Igloofest 2026, week-end 2 | Kris Tin le jour, Kris Tin la nuit

Entrevue réalisée par Léa Dieghi

À Montréal, la techno a ses temples, ses rites et ses prêtresses discrètes. Kris Tin fait partie de celles qui n’ont pas besoin d’en faire trop pour imposer leur présence. Ce qu’on pourra constater ce vendredi 23 janvier sur la scène principale d’Igloofest.

Comptable le jour, actrice à l’occasion, DJ la nuit, elle navigue entre les mondes avec précision, avant de tout lâcher derrière les platines.

Née de parents libanais ayant fui la guerre dans les années 90, elle grandit à Cartierville-Ahuntsic, au cœur d’une communauté multiculturelle. Loin des excès et de la fête permanente, Kris Tin se décrit d’abord comme quelqu’un qui sort peu. Mais à l’université, alors qu’elle étudie en finance, la techno s’impose dans sa vie, d’abord en tant que consommatrice réservée, puis en tant que DJ émergente.

« J’aime la techno parce que quand ça devient répétitif, j’entre dans une transe. Je ne pense plus à rien. Pour moi, c’est une forme de méditation. »

La répétition comme échappatoire, la loop comme espace mental : cette vision guide encore aujourd’hui son approche du DJing. Elle découvre les clubs, s’immerge dans la scène, et développe rapidement une obsession pour les platines.

« J’étais au début de la vingtaine, encore aux études. Vers 2014, je suis devenue complètement obsédée par le DJing. Tout est allé très vite : mon premier gig en 2015 au Salon Daomé, ensuite le Stereo Bar… puis l’Igloofest. »

Une ascension fulgurante, presque trop rapide. Le vrai choc arrive lorsqu’on lui propose d’ouvrir pour Carl Cox.

« À la base, c’était la petite scène qu’on m’avait proposée. Puis à la dernière minute on m’a dit : “Finalement, tu ouvres sur la scène principale pour Carl Cox, ça te va ? .” J’ai dit oui tout de suite… mais intérieurement, j’étais en panique totale. »

Sur scène, l’adrénaline et le stress s’accouplent. Mais Kris Tin fait le choix de ralentir intérieurement et de se souvenir d’être là.

« Je me suis dit : prends le temps d’absorber ce que tu vis. Deux heures de set, ça passe hyper vite quand tu es sur l’adrénaline. J’ai mis deux ou trois semaines à redescendre après. Carl Cox et son manager étaient incroyables, vraiment gentils. Et jouer devant 10 000 personnes, après seulement un an de pratique, c’était surréel.  »

Ce moment devient un point de bascule dans sa carrière. Pas seulement de façon symbolique, mais aussi en terme de méthodologie.

« Ça fait clairement partie de mon top 5. C’est là que j’ai appris à gérer mon stress, à comprendre ce que ça veut dire faire l’ouverture d’un programme. J’ai analysé des dizaines de sets d’opening pendant plusieurs semaines. C’est probablement celui que j’ai le plus préparé. »

Si cette première expérience à lgloofest fait partie de ces top expériences, voyager affine ensuite son regard sur les scènes électroniques. À Los Angeles, elle découvre une culture warehouse encore profondément underground. Mais jouer au Liban reste une expérience à part, celle qu’elle partage être aussi dans son top 5.

« (…) Mais c’est sûr que jouer dans son propre pays aussi, il n’y a rien qui équivaut à ça. La scène électronique underground au Liban est incroyablement développée. Jouer là-bas, c’est une fierté partagée. Moi de représenter le Liban à l’international, eux de me voir revenir jouer pour eux. »

En parlant de méthodologie, cette rigueur qui lui est propre se retrouve aussi dans sa conception très précise de l’opening set, un art qui, selon-elle, est souvent sous-estimé.

« Un bon opening, c’est comprendre pour qui tu ouvres.

Tu étudies un peu ces sets, tu regardes ce qu’ils jouent en général. Après, tu regardes l’heure, l’énergie, le contexte. est-ce que c’est un opening de jour ? de soir, d’après-midi

?

