Vincent Peirani : l’accordéon sans frontières

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin

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Le Niçois Vincent Peirani a appris l’accordéon sans le vouloir : c’est son père qui lui a mis cette drôle de boîte à musique dans les mains et ne lui a pas vraiment laissé d’autre choix. Il a commencé par chiâler, dire que c’est un instrument ‘’pour les vieux’’, rien n’y a fait. Et puis, miracle, il a commencé à aimer ça. En jouant de la musique classique en plus! Il a obtenu des prix, terminé haut la main des études ultra solides, puis, s’est mis au jazz grâce auquel il a aujourd’hui une notoriété qui frôle le culte. Aucun style musical ne lui est étranger en tant que mélomane et, chose magnifique, il laisse s’épanouir cette ouverture d’esprit dans sa musique. Son accordéon, il le frotte, en plus du classique et du jazz, au flamenco, au métal, au hip hop, à l’avant-garde, à l’électro, et plus encore. 

Il est au Festival international de jazz de Montréal le 4 juillet pour deux sets dans le Quartier des spectacles. Il vient y présenter son tout dernier album, Jokers, qui constitue à bien des égards un tournant dans sa carrière. Il nous a accordé une entrevue pour en parler.

Pan M 360 : quand on lit des critiques de vos albums ou de vos concerts, on voit souvent des commentaires du genre ‘’c’est de l’accordéon, mais c’est bien mieux que ce que vous pensez!’’ C’est fatigant d’entendre ces sous-entendus dénigrants sur l’accordéon?

Vincent Peirani : Bah, non. Vous savez, j’ai eu les mêmes préjugés moi aussi! Quand mon père m’a imposé ce truc, j’avais un tas de mauvaises images en tête! C’est ringard, c’est pour les vieux… Mais je suis content quand les gens le ‘’découvrent’’ grâce à ce que je fais. La surprise est encore plus agréable.

Pan M 360 : Vous incorporez l’accordéon dans tous les styles imaginables, ou presque. Sans rire, y a-t-il un seul genre musical auquel votre instrument pourrait difficilement se lier?

Vincent Peirani : Honnêtement, ce n’est pas mon état d’esprit. Je suis prêt à tout essayer. Tant qu’on peut jouer, on peut trouver un moyen qui nous permet d’exprimer des choses intéressantes. Être musicien, c’est un métier. C’est notre job de trouver des voies de passages expressives et originales. Bon, c’est vrai que certains genres me semblent plus difficiles, mais c’est personnel.

Pan M 360 : Par exemple?

Vincent Peirani : Le hip hop. J’en écoute des tonnes, je lis sur son histoire, sur sa culture, mais j’ai eu beaucoup de difficulté à trouver le chemin qu’il fallait pour bien intégrer ma musique et mon jeu à cet univers. J’ai vécu des émotions en montagnes russes en m’y frottant. Parfois je sentais que ça y était, d’autres je me disais que ça servait à rien d’essayer. Pourtant, les types avec qui je jouais me disaient ‘’C’est super bon!’’, mais moi je n’étais jamais content. Chaque fois que j’avais l’impression de m’approcher, le but semblait s’éloigner! Il faut dire que je suis hyper exigeant avec moi-même. Mais maintenant, je pense que j’ai réussi à y arriver. Je suis super content et ça fait partie de mes influences.

Pan M 360 : Et pourtant, vos études classiques ne vous avaient pas préparé à autant d’éclectisme. Quand vous êtes passé au jazz, avez-vous trouvé difficile de vous séparer de la partition?

Vincent Peirani : Non pas vraiment. Quand on joue de l’accordéon, du moins quand on commence, on fait des bals. C’est presque un passage obligé. Mon père me disait : la musique c’est fait pour danser. J’ai joué un tas de variétés, des chansons populaires, des pièces traditionnelles et tout ça. À travers ça, j’ai appris à faire des variations, à ornementer les thèmes, à tourner un peu autour. Maintenant, une fois que je me suis inscrit au cours de jazz, j’ai dû apprendre les codes, le langage, mais disons qu’à partir de là, il s’agissait d’un apprentissage comme un autre. Les réflexes, je les avais développés en quelque sorte.

Pan M 360 : Vous avez déjà dit ailleurs que l’apprentissage à la dure, tel que vous l’avez reçu, avait fait en sorte que vous arriviez difficilement à jouer ‘’dans le plaisir’’. Quelles traces cela laisse encore chez vous et dans votre musique?

