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Vendou signe Millenium: rap keb, lettres françaises

Interview réalisé par Alain Brunet
Genres et styles : hip-hop / rap keb

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Ils ne sont pas légion, les rappeurs kebs qui peuvent vous citer Gabriel Garcia-Marquez,  Milan Kundera,  Charles Bukowski, Romain Gary/Émile Ajar,  Herman Hesse, Muriel Barbery. Vendou en est capable. 

Qui, de surcroît, met cette culture littéraire au service d’un hip hop franco mâtiné de solides références hip hop, de Mac Miller à Nekfeu en passant par SCH et Lomepal ? Vendou y parvient.

Millenium, son premier album à paraître le 23 avril sous étiquette L’Ours, offre une qualité du verbe nettement au-dessus de la moyenne et un beatmaking à la hauteur du propos. Une première écoute de ces 14 titres a largement suffi pour conclure à une sortie importante dans le paysage sonore. Et pour convoquer le MC rosemontois de 28 ans à un entretien chez PAN M 360. 

PAN M 360 : Il y a un vrai travail de lettres dans Millenium. Pour aimer les mots comme ça, qu’as-tu lu au-delà des textes de hip hop ou de chanson? 

VENDOU : Mon père m’a mis un livre dans les mains quand j’avais huit ans. J’ai accroché et j’ai moi-même demandé d’aller à la bibliothèque. À la fin du secondaire,  je me suis intéressé à la littérature avec un grand L. J’ai arrêté l’école deux fois, mais je me suis promis de continuer à m’instruire. Faut continuer à travailler son esprit, c’est une belle façon de compléter ce que je fais.  Plus précisément, j’ai étudié en sciences humaines au cégep du Vieux-Montréal, puis  je me suis inscrit à une mineure en musicologie à l’Université de Montréal. J’ai quitté le programme et je suis parti vivre ma jeunesse, la côte Ouest, puis l’Inde, etc. J’ai ensuite  fait une demi-session en enseignement du français à l’UQAM, j’ai fait une session et je suis parti en tournée avec mon ami FouKi avec qui je jouais au hockey, puis aux débuts de la fourmilière et de La F. 

PAN M 360 : Cette tournée de FouKi a sûrement été formatrice. Qu’en retires-tu?

VENDOU : FouKi et moi avons travaillé ensemble sur des chansons avant qu’il lance son projet solo. Lorsqu’il est parti en solo et en tournée, j’ai de nouveau lâché l’école car c’était pour moi  la porte d’entrée dans le grand jeu de la culture. Ça me donnait une stabilité financière, ça m’enlevait une grosse pression à ce titre. De l’expérience et des outils pour bien m’aligner, comprendre ce qui est important, en live comme en studio. J’ai pu baigner dans l’univers d’une carrière d’artiste avant de vraiment lancer la mienne.

PAN M 360 : Ton truc c’est le  rap keb mais, contrairement à la tendance, ton approche exclut le dialecte franglais, sauf exception.

VENDOU : Lorsque la mode du franglais est arrivée avec Dead Obies et autres Alaclair Ensemble, je ne suis pas allé là. J’ai un terrible accent anglais, c’est peu crédible pour ma propre interprétation. Et… avec ses qualités et défauts, la langue française n’a rien à envier aux autres langues. Contrairement à ce que pensent certains, le français permet d’être mélodique ou rythmique. Je n’en fais pas un cheval de bataille, mais c’est plus naturel pour moi de m’exprimer en français. Le rap me permet de m’amuser avec la langue, avec les sons, les assonances, les allitérations, enfin tout ce que je sais faire dans l’écriture.

PAN M 360 : Peux-tu nous fournir quelques exemples?

VENDOU : Si je prends Temps et temps, j’avais envie d’arrêter le temps d’une certaine façon. Dans le contexte de la pandémie, l’idée d’arrêter le temps était à propos.  J’aime explorer cette relation entre le temps et l’espace car je ne la comprends pas. C’est super abstrait. 

Jupiter parle d’humanité inhumaine et un gros crescendo et pathos qui commence en douceur et se termine en violence, une descente presque métal. 

PAN M 360 :  Comment t’y prends-tu dans l’écriture?

VENDOU :  Quand j’écris, c’est spontané, c’est décousu. Les images finissent par s’organiser, les messages cachés derrière ces images peuvent se dévoiler. En fait, je ne réfléchis pas à là où je vais. Je  ne peux qu’en parler plus tard, lorsque la chanson peut être écoutée. Il faut que ça coule et ne pas se forcer à créer si tu n’en as pas envie. Il faut que ça sorte tout seul. Généralement, dans mon cas, ça sort le matin. Le soir, j’ai du mal à me concentrer.  

PAN M 360 :  Tu te produis avec des musiciens, qui sont-ils?

VENDOU : Sur scène, nous sommes 5.  Mathieu Rompré est le batteur (il a déjà joué avec Men I Trust), Tom Lunaire est le guitariste, Pierre-Mathieu Babin (Carey Side) est le DJ, Mathias joue la basse et les claviers (son père a eu une carrière d’ingé son avec Indochine avant de s’installer à Sherbrooke). Gaël Auclair n’est pas sur scène avec moi mais se trouve être le compositeur principal du projet; musicien autodidacte (tout appris sans son garage), il gagne sa vie en composant des musiques de pub. Mon projet prenait forme lorsque j’ai rencontré Gaël, qui me permet de mieux m’exprimer musicalement.  Pour le beatmaking, Mathias est son bras droit.

PAN M 360 : Les références musicales?

VENDOU : Il y en a beaucoup, mais Mac Miller est en haut de la liste. Quel compositeur! En ce moment, j’écoute le groupe anglais Easy Life, un peu plus pop mais dans la même lignée. J’aime beaucoup le rappeur marseillais SCH, son univers est vraiment incroyable. J’écoute aussi Nekfeu, Lomepal. Sinon j’ai toujours de l’affection pour mes classiques québécois, Daniel Bélanger, Harmonium, la musique de mes parents qui sont des Québécois très… québécois!   

PAN M 360 : Comment avez-vous travaillé pour l’enregistrement de Millenium?

VENDOU : Nous avons fait trois séances de création en chalet avec mes musiciens, soit au début, au milieu et à la fin du projet. Autrement, certains beats ont été créés en aller-retour  virtuels , vu la pandémie. Plus précisément? Gaël me propose un beat, je fais ensuite une maquette qu’il va retravailler, et ainsi de suite. On laisse reposer les premières versions (V1), puis on fait le ménage, on reprend le travail avec Mathias, on peaufine les progressions d’accords, on améliore les arrangements et la structure de la pièce, etc..  Sinon j’avais vraiment l’idée d’ un thème récurrent, un peu à la manière d’une symphonie, soit dans la première chanson, la septième et la quatorzième.

PAN M 360 : Comment as-tu choisi tes invités spéciaux?

VENDOU : FouKi ça allait de soi, j’avais envie de lui redonner la monnaie de sa pièce,  parce qu’il m’a aidé dans mon cheminement. On a fait deux beats, je voulais un FouKi comme je le connaissais avant la popularité, sinon Rhymz qui fait moitié bad boy moitié moitié coeur tendre, j’ai un faible pour ce genre de personne car je peux m’identifier à leur sensibilité. Sinon Peet c’est vraiment un rêve devenu réalité. J’écoutais  ce rappeur belge depuis un moment avant de le rencontrer au Coup de cœur francophone, soit en 2019. Puis je l’ai revu en Belgique en tournant avec FouKi, je suis resté un moment là-bas, nous avons fraternisé, car j’habitais chez un de ses amis. Et il a tout de suite accepté de faire une chanson avec moi lorsque je le lui ai proposé.

PAN M 360 : Que justifie le choix de Millenium comme thème central de l’album ?


VENDOU :Millenium veut dire deux choses, la seconde définition désigne « un changement qui vient lentement ». Ça me représente bien, car je n’avance pas vite dans la vie, je ne me vois pas encore éclos. Mon affaire va à sens inverse de la tendance : les jeunes arrivent très rapidement dans le rap, deviennent très connus très jeunes… et disparaissent très vite. Un feu de paille. Oui il y a quelque chose de moderne, mais il  a aussi cette intention de vouloir traverser le temps et les époques. Mais… durer dans l’art, ça reste une science indécryptable.

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