Tu construis quelque chose de progressif. Si tu arrives trop fort, tu as raté ton rôle.

Je laisse toujours une marge de BPM avec le headliner, environ 4 ou 5 bpm de moins. Ton but, c’est d’inviter les gens à entrer doucement dans la soirée, sinon, ça sonne one note. »

À Montréal, Kris Tin développe un amour pour le Stereo, qui devient un un lieu fondateur pour elle, et pour sa pratique artistique. La bas, elle y développe une passion particulière pour les longs sets, rares dans une industrie obsédée par l’efficacité.

Résidente depuis quelques années, elle y a mis les pas en tant que Dj pour la première fois en 2017, et y performe tous les deux à trois mois.

« Le Stereo, c’était mon endroit de thérapie. Un endroit où je pouvais me sentir chez moi. Les téléphones sont bannis, les employés sont les mêmes depuis des années. Il n’y a pas de distraction. C’est pour ça qu’on l’appelle “The Temple”.

Et tu sais, jouer longtemps, c’est un art. Tu peux créer un monde, une bulle. Avec un set d’une heure, le public n’a pas le temps de rentrer complètement dans ton univers. C’est le genre de choses que t’offre le stereo, tu peux y faire des sets de quatre heures. et vraiment t’y perdre complètement. »

En 2022, elle lance Playground Filth, un collectif pensé comme une réponse directe aux line-ups homogènes, avec des artistes 100% locaux. Le collectif expérimente, notamment avec une sober rave devenue culte.

« On voulait promouvoir les DJs locaux avec une vraie diversité. Beaucoup de personnes queer, des femmes, des hommes. C’était non négociable. On a fait une rave de 7h à 6h du matin dans un Boustan. Les gens pouvaient danser, manger du shawarma, entrer et sortir librement. C’était gratuit, sécuritaire, sobre et hyper populaire. On a même rallongé la rave de plusieurs heures, à cause de la popularité.

Mais pour la suite, on a décidé de prendre une autre direction, on va essayer de retourner aux racines, mais je veux garder ce projet un peu secret pour l’instant… »

Cette conscience politique se reflète aussi dans ses propres choix d’invitations professionnelles.

« Avant d’accepter un gig, je regarde s’il y a d’autres femmes sur le line-up. Je ne veux pas être là juste pour cocher une case. »

Mais même avec l’expérience, le DJing reste une pratique à risque, ou les erreurs arrivent mêmes aux plus expérimentés.

« J’ai déjà arrêté la mauvaise platine en plein set, Et c’était durant mon set de Carl Cox.

. Une autre fois, mes écouteurs ont lâché pendant une quinzaine de minutes. l y a aussi un autre classique. Les CDJs ont arrêté d’être linkés. Donc normalement, tu mets un USB sur un CDJ. Toutes les CDJs peuvent lire ta playlist. Et là, ça a juste arrêté de fonctionner. Ce soir-là, J’ai dû jouer avec 3 CDJs qui ne sont pas linkés. Et ça, c’était aussi un défi. Parce que tu joues avec les mêmes playlists. Sauf qu’il faille te rappeler quelle track tu as jouée. Depuis, j’ai toujours trois USB en soutien, au cas ou. »

Mais malgré ces quelques erreurs, l’avenir s’écrit maintenant. Après une pause forcée à cause d’une opération qui lui a valu une année de pause, Kris Tin prépare un virage décisif.

« Je vais sortir mes productions cette année. J’ai une tournée européenne qui s’en vient, aussi. Mon objectif, c’est de vivre de la musique. La musique c’est ma passion. En termes de production, je produis un peu tout. J’ai fait du hard, j’ai fait de l’industriel, j’ai fait du progressif, même du métal. Mais récemment, je reviens à la techno 90-2000. Répétitive, loopy, traditionnelle. Celle qui te fait entrer en transe. »

Pas de surjeu, pour Kris Tin. Juste la répétition mélodique, la trance temporelle, et l’amour des origines de la musique techno.

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