Pays : États-Unis Label : Genres et styles : musique contemporaine Année : 2022

The Indianapolis Quartet – Robert Paterson : String Quartets 1 – 3

· par Frédéric Cardin

Si, comme moi, vous aimez une musique contemporaine qui ne craint pas de plaire tout en étant intellectuellement rigoureuse et stimulante, vous tomberez sous le charme des quatuors de Robert Paterson (un compositeur né à Buffalo en 1970), publiés sous étiquette American Modern Recordings.

Des rythmes propulsifs, des jeux de couleurs et de textures excitants, jouant sur les effets de dissonances comme autant de d’épices pour relever un plat, mais s’appuyant résolument sur un centre tonal afin de garder l’auditeur accroché; l’univers sonore de Paterson réunit ce qu’il y a de mieux dans la musique contemporaine de l’école étatsunienne. Mieux, il n’a pas peur d’insérer des citations de musiques populaires, créant ainsi des surprises au ressort humoristique fort sympathique.

On s’amuse ferme à l’apparition du thème de Love Boat à la fin du premier quatuor. Kitch, mais avec intelligence car le célèbre bateau de croisière donne l’impression de tanguer, sous la gouverne d’un capitaine Stubing complètement intoxiqué. Si la croisière s’amuse, elle rit plutôt jaune. Le mélomane, en revanche, prend son pied!

Le deuxième quatuor baigne en grande partie dans un merveilleuse atmosphère de film noir, genre Hitchcock. On est ravi d’entrapercevoir des scènes de Psycho ou de Fenêtre sur cour. Les couleurs néo-hermannesques sont en plus bonifiées par des écarts pleinemnt assumés par Paterson : du blues et une citation de l’op. 25 de Grieg. On en redemande.

Le troisième quatuor s’inspire de la voix. Ou plutôt, de différents types de voix, qu’elles soient prises au sens littéral ou figuré. Voix de ‘’calleur’’ d’enchères populaires du sud étatsunien, voix ‘’poétique’’, voix trafiquées par l’effet de pédale d’une guitare électrique ou voix solennelle dans le mouvement final, Anthem, où apparaissent, harmoniquement désaxées mais entièrement reconnaissables, des citations jouissives de Eye of the Tiger et The Final Countdown. 

Cette volonté de marier culture savante et populaire est typique d’une certaine musique contemporaine étatsunienne. Elle est encore largement snobée de notre côté de la frontière, et c’est bien dommage. Une telle fusion, si elle était finalement embrassée par plus de compositeurs et compositrices québécois, pourrait faire de petits miracles en termes de développement de public. Et ce ne serait pas du tout une capitulation devant la facilité. Au contraire, la rigueur intellectuelle de cette approche est indéniable, mais elle offre en même temps un supplément d’âme fait de plaisir, d’humour et d’un refus de la condescendance. L’approche ultra cérébrale d’une grande partie de notre propre musique savante contemporaine est entièrement légitime. Mais le peu (voire pas du tout) de place laissée à un autre type de musique savante d’aujourd’hui (néo-tonalisme, minimalisme, post-minimalisme, post-modernisme indie, etc.), dans nos institutions d’enseignement de l’art de la composition, fait en sorte qu’un large pan de notre musique de création semble encore figée dans une esthétique post-boulézienne, très franco-française, qui n’a plus grand chose à voir avec le terme ‘’contemporain’’, puisqu’elle existe depuis maintenant plus de 50 ans.

Ne vous méprenez pas sur mes propos, j’aime profondément cette musique archi exigeante, mais il y a de la place pour autre chose. Et si le cœur vous dit d’avoir une idée de ce à quoi correspond cette autre chose, du moins une partie d’elle (car le panorama de la nouvelle musique est gigantesquement varié), jetez une oreille sur Robert Paterson. Le pire qui arrivera, c’est que vous ayez du fun pendant environ une heure.

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