique chef-d’œuvre.
Le Trio Hochelaga a joué de toutes les couleurs de son apparatus pour insuffler la vie et l’émotion nécessaires à cette musique. L’OM, excellent, a suivi avec flexibilité les indications du chef. François Leleux a donné l’impression de s’être sincèrement investi dans cette partition, et d’en avoir bien maîtrisé les foisonnants détails. Il a démontré du respect envers cette musique québécoise, et il en mérite en retour. Bravo. Maintenant, vite un enregistrement pour que le monde entier puisse en profiter.
La deuxième partie a été lancée par un court et délicat poème symphonique de Mel Bonis, compositrice française de grand talent, du 19e siècle, rejetée par l’histoire musicale comme tant d’autres femmes. Le rêve de Cléopâtre est une partition au croisement du Romantisme et de l’Impressionnisme, un petit voyage de quelque neuf minutes dans des atmosphères voilées, exotiquement séductrices, et avec un haut degré de maîtrise des couleurs orchestrales. Rien de profondément mémorable, cela dit, mais plutôt agréable.
Les applaudissements n’étaient pas terminés au retour du chef sur scène qu’il lançait la Symphonie de Bizet sur des chapeaux de roue, sans partition. L’OM était prêt, et les ciselures ultra précises des cordes coupaient comme du verre l’espace sonore de la Maison symphonique. Leleux savourait cette musique, jusqu’à danser sur le podium. Une conviction que partageaient l’orchestre, tout aussi bondissant et chirurgical. Les musiciens avaient du plaisir, dont un contrebassiste qui chantait presque en jouant. C’était beau à voir. Notons les superbes solos un peu partout dans la pièce : cors, violon, et le hautbois de Léanne Teran Paul, merveilleux de souplesse lyrique dans l’Adagio, et témoin parfait de l’esthétique orientaliste qui y prévaut, digne du 19e siècle français. Je pense que François Leleux, lui-même hautboÏste d’exception à l’origine, a été impressionné.
Une soirée qui a montré la valeur du ‘’deuxième’’ orchestre montréalais, et qui nous a donné fortement envie de revoir ce chef sur un podium local. Revenez quand vous voulez M. Leleux.