Vincent Peirani : C’est marrant que vous me posiez cette question car Jokers constitue un marqueur important à ce sujet. Quand on a commencé à se rencontrer en trio avec Federico (Casagrande, à la guitare) et Ziv (Ravitz, à la batterie), il y a eu comme un clash de visions entre eux et moi. Les deux étaient justement dans la notion de plaisir, de lâcher-prise, d’impro détendue. Moi j’étais dans le contrôle et la rigueur absolue de la prévision. Après des concerts, je disais : les gars, on a dit qu’on faisait comme ça…. Oui, mais c’était lundi, là on est mercredi, ils me répondaient. Ok, mais j’avais calé des trucs, j’avais pigé, là c’est plus la même chose! Ils répondaient encore : ah oui mais on l’a fait différemment, c’est tout. C’était pas bien? Ben oui, ça l’était, mais c’est pas ça ce qu’on avait prévu. Ah, et c’est grave? Euh, non…. Là je me suis mis à réfléchir, tu vois. Et j’ai changé. Ils m’ont fait énormément de bien ces types. Je suis encore exigeant, ça c’est sûr, et c’est bien, mais je suis beaucoup plus dans le moment. Quand on est sur scène, c’est la musique du moment qui sera jouée, selon le public, l’endroit, les émotions. Je leur fais confiance et ils me font confiance. C’est tout. Je suis beaucoup moins stressé, et je m’éclate de plus en plus! Ça vous bouffe le cerveau, le stress et l’envie de tout contrôler.

Pan M 360 : Jokers, c’est le premier album en trio, un format qui vous a longtemps fait peur, à cause de sa charge historique puissante. Qu’est-ce que ça change pour vous de vous y être maintenant attaqué avec succès?

Vincent Peirani : Oh, il y a un avant Jokers et un après Jokers, c’est sûr. En partie pour les raisons évoquées précédemment, mais aussi parce que l’étincelle qui a allumé ce projet a été fondamentalement improvisée. Moi et les copains, on avait du répertoire dans ce trio. Des compos, des standards, etc. C’était assez jazz, disons plus traditionnel. Puis, avant d’aller en studio, j’ai dit aux gars : on va faire autre chose! Quoi? T’es fou? Non, non, ça va aller, on le fait comme ça. J’ai du répertoire d’un autre genre, plus rock, mais on va assurer. Et puis, on s’est retrouvés en studio, sans avoir eu le temps de répéter ces pièces auparavant. On avait quelques minutes avant que ça tourne, je leur expliquait l’idée, on travaillait quelques instants, puis on enregistrait! Il y a une fragilité dans tout ça, mais c’est bon la fragilité. Ça vous impose d’être sur le bout de votre siège. Et puis, ce répertoire, c’est mon enfance. C’est ça que je voulais jouer quand j’étais jeune! Marilyn Manson, Nine Inch Nails, etc. Maintenant, ça ne me quittera plus. Je suis maintenant bien plus détendu qu’avant. Il fallait que je fasse ce saut En plus, j’ai trouvé ma façon de ‘’dompter’’ le trio, si fort en chefs-d’œuvre (c’est pour ça que je n’osais pas m’y attaquer, je me disais, qu’est-ce que je peux bien apporter de nouveau?) : la guitare de Federico, elle peut aller aussi dans la zone de la basse. Et en plus, je me permet d’ajouter des effets électros ici et là, de la clarinette, etc. C’est du trio, mais un peu augmenté, mettons. 

Pan M 360 : C’est pourtant un album très nuancé. Ce n’est pas placardé hard rock d’un bord à l’autre. Il y a plusieurs changements d’atmosphères, certaines ballades presque impressionnistes….

Vincent Peirani : Oui. Un album c’est comme un livre. Chaque pièce est un chapitre. On raconte une histoire. Or, on n’est pas toujours dans l’action, ou dans le suspense, ou dans le creuset psychologique. Une bonne histoire doit varier les effets émotifs et les rythmes.

Pan M 360 : Les covers (il y a aussi de vos compos sur l’album), vous les avez choisies comment?

Vincent Peirani : J’ai un carnet, dans lequel je mets plein de titres de pièces que j’aime. J’écoute des tonnes de musiques. Je passe des soirées et des nuits à écouter plein de trucs. Et quand quelque chose me frappe, je prends note. Et je mets la pièce dans mon téléphone. Quand arrive le moment de penser à un nouvel album, je fais jouer ma liste de lecture, et là je me laisse attraper par des pièces qui me disent : oui, ça ce serait bon comme ça, et ça comme ça. C’est intuitif et émotif.

Vincent nous a fait le plaisir de nous faire deux recommandations pour ceux et celles qui voudraient explorer ce qui se fait de plus étonnant dans la nouvelle génération d’accordéonistes :

Charles Kieny, et son band CKRAFT (trash métal avec accordéon) :

Joao Barradas, accordéoniste classique fantastique. Étoile montante :

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