Pays : États-Unis Label : Albany Genres et styles : musique contemporaine Année : 2026

Jackie Leung – Inside Out : Piano Music by Alvin Singleton

· par Frédéric Cardin

Alvin Singleton est une figure musicale parmi les plus intéressantes de la contemporanéité étatsunienne en musique savante. Cette figure est également très méconnue. Singleton est né en 1940 à Brooklyn, et il a étudié avec, entre autres, Charles Wuorinen, pilier de l’avant-garde aux États-Unis. Cela dit, bien avant que cela ne devienne la norme en ce début de 21e siècle, Singleton trouvait sa valeur et ses intérêts créatifs dans la fusion intelligente d’éléments passablement éclectiques. Un journaliste a déjà dit de Singleton que ses influences allaient ‘’de Mahler à Monk, de Bird à Bernstein, de James Baldwin à Bach, de Santana à Prince.’’

Cette compilation superbement réalisée par la pianiste canadienne Jackie Leung nous offre la presque entièreté du répertoire pianistique du compositeur afro-étatsunien. Le langage de Singleton est une sorte de post-webernisme teinté occasionnellement de répétition reichienne. Assurément, la musique de l’homme de (presque) 86 ans évite la densité touffue pour favoriser une grande clarté de textures et d’harmonies (aussi étirées ou abstraites soient-elles), je dirais un délicate économie de moyens avec une intense volonté expressive. 

Baked in the Cake, une miniature de moins de trois minutes, illustre adéquatement le genre d’effets que Singleton réalise avec ses partitions. Une pièce écrite pour un anniversaire, son caractère disjoint trahit en vérité un humour prégnant et une caractérisation franche et spontanée. 

Argoru I suscite le même genre d’impact : une modernité assumée, tant harmonique que rythmique, mais, en filigrane, une connexion certaine avec le prosaïsme grâce à une construction qui laisse filtrer un ancrage dans le groove. Très efficace. 

Ailleurs, on découvre des accointances du compositeur avec le Minimalisme de l’école Reich/Reilly (Changing Faces et Cinque IV), épicées à la manière Singleton. Ou encore un clin d’œil à John Lewis et au Modern Jazz Quartet avec Greed Machine, pour vibraphone (Ryan Scott) et piano. La fusion des deux instruments, disparates à première vue mais étonnamment complémentaires dans leurs timbres si différents, fonctionne très bien. L’écriture soignée de Singleton y est pour quelque chose, assurément. 

Mutations est un autre bijou qui confirme la force expressive du langage de Singleton, ce mélange d’harmonies piquantes et d’énergie pulsatile, ici plus affirmative que dans Agora, par exemple. 

In My Own Skin, une pièce de 2010, donc l’une des plus récentes de l’album, témoigne d’une évolution marquée du langage de l’artiste. Des accords francs, puissants, rappelant certains gestes enflammés du répertoire romantique, lancent l’œuvre, sans l’inonder de grandiloquence. Cette robustesse initiale se fragmente après les premières mesures, et la musique revient au style Singleton, mais dans un tissu discursif plus étoffé, charnu, que dans les œuvres précédentes. Et puis des échos de jazz savamment intégrés à la construction, loin des clichés rythmiques et harmoniques mais bien perceptibles, s’insinuent dans cet exposé aux résonances combinées d’improvisation et de grand discours classique moderne. Impressionnant.

Le programme se termine avec la pièce titulaire et aussi la plus substantielle, Inside Out. Écrite pour piano quatre-mains, elle émerge du silence très graduellement, une note doucement déposée à la fois pendant les premières minutes, sur un total de quelque 18. Un accord soudain, et répété par la suite, vient troubler la quiétude qui s’était installée. La répétition de notes éparses, les silences qui les séparent, évoquent la manière Feldman. Mais Singleton s’éloigne du style de son compatriote en bâtissant progressivement un édifice sonore plus chargé. Les interstices silencieux se remplissent avec des répétitions pointues, des pseudo-arpèges minimalistes qui atteignent un paroxysme excitant vers la moitié de l’œuvre. J’ai été soufflé par la portée et la force expressive de cette partition, jouée ici avec conviction et maestria technique par Jackie Leung et sa collègue Erica Murase. 

Créé 1983-84, Inside Out est un chef-d’œuvre passionnant que l’on gagnerait à bien mieux connaître, et surtout à entendre plus souvent en concert. Comme l’ensemble du catalogue d’ Alvin Singleton d’ailleurs. 

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