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Le 20 août, au Théâtre de Verdure, MUTEK a réuni la musicienne Ouri et l’artiste visuelle Charline Dally pour une performance à la fois sensible et hypnotique. Dans ce dialogue entre sons et images, la voix et l’énergie d’Ouri se sont entremêlées aux textures visuelles analogiques de Dally, révélant une rencontre artistique empreinte de douceur et de guérison.
Au lendemain de ce moment suspendu, PAN M 360 a échangé avec Charline Dally afin de plonger dans son processus créatif et dans la richesse de cette collaboration.
PAN M 360 : Bravo pour la performance d’hier, c’était vraiment super ! Comment te sens-tu maintenant que c’est terminé ?
Charline Dally : Merci beaucoup. C’était vraiment spécial comme moment, je me sens très chanceuse d’avoir pu faire partie de cet événement, autant pour avoir performé sur cette magnifique scène au bord de l’eau que pour avoir eu la chance de collaborer avec Ouri, une artiste que j’admire. Même s’il y avait beaucoup de bons ingrédients réunis pour ce concert, je dois quand même avouer que les conditions de création étaient difficiles en raison des contraintes techniques de cette scène extérieure.
Beaucoup de choses se sont faites à la dernière minute. Par exemple, pendant les tests de l’après-midi du show, je ne pouvais voir absolument aucun visuel, ni aucun rendu de lumière. J’ai découvert le résultat pendant la performance, en même temps que le public. Discuter avec la personne en charge des lumières est un élément essentiel quand il y a de la projection vidéo, mais ce n’est pas toujours facile que nos demandes soient comprises et respectées (surtout quand on est une personne assignée femme, j’ai envie de dire). La quantité de lumière et leur intensité pendant le concert ont altéré toute la profondeur des images et leurs contrastes.
J’ai trouvé ça décevant par rapport à ce qu’aurait pu être une projection vidéo avec des lumières adéquates, plus subtiles. Créer une performance pour cette scène nécessiterait un temps de recherche et d’expérimentation en amont. Ça m’a semblé assez dingue que nous n’en ayons pas eu pour un événement de cette ampleur. Mais on a fait le meilleur que l’on pouvait avec les conditions que l’on avait et je suis tout de même heureuse du résultat.
C’était vraiment une belle rencontre avec Ouri, j’ai beaucoup apprécié son énergie, sa présence. Quand son agence Lighter Than Air m’a contactée pour me dire qu’Ouri aimerait que ce soit moi qui fasse ses visuels, ça m’a fait très plaisir et cela avait beaucoup de sens pour moi. Apparemment, ça faisait un moment qu’elle suivait aussi mon travail, donc l’intérêt était mutuel, j’ai été super touchée de savoir ça.
La première fois qu’on a échangé pour la direction artistique de la performance, j’ai compris à quel point on était sur la même longueur d’ondes. Le monde qu’elle imaginait s’inspirait de l’hypnose, de la surveillance et de la thérapie par la couleur. Tous ces éléments sont déjà au centre de ma recherche artistique, que ce soit par la création d’images vibrantes et hypnotiques inspirées de la Dreamachine, par le détournement de caméras de surveillance ou encore par la recherche autour de la couleur et de ses effets sur le corps.
Les différentes pratiques de guérison, le ralentissement et la douceur comme formes d’engagement sont aussi des éléments au cœur de ma recherche. Le monde a besoin de plus de douceur et est demandeur de ce genre de proposition. Il me semble que cela va aussi chercher un public plus large que les habitué·e·s du festival. À mon avis, on ne voit pas assez ce type de sensibilité dans les projets présentés à MUTEK, alors je suis heureuse de contribuer à offrir quelque chose de différent.
PAN M 360 : C’est clairement quelque chose qui a été souligné dans le public, on sentait qu’il y avait de belles intentions derrière votre collaboration. Et vous avez toutes les deux des univers très marquants, Ouri avec la musique et toi avec l’art visuel. Comment est-ce que cela a joué pour la direction artistique du spectacle ? À quel point t’es-tu sentie libre dans ta pratique ?
Charline Dally : Il y a plein de formes différentes de collaborations. Dans ce cas-ci, j’ai été invitée à créer des visuels pour le projet musical d’Ouri. Mais elle a fait appel à moi car elle aimait déjà mon univers visuel, donc je dirais qu’on était dans un bon juste milieu pour la liberté créative. Elle avait une idée assez claire de ce qu’elle voulait, je lui faisais des propositions en fonction de ça et elle choisissait ce qu’elle préférait.
Avec le temps et le budget qu’on avait, je ne pouvais pas partir de zéro, j’ai dû composer avec de la matière existante. Ouri m’a partagé du footage qu’elle avait tourné pour la sortie de son nouvel album, comme le plan à Paris dans la voiture décapotable, avec les filles sur le canapé circulaire, différents plans dans la rue, dans un squat. J’ai transformé cette matière en la repassant dans mes machines analogiques, synthétiseurs vidéo, mixers, modules de circuit-bending, en utilisant différents types de feedback.
Je dirais que la rencontre de nos deux univers s’est faite à cet endroit. Quand je glitch les images avec ce processus, cela devient très pictural, presque abstrait. J’aime tellement ce que ça produit comme sensation : les images deviennent vivantes, sensibles, avec des textures bruitées, fluides, organiques. Parfois, on peut reconnaître une silhouette, mais ça disparaît. J’aime ce côté ambigu, les images mouvantes, intrigantes, insaisissables, que des images numériques trop sharp ou trop réalistes ne dégagent pas.
Je me rends compte que j’ai vraiment un amour pour le grain, les flous, la basse résolution. Il y a un charme avec les images analogiques créées avec de vieilles technologies, une poésie qui est assez dure à retrouver avec les processus numériques et les hautes résolutions, je trouve. Quand je fais de la 3D, j’aime la mélanger avec d’autres couches texturées, par exemple pour Ouri avec les cœurs en cristal superposés à des éclats de lumières sur l’eau filmés avec ma caméra DV et un cercle rose créé avec mon synthé vidéo. Pour un de mes derniers films, Le Disque de poussière, j’avais re-filmé les plans en 3D sur pellicule pour altérer le côté trop lisse et froid de la synthèse numérique.
Au final, pour cette performance avec Ouri, l’idée était de créer un univers dreamy, doux, hypnotique. Avec le rose omniprésent et les cœurs, on était dans quelque chose de cute, girly, drôle, qui frôlait le cheesy, mais c’était complètement assumé. Comme Ouri l’a bien mentionné pendant le concert, oui, il y a ce côté cute et séduisant visuellement, mais il s’agit aussi d’un engagement plus profond contre toute forme d’oppression, qui revendique la vulnérabilité et l’intimité comme forces, dans un monde où l’on dévalorise et ridiculise souvent ce genre de sensibilité, évidemment associée au féminin. Dans ma pratique, je milite aussi pour le radical softness et la déconstruction des stéréotypes de genre.
PAN M 360 : Étant donné que chaque contrainte influence chaque projet, à quel point y avait-il de l’improvisation malgré l’utilisation de vos matériels respectifs et compte tenu de votre limite de temps ?
Charline Dally : C’était une balance entre une partition écrite à l’avance, une identité visuelle claire pour chaque morceau et le jeu improvisé avec les différents effets en temps réel pendant le concert (flous, altérations, feedback, stroboscope, superpositions, etc.). Pour chaque morceau, je savais à peu près quels visuels j’allais utiliser, mais les timings, le type de mix entre les images, l’intensité et le choix des effets se décidaient intuitivement au moment de jouer. On a eu seulement une répétition la veille, et j’en aurais pris plus pour mieux me connecter dans la subtilité de chaque transition.
PAN M 360 : Lorsqu’on a l’opportunité de pouvoir ajouter son grain de sel à une scénographie dans un contexte comme celui-ci, est-ce possible ?
Charline Dally : Pour la création vidéo, je restais quand même très libre et je sentais qu’Ouri me faisait vraiment confiance tout en étant claire dans ses préférences. Pour la scénographie plus étendue, il y avait des éléments en dehors de notre contrôle qu’il a fallu accepter, comme les lumières que je mentionnais plus tôt et que nous n’avions pas pu tester à l’avance, et aussi tout le matériel présent sur la scène des autres artistes de la soirée que l’on ne pouvait pas retirer.
La plus grande contrainte restait le temps de test et de préparation. À la base, j’avais prévu d’avoir plusieurs caméras pour filmer en live les musicien·ne·s mais aussi l’eau présente autour de la scène. J’ai dû renoncer à cette idée par manque de temps d’expérimentation. Mais j’ai vraiment pu voir le potentiel de ce théâtre à ciel ouvert, et un jour j’aimerais beaucoup créer une proposition sur mesure pour ce lieu magique. Mais pour que ce soit réaliste, ça nécessiterait un budget de production adéquat, ce qui n’était pas le cas dans le contexte de MUTEK.
PAN M 360 : Est-ce que c’était la première fois que tu accompagnais visuellement un projet déjà existant ?
Charline Dally : Je sais que j’ai l’air très jeune (rires), mais ça fait une bonne dizaine d’années que j’accompagne de multiples projets musicaux par le visuel. J’ai eu la chance de collaborer avec des artistes comme Laraaji, Four Tet, Young Marco, Anetha, Ciel, Fly Pan Am, Honeydrip, softcoresoft, Bénédicte, Rêves Sonores, Azu Tiwaline, Acid Arab, Renart, pour en citer quelques-un·es. Il y a eu beaucoup de rencontres inspirantes, autant dans le monde de la musique électronique et les raves où j’ai commencé que dans le monde de la musique expérimentale qui m’a ouvert tout un autre potentiel créatif. J’ai performé dans des contextes très différents, de l’intimité d’un salon jusqu’aux grandes scènes de festivals accueillant 15 000 personnes.
La plupart du temps, dans les collaborations de création d’images pour la musique, il y a peu de discussions en avance. J’ai souvent rencontré la personne le jour du show et je me retrouvais à improviser avec des éléments préparés intuitivement en amont. L’année dernière, pour la performance avec Ciel par exemple, on s’était parlé un peu avant pour la direction artistique, mais je dirais qu’avec ce type de musique électronique, c’est un peu plus facile d’improviser avec le jeu des images. Avec les chansons d’Ouri, c’était une autre manière de composer les visuels, car chaque morceau avait vraiment son identité, on passait au noir à chaque fois. Je dirais que c’était la première fois que je faisais des visuels pour des chansons avec des paroles dans un style plus pop.
J’ai aussi un duo audiovisuel, Le désert mauve, avec la compositrice Gabrielle HB, depuis maintenant 7 ans. On prend beaucoup de temps pour pratiquer la synesthésie audiovisuelle, et c’est sûr que ça se ressent dans le résultat de nos performances, de nos films et installations.
PAN M 360 : C’est vrai qu’on voit souvent de l’improvisation dans le contexte de musique électronique et c’était rafraîchissant de découvrir de nouvelles facettes visuelles pour chaque chanson.
Charline Dally : J’aime avoir une bonne balance entre une dimension d’improvisation au sein de différents tableaux définis à l’avance. Avec Le désert mauve, on fonctionne beaucoup comme ça. Par exemple, on sait que tel tableau va être associé à telle sonorité, telle couleur ou tel symbole : ça devient la signature de ce tableau. Ensuite, les effets de superposition varient, le degré d’intensité des effets va être vraiment différent à chaque fois, je ne vais jamais refaire exactement la même chose. C’est ça qui contribue à la magie du moment. C’est là où il y a une dimension d’improvisation, où je m’adapte intuitivement à ce que j’écoute.
PAN M 360 : Est-ce que tu dirais que tu as des inspirations de styles ou d’artistes que tu vas rechercher pour t’inspirer dans ta pratique ?
Charline Dally : Il y a beaucoup d’artistes et d’écrivaines qui m’inspirent. Si je devais en retenir quelques-unes, je citerais les pratiques pionnières en peinture d’Hilma af Klint et celles en vidéo des Vasulkas et de Mary Lucier. Les installations de James Turrell et Hito Steyerl, les tableaux de Tauba Auerbach, le réalisme magique des films d’Apichatpong Weerasethakul, le courant de pensée hydroféministe d’Astrida Neimanis, les récits de science-fiction d’Ursula K. Le Guin.
Concrètement, au niveau de mon processus, je suis fascinée par le procédé de la synthèse visuelle analogique et par les phénomènes de rétroaction. J’utilise la modulation d’un courant électrique pour créer un signal vidéo de manière instantanée, un processus que l’on pourrait qualifier de musique visuelle. Cela produit des images organiques, souvent hypnotiques et abstraites, ce qui fonctionne très bien pour accompagner la musique. C’est fou parce que ça fait des années que j’utilise ce procédé et je ne m’en lasse pas. Mon système analogique s’enrichit avec les années. Je continue d’être autant fascinée par cette méthode de création vidéo, qui est assez peu connue aujourd’hui, entre autres parce que ce sont des technologies considérées comme obsolètes.
PAN M 360 : C’est super intéressant de pouvoir mieux comprendre ton processus créatif en détail, merci beaucoup. As-tu de prochains projets dont nous devrions être au courant ?
Charline Dally : Ma prochaine exposition solo va être présentée dans le cadre du festival Artch à Place Ville Marie du 14 au 19 octobre. Je considère que les projections vidéo pour la musique se situent en parallèle de ma pratique artistique dans laquelle je réalise des films, des installations, des impressions et des sculptures. Ces projets sont une occasion pour moi de proposer des expériences sensibles et porteuses de matière à réflexion sur les questions de la mémoire, de la guérison, de la relation entre les arts et les sciences et de la poésie qui peut s’en dégager.
Pour cette exposition, j’ai collaboré avec un chercheur en neurosciences et un astrominéralogiste. Ces rencontres ont été particulièrement fructueuses créativement pour donner à voir autant des archives sensibles et intimes que des écritures minérales de roches venant de l’espace. Cette exposition à Artch sera une très bonne occasion de découvrir ma pratique et ma recherche en cours. Je serai présente pendant toute la durée de l’événement, alors ce sera une belle occasion de discuter avec les gens.
Au plaisir de vous y retrouver !

Photo: Frédérique Ménard-Aubin